LE GROGNARD DE TAUGON, PARTIE 24/25, LA BRELOQUE

L’empereur était mort mais la parole n’était encore pas libérée, nous les anciens on se méfiait des autorités et nous évitions de trop nous réunir.

Je savais pourtant que mon copain François Sabiron qui en était aussi de la garde, habitait Ferrières d’Aunis. Mais depuis notre séparation à Fontainebleau en 1814 nous ne nous étions guère revus.

A la fin novembre 1822 ma femme mit au monde une autre fille, nous la prénommâmes Marie Eugénie Athénais. Ma femme trouvait vraiment des drôles de prénoms, mais nous commençâmes à l’appeler Eugénie car Marie se trouvait être sa sœur aînée et il y aurait eu confusion.

J’étais bien à Saint Jean de Liversay mais je me serais bien vu revenir à la Ronde ou peut être prendre à façon une vigne près d’Aigrefeuille ou de Surgères. La culture des vignes pour faire de l’eau de vie était de nouveau en pleine expansion, car le marché des pays du Nord nous était de nouveau ouvert.

Cela ne se fit pas mais une autre opportunité se présenta sur Taugon – La Ronde et je pouvais enfin labourer la terre qui m’avait vu naître.

C’est ainsi que les années passèrent et que je devins père pour la quatrième fois, ma mère qui était encore vivante nous aidait bien et de plus la communauté formée par l’ensemble de mes frères et sœurs, neveux et nièces était très soudée.

J’eus la chance de voir l’heureuse révolution de 1830 et la chute de la maison aînée, ce fut un Orléans qui monta sur le trône, certes c’était aussi un traître qui avait tiré l’épée contre les troupes révolutionnaires, mais cela marquait un net progrès. On vit dés lors réapparaître les anciennes gloires de l’empire et nous les anciens nous pouvions de nouveau nous exprimer.

Je ne m’en privais pas et je devins un conteur, un transmetteur d’épopée. Jusqu’à maintenant mes histoires n’étaient pas sorties du cercle familial. Avec la monarchie de Juillet et aussi il faut le dire de la mort du fils de Napoléon en 1832, je pus satisfaire au besoin réel de m’exprimer sur le sujet. A l’auberge,  à la foire et aux veillées j’étais devenu une sorte d’attraction.

Ce fut alors que l’on me décida à commencer un autre combat. Rappelez-vous j’avais été décoré de la croix par l’empereur sur le bateau qui nous ramenait de l’Île d’Elbe. Pour les raisons que l’on sait je n’avais jamais eu ma décoration pas plus que le certificat. Comment faire pour qu’ enfin on officialise ce fait?

On m’aida à faire ma demande à la grande chancellerie de l’ordre royal de la légion d’honneur.

Il me fallut produire des documents et en premier lieu un certificat de naissance, puis des certificats de notoriété, comme quoi j’avais été membre de la garde. Heureusement Vrillonneau et Sabiron qui m’avaient bien connu étaient encore vivants. Mon copain Vrilloneau alla chez le notaire de Saint Jean de Liversay Honoré Dépierris et fit son petit récit. Il fit quelques erreurs dut à la mémoire et au fait qu’il n’était pas dans le même régiment que moi mais enfin la teneur en reflétait une presque vérité.

Sabiron avait fait de même et aussi commis d’autres erreurs. Mais enfin ces pièces furent dans mon dossier.

Avouons le, celui qui fut déterminant se trouva être le marquis de Chassiron député de Charente inférieure, habitant le château de Beauregard à Ferrières, il était assez proche de ses administrés et appuya ma demande.

Je fus admis enfin le 8 août 1834 avec prise de rang le 30 août 1832, enfin j’étais légionnaire officiellement dix sept ans après avoir été nommé par l’illustre fondateur.

C’est Chassiron lui même qui m’épingla la breloque en juillet 1836, ce jour là le roi n’était pas mon cousin. Toute la famille était présente, ainsi que toutes les autorités. Je ne sais si tout le monde vint pour moi ou bien pour le député mais après tout je m’en moquais. Pour la circonstance j’avais revêtu l’habit de garde Nationale dont j’étais le porte drapeau.

J’étais maintenant presque un notable, laboureur, garde national, détenteur de la croix de la légion d’honneur et ancien de la garde impériale du grand empereur.

Il m’avait fallu 22 ans pour que le bout de tissu octroyé par le Tondu sur le bateau qui nous ramenait d’exil se transforma en une belle médaille concrète sur ma poitrine.

Cela fit taire les septiques et les jaloux et moi maintenant je ne me lassais plus de raconter mes exploits.