
Rien de bien spectaculaire dans les histoires amoureuses de Charles le décrotteur et de Rose la domestique, simplement deux enfants, pressés des choses de l’amour. Madame Brédif satisfaite des services de sa petite bonne ne la renvoie pas mais simplement la prie de se faire plus discrète. Quand à Charles il se fait savonner par son père et la discussion est close plus chez les Martin.
Gustave ne peut pas faire de ce vaudeville la une de son journal, la tranquillité de la rue n’en a pas été altérée, alors aucun intérêt .
C’est dans son bureau qu’un matin sa femme le rejoint, il voit aux traits contrariés de Claire que quelque chose ne va pas. Il prie pour une matérialité du problème, mais en son fort intérieur il se doute que le problème vient d’ailleurs.
Le médecin de famille est encore passé pour Alice, sa santé depuis que de petite fille elle est passée à femme s’est beaucoup détériorée. Elle souffre des bronches et depuis une semaine sa respiration filante suscite bien des inquiétudes.
Dans la chambre qui donne sur la petite cour, les volets mi-clos laissent passer une chiche lumière. Alice la petite Mareschal est nue dans sa baignoire de fer blanc, la silhouette éthérée semble flotter au dessus de l’eau savonneuse. L’une de ses mains, frêle membre d’où saillent des grosses veines bleues, joue à dessiner des volutes sur ses genoux qu’elle a repliés. Ses cheveux liés en chignon afin qu’ils ne se mouillent , permettent de découvrir sa poitrine. Sa couleur de peau est diaphane et l’on décompte facilement les côtes de sa cage thoracique d’où des râles s’échappent à un rythme irrégulier.
Elle n’est pas seule dans la pièce, Alice ne l’est jamais, c’est d’ailleurs sa grande frustration depuis qu’elle est malade. Chacun croyant bien faire lui vole son intimité de femme naissante.
Sa mère qui s’est retirée dans l’obscurité d’un angle de la chambre n’a pas perçu la métamorphose de sa fille. Cette sortie de chrysalide a coïncidé avec l’aggravation de son mal de poitrine de sorte que Claire a du mal à gérer que les transformations physiques de sa fille en font une femme.
Elle ne voit que l’être maladif sans percevoir sa féminité, sans percevoir ses réticences à se montrer nue alors que jusqu’à maintenant son naturel spontané lui faisait casser les codes de la décence.
Alice appelle sa mère qui se précipite, une serviette, l’obsession de ne pas prendre froid. La servante avec mille soins aide Madame à sortir Alice qui ne pèse pas plus qu’une plume. La graine a poussé haut mais n’a pas forci, elle supplante sa mère et son père d’une demi tête mais manque de plier à chaque mouvement. Une salve de toux les surprend tous, c’est caverneux, lointain, inquiétant. L’on recouche Alice après l’avoir revêtue d’une longue chemise de coton blanc. Elle rouspète disant que celle-ci ressemble à un linceul. Claire et la servante font semblant de ne pas entendre. Les tantes sont prêtes à prendre le relais pour qu’elle ne soit pas seule. Mais aujourd’hui, rien ne la distrait, elle a cru deviner dans les yeux du médecin une sourde inquiétude. Longtemps elle a vu sa mère discuter avec lui sur le pas de la porte et elle a bien vu que cette dernière essuyait une larme.
Rien, de fait ne peut enrayer la progression de cette maladie, les médecins sont impuissants et Alice ne compte plus les visites et les fumeuses consultations de charlatans guérisseurs. Elle a aussi fait de nombreux séjours en montagne, sur la côte basque mais aussi prit les eaux, non rien, rien n’y fait, la lutte est désespérée, inégale.
Elle perd sa jeunesse, elle perd sa vie.
En attendant ce sont mesdames les tantes qui arrivent, en temps normal leurs babillages et leurs disputes animent Alice et l’aident à surmonter son enfermement.
Zoé lui fait maintenant des grimaces, Adélie veut lui raconter un conte de Perrault, Delphine veut lui montrer un nouveau point de broderie. Seule Lidie se tait et observe en silence sa nièce, doucement elle lui prend la main et simplement lui sourit.
Alice ne veut rien d’autre, elle veut jouir du silence, jouir des rayons du soleil. Mais personne ne comprend, on l’oblige à avoir de la compagnie et sa mère ne veut pas que le soleil ne chauffe trop la pièce. Élisa Moinet la domestique est la seule qui comprend la petite malade, elles sont proches en âge et la servante est douée d’une capacité à comprendre l’âme humaine au delà même de l’amour filial.
Avec leurs gestes d’amour elle se dit qu’ils vont accélérer sa fin, car cela aussi Alice le perçoit, la fin d’une vie qui de fait n’a pas même commencée.