Même si la chute des robespierristes apporte un vent meilleur, la Révolution n’en est pas terminée pour autant. Les prêtres réfractaires meurent toujours et la guerre n’est pas finie.
C’est la fin de la Convention nationale. À sa place siègent désormais deux assemblées : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. L’exécutif est confié à cinq directeurs.
Même si, au village, l’on ne meurt pas de faim comme dans certaines villes, la mauvaise récolte de 1794 entraîne une grande précarité chez beaucoup. Le commerce du vin est en berne et certaines vignes se vendent à bas prix. La fin du Maximum entraîne une nouvelle libéralisation des prix, mais une hausse immédiate intervient aussitôt. À Paris, les révoltes sont matées dans le sang ; ici, la municipalité aide les plus démunis. Je me démène comme un diable pour que la crise passe sans laisser trop de traces. L’inflation est galopante et c’est avec dépit que je vois mon tas d’assignats perdre chaque jour de sa valeur. J’en viens à regretter la bonne monnaie sonnante et trébuchante d’autrefois. Je suis relativement à l’aise, mais je ne suis pas un nanti pour autant. Je ne suis pas de ceux qui profitent de la vente des biens nationaux. D’ailleurs, pour moi qui tiens les terres du clergé pour sacrées, elles auraient dû rester inaliénables.
Au moment où je me vois maire, le pouvoir en place change la donne et supprime le pouvoir communal en le transférant au chef-lieu de canton. Je suis donc nommé agent municipal, mais ma voix n’est plus que consultative. Je rage de devoir me rendre à Courçon : cinq lieues aller-retour, ce n’est pas rien. Ma soif de pouvoir en diminue d’autant.
À l’automne 1796, un problème d’une autre ampleur que ceux qui m’assaillent au conseil survient dans ma vie. Marie-Anne, ma fertile Marie-Anne, est encore enceinte. Le début de sa grossesse se déroule à merveille. Sans que l’on sache exactement pourquoi, sa santé décline et, brusquement, des saignements surviennent.
Rien de bien inquiétant, mais les douleurs persistent au niveau de l’abdomen. L’inquiétude me gagne et Marie-Anne est terrorisée par ce qu’elle imagine l’attendre.
Rapidement, son état empire et devient alarmant. Le docteur et la sage-femme pensent à une fausse couche suivie d’une infection.
Le premier frimaire de l’an V, vers sept heures du matin, Marie-Anne nous quitte. Je suis consterné et ce ne sont pas les regards perdus de mes fils, François et Pierre, qui vont me réconforter. La solidarité paysanne joue à plein : la maison ne désemplit pas et la veillée funèbre en devient presque joyeuse.
Après les quelques semaines conventionnelles de deuil, je dois me mettre en quête d’une femme. Un homme dans ma position ne peut vivre seul et je suis d’ailleurs bien incapable d’assurer l’éducation de mes deux enfants. François a huit ans et Pierre seulement six ; ce sont encore des âges où l’on est confié aux femmes.
Je ne suis pas encore un vieux barbon, loin s’en faut, et mes biens sont attrayants. Mais il est des périodes où le choix n’est guère prolixe. Aucune drôlesse à la dot chargée de terres ou de ceps de vigne ne se présente. J’en suis dépité et le temps presse.
Mes compères me soufflent, sur le ton de la plaisanterie, qu’une vierge pourrait faire mon affaire. Je prête l’oreille, mais la drôlière n’en est plus une, car elle a quarante-cinq ans. Il serait même à voir si une virginité a survécu à de si longues années. De toute manière, je m’en fous éperdument ; au moins les risques de maternité seront plus éloignés qu’avec une gamine bien en sève.
L’occasion se nomme Marie-Rose Dionet. Elle travaille et vit au château, à moitié dame de compagnie, à moitié servante. Elle coule sa vie et ses pas dans ceux de madame de Junquière.
C’est Jean Beaujean qui s’entremet, car il est le seul à avoir ses entrées au château. Dans la noble demeure, la surprise est vive. Pourquoi ce coq de village qu’est Jean Hillaireau voudrait-il d’une ingénue qui, de toute sa vie, n’a jamais quitté le pot de chambre de madame ?
La question est au cœur du problème : cette Marie-Rose n’est même pas du village. Elle est née à La Rochelle, dans la paroisse Saint-Jean-du-Perrot, celle des marins. Son père était matelassier.
Vous parlez d’une affaire ! Un artisan tout juste au-dessus de la misère. Nul ne sait, bien sûr, comment elle a lié son sort à la famille de Junquière et de Gascq, mais à voir Marie-Rose et sa maîtresse, on devine une complicité qui dépasse le simple rapport entre servante et maîtresse.
Je rencontre Marie-Rose et nous sentons tous deux qu’une entente est possible.
Le vingt-quatre floréal de l’an V, je revêts mes plus beaux atours. Moi, le veuf récent de Marie-Anne Fleury, et Marie-Rose Dionet, ma promise, attendons le rassemblement de notre noce.
Il est quatre heures de l’après-midi et le soleil est ardent. C’est bon signe et des jours heureux semblent se présager. Je serre d’une paluche vigoureuse la main de Pierre Petit, qui va nous marier. Je salue plus respectueusement Étienne-Alexandre de Gascq, qui va me servir de témoin, et je donne une accolade à mon ami Jean-Baptiste Jobert, chirurgien à Courçon. Madame de Junquière nous a également fait l’honneur d’être témoin. C’est une grande fierté et une exception, car les femmes sont généralement écartées de ces actes qui officialisent les unions.
Je réalise que, finalement, après huit ans de Révolution et de bouleversements, les notables de l’Ancien Régime demeurent toujours des personnalités marquantes. Moi qui jouis du moindre honneur qu’on m’accorde, moi, le paysan aux mains encore calleuses, je me commets à accepter cette forme de domination venue du fin fond d’une société que j’aspire pourtant à changer. Je vois dans les yeux de ceux qui me font la haie qu’ils me considèrent comme un parvenu. Leur réaction est la même que jadis, lorsque j’étais, moi, natif de Benon, devenu brigadier et osant les contrôler. Un sentiment teinté de mépris, de haine et de sourde jalousie les anime.
Le quatrième témoin se nomme François Humbert. Lui, c’est un humble parmi les humbles. Voiturier, il est une connaissance rochelaise de Marie-Rose.
Marie-Rose a finalement été dotée par les châtelains et elle porte une jolie robe que madame lui a donnée. Elle n’est pas peu fière, elle, fille de matelassier, d’avoir à ses côtés ces nobliaux. Elle a l’impression qu’en m’épousant elle entre dans un nouveau monde.
Après le banquet, tout en sobriété, où tout le village a plus ou moins défilé, je m’éclipse avec Marie-Rose.
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR
Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE
En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE
Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.
Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS
Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 10, LA GRÂCE-DIEU
Aujourd’hui, c’est le François Robin qui a fait le chemin depuis Rioux. Encore une naissance, s’arrêteront-ils un jour de forniquer ? La mère se nomme Marie Roux, une créature élevée à l’ombre des tonsurés de l’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon. Lui est de l’annexe de Rioux. Leur rencontre n’est pas fortuite, car beaucoup de…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 9, LA MORT DE L’ÉTRANGER
François se meurt. François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs. Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 8, LA DIME
Le curé Dénécheau n’aime guère être dérangé, tout le monde sait cela dans le village, mais la fureur qui le gagne se mue en stupéfaction lorsqu’il voit Jean Jouinot toquer à la cure. Il connaît parfaitement celui qui se présente devant lui, car il a déjà baptisé l’un de ces drôles. Il ne répugne jamais…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 7, VEILLÉE FUNÈBRE
Le curé Dénécheau, avant qu’on ne le prévienne que la Françoise Gambaud avait rendu l’âme, se demandait si ses paroissiens n’étaient pas touchés par un quelconque phénomène d’immortalité. Nous étions presque au printemps et aucun mort n’était à déplorer. Pas d’épidémie, pas de morte en couches, pas de vieux usés jusqu’à la trame et dont…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 6, LA FOLLE BLANCHE
Ici, tout est vignes, ici, tout est ceps, ici, tout est raisins, ici, tout est vin. Le curé, lorsqu’il monte là-haut dans son clocher, il les voit, ses minuscules parcelles. C’est un nuancier de couleurs, une palette de peintre. Les vignes sont identiques, pourtant, une ombre, une ondulation, une haie transforme cette uniformité en une…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 5, L’ÉTRANGER DU BOURG D’A COTÉ
Le curé, à genoux, priait comme chaque matin pour la félicité de ses paroissiens, un petit cérémonial convenu entre lui et son grand Christ de bois qui, la tête penchée, en un rictus de souffrance et d’acceptation, le regardait. Prière efficace, car aucune sépulture en ce début d’année n’avait chamboulé l’ordonnancement du cimetière. Il se…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ
Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance. Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît. Tous…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER
La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour…










