
Dehors on cherchait Latierce pour lui faire rendre justice, je fus tentée d’aller rejoindre les autres mais je ne pouvais abandonner mon mari.
Quelques heures plus tard on vint m’expliquer et me prévenir qu’on avait retrouvé le maire.
Le lascar qui savait bien qu’il était en danger tentait de fuir et de se réfugier à l’ombre protectrice de la grande ville de Saint Jean d’Angély.
Il faillit y arriver en empruntant le cours du lit de la petite rivière nommée la Nie. Croyant être à l’abri derrière les haies qui bordaient les rives, il fut toutefois aperçu par ceux du bourg de Fontenet qui se dirigeaient sur Varaize. Les hommes houleux et les femmes haineuses, l’interpellèrent, le bonhomme n’en menait pas large, on le bousculait , le frappait. Une mégère lui arracha une touffe de cheveux, une autre lui déchira sa chemise. Un coup au visage lui fit gonfler l’oeil. Du pont Achard où il fut arrêté jusqu’au village il fut escorté par ceux de Fontenet. A l’entrée de Varaize il fut pris en charge par la foule. C’était une véritable folie, il n’allait pas survivre. Des coups, des crachats, des injures, il tombait on le relevait en frappant encore et encore. Pantelant, en sang, à moitié dénudé, on l’attacha à un cadavre qui n’avait pas été relevé. Puis il fut décidé par les plus excités qu’on allait le pendre aux ailes d’un des moulins de Saint Eutrope sur le chemin de la Richardière.
La corde déjà au cou, presque mort, le pantalon souillé par la peur sous les quolibets, on approchait du gibet improvisé quand un émeutier plus avisé que les autres lança à la foule qu’on pourrait le garder vivant et l’échanger contre Laplanche.
La nuit fut longue, on veilla mon mari, maintenant allongé sur notre lit où à la lueur de la bougie je voyais s’allonger ou se réduire des ombres fantastiques.
Les garçons avaient été recueillis par des connaissances, il était inutile de rajouter de la peine à la peine. Par moment je m’assoupissais, la journée avait été longue. Au petit matin, j’allais au domicile de mon amie Marie Jonquières. Je me devais de la veiller et peu en souvenir des moments que j’avais passés avec elle.
Là aussi la pièce était plongée dans une lugubre obscurité, des femmes psalmodiaient doucement. Je pris place autour du lit. Le mari Jacques Morillon était avec un groupe d’hommes près de l’église. J’appris qu’il préparait l’expédition pour délivrer le maudit Laplanche, je me promis d’en être, j’estimais ne pas en avoir fini avec le salopard de Latièrce.
D’ailleurs je n’avais jamais vu une telle animation nocturne dans le village, des hommes partout, discutaient , buvaient et s’échauffaient à l’action.
Jean Julien,celui qu’on appelait le Manerot poussait une complainte autour d’un brasero, Pierre Clément notre sacristain se coulait mélodieusement dans sa voix.
Jean Soulard et Louis Morin semblaient charmés par cette mélopée.
Antoine Borigaud un costaud aux muscles formés par sa longue scie de scieur de long, posait sa tête langoureusement sur l’épaule d’une jeune beauté qui peut être dans l’excitation de cette nuit d’émeute perdra son pucelage.
Il y avait aussi un groupe de vieux, Jean Baudry notre tailleur d’habits, Louis Guillien un laboureur à l’aspect rustaud, François Soulard un journalier voûté comme un chêne torve et le père Daviaud croulant sous le poids des années.
Mais aussi un groupe de gamins comme le domestique Pavaut propre à rien qui travaillait chez Chastelard, Louis Merlet un blanc bec de seize ans, puis Jean Bacheron un journalier fier et orgueilleux mauvais comme la gale. Cette foutue jeunesse entourée par un groupe de filles, était avinée au possible. Les gamines dans le même état, les excitaient par leur indécence. Elles eussent mérité le fouet et leurs parent auraient du par quelques calottes leur faire baisser leur jupon .
Je n’augurais rien de bon pour la virée de demain, je rentrais chez moi pour m’assoupir un temps.
Lorsque le lendemain je me réveillais, mon mari n’avait plus le même aspect, ses traits reposés de la veille formaient maintenant un masque de douleur, je fuis pour que cette image tragique ne vienne me hanter plus tard.
Sur la place de l’église des milliers de personnes attendaient le départ, plutôt calme , l’ambiance fut ravivée par l’arrivée du maire. Le traître avait du mal à tenir debout, quelle piètre figure. Du sang avait coagulé le long de son visage, ses yeux était noirs et il semblait tétanisé par la peur.
L’un de ses fils était parti sur Saint Jean d’Angély afin qu’on lui vienne en aide. Pour un peu la foule s’en serait pris à toute la famille Latièrce.
Nous nous mimes en route, la capitale du district n’était pas à proximité immédiate. C’était impressionnant tout ces hommes armés et ces femmes remontées qui les encourageaient aux pires folies.