
Louise au dernier moment, prétexte une indisposition féminine pour ne pas aller à l’enterrement de madame Vincens. Son père dit que c’est inconvenant, une femme si gentille, de la bonne société, généreuse avec ses pauvres. A n’en point douter c’est vrai mais Louise aujourd’hui épouse un autre dessin. Comme d’habitude sa mère prend position pour elle, il ne peut comprendre ce n’est qu’un homme.
Louise voit donc ses parents partir avec satisfaction, aujourd’hui sera son grand jour avec Charles. L’immeuble est vide ou presque car elle perçoit du bruit chez la vieille du dessus, sûrement les domestiques car Madame, comme tout le beau monde de la rue, est à l’enterrement de la sous préfète. Elle descend dans la rue où il se tient, pourquoi est-il là, elle n’en a pas la moindre idée car en semaine il devrait être à son travail. Elle l’aborde, Charles Martin est surpris car c’est la première fois que cette fille de la haute, daigne lui adresser un mot, que lui veut-elle?
- Bonjour je sais que vous êtes le fils de monsieur Martin.
- Oui en effet Madame
- Excusez moi de vous déranger mais je suis très embêtée, j’ai fait tomber une boucle d’oreille derrière une commode et je n’arrive pas à la récupérer.
- Oui
- Pourriez-vous m’aider à pousser ce meuble
- Oui oui pas de problème
- Alors allons y.
Louise est contente de sa première approche, Charles ne se pose pas de question, en bon voisin il vient l’aider.
Charles se demande bien pourquoi cette pimbêche vieillissante qui ne l’a jamais regardé le fait monter chez elle pour récupérer un bijou glissé derrière un meuble.
Il l’observe à la dérobée pendant qu’il se trouve derrière elle dans l’escalier. Sa croupe ondule et sa vision est comme fascinée par le panier en os de baleine qui soutient sa masse de jupons. Il serait tentant d’aller fouiner sous cet amas de crinoline pour voir si les appâts d’une bourgeoise sont les mêmes que ceux d’une domestique. Il ne sait si Louise perçoit ses pensées, mais elle ralentit sa marche et monte maintenant comme une reine en majesté.
Louise a maintenant l’impression que ses rets sont bien tendus et que le ballot va mordre à ses charmes.
Ils sont maintenant au seuil de l’appartement, Charles hésite à répondre à l’invitation de Louise d’entrer. Si le vieux apprend qu’un décrotteur rentre chez lui cela va être une jolie comédie dans la rue. Il a un comme un instinct animal qui lui dit qu’il ne faut pas, on pourrait l’accuser de vol, on pourrait l’accuser d’indécence. Dans les deux cas le bagne se profilerait, aucune mansuétude, ni défense possible pour un ouvrier si un notable ou pire une fille de notable vient à l’accuser.
Il n’est plus temps de refuser, ils entendent le cocher Desroche descendre de sa mansarde, elle le tire par la manche et ferme la porte derrière lui. Jamais Charles n’est entré dans un intérieur si cossu, tout lui semble beau, propre, encaustiqué. Un parfum de cire d’abeille flotte dans l’atmosphère, il est envoûté. Louise sans trop savoir ce qu’elle fait le mène dans sa chambre. Jamais hormis son père aucun homme n’a pénétré dans ce lieu sacré . Un immense lit de noyer avec un ciel de serge est placé au milieu, sur la contre pointe une poupée d’enfant trône en majesté, Charles pense que c’est une drôle de décoration pour une femme de cet âge.
Elle lui désigne la commode ou la boucle a roulé. Sur le dessus de ce meuble en bois précieux un nécessaire de toilette est posé sur une plaque de marbre rose. L’eau de la toilette du matin n’a pas été vidé et Charles aperçoit les stigmates savonneux et devine le dessin qu’ils ont dessiné sur la peau de Louise. Il en est troublé et effarouché, la peur de se faire prendre ici se mélange au désir masculin qui le tenaille devant cette bizarre invite.
Elle lui montre où se trouve le bijou en se penchant, sa poitrine saille et en dévoile plus que la moralité ne devrait le faire. Il sent son parfum, c’est différent de l’odeur de Rose qui lui n’est que naturel. Il y a là un fin mélange de cosmétique et d’odeur corporelle, la tête lui tourne un peu. Il a récupéré l’anneau d’or et lui donne, leurs mains se joignent et il perçoit la chaleur humide de sa bouche. Sans qu’il sache, sans qu’il ne l’ai prévu, ni voulu leurs deux visages se sont rejoints. Comme deux amants qui se retrouvent, ils s’embrassent, il ne sait quoi faire de ses mains, l’accoutrement bourgeois de Louise l’embarrasse, la taille de Rose est plus accessible.
Son désir est fantastique, irrésistible, une impression extraordinaire d’une dangereuse transgression. Tout son corps est en communion avec ce qu’il veut, Louise est tentatrice, diablesse en chaleur.
Elle aussi est maintenant partie dans un autre monde, elle n’a jamais embrassé un homme, elle ne sait comment agir pour la suite. Elle méconnaît son corps, ignore ses désirs de femme mais par ses gestes maladroits elle a provoqué chez Charles une manifestation amoureuse évidente.
Les deux ne savent comment conclure, lui est inexpérimenté comme un enfant et bute sans cesse dans les froufrous de la robe de Louise, entre un baiser et le déshabillage complet de cette bourgeoise énamourée il y a un fossé presque infranchissable. Il ne peut tout arracher, tout éplucher, il lui faudrait du temps, prendre lentement la forteresse d’assaut. Mais ce temps il ne l’a pas, il fuit trop rapidement et soudain un doute abyssal traverse son esprit.
Un instant sa terreur est en balance avec l’envie d’être prise, d’être déflorée, de jouir comme toutes les femmes en ont sans doute le droit. Mais il est trop tard, l’élan qui un instant d’avant était irrésistible n’est plus. Elle reprend son attitude de façade et remet de l’ordre dans sa tenue.
Complètement déboussolé Charles se retrouve sur le palier, il n’est pas resté longtemps chez les Babin mais il a l’impression qu’un siècle est passé. Il se retourne, Rose Vivien la domestique de Louise et Magdeleine Desroches celle de madame Bernon l’observent avec étonnement. Il ne sait ce qu’il bégaye et dévale les escaliers à toute vitesse. Il se doute que demain toute la rue saura où il se trouvait.
Dans la rue il réfléchit à l’énorme idiotie qu’il a commise. Une chose irréparable, même si l’action n’a pas été poussée à fond c’est du pareil au même.
Il se persuade que rien ne va tourner à son avantage, que va faire Louise, que va t’ elle exiger, que va t ‘elle dire?
Louise entend la porte se refermer, elle pleure de rage et de désespoir, elle le tenait dans sa main, son corps était à elle. Pourquoi n’a t’ elle pas sonné l’hallali et achever sa proie amoureuse ? Pourquoi alors que celui qui l’a faite fantasmer était aussi plein de désir pour elle, n’a t ‘elle pas parachevé sa conquête. Elle n’a pas de réponse et elle est accablée.