UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 29, Les aléas des moissons

 

Nous n’avions pas des centaines d’hectares mais les terres de mon père et celles de Jacques Caillaud nous donnaient ma foi suffisamment de labeur. Mon père avait connu le travail à la faucille et avait eu un peu de mal à l’abandonner. Mais il avait fini par reconnaître que la faux était un progrès et que nous allions plus vite avec. Comme les autres années la moisson se poursuivrait sur le mois d’août.

A ce rythme j’avais l’impression que nous ne tiendrions jamais. Je me levais que j’étais déjà fatiguée. Si les hommes au début se tenaient au garde à vous dès potron-minet, ils me laissèrent vite reprendre le dessus et à l’aube je pouvais de nouveau jouir de la solitude d’une maison endormie.

Moisson ou pas il fallait continuer les tâches exclusives de la femme, comme vous savez fortes nombreuses.

Je préparais les repas pour tout le monde à la Gaborinière, je m’occupais de la traite et de la vente du lait, je faisais mon beurre, je m’occupais de mon bébé mais aussi de ma petite sœur. Malgré tout cela il fallait quand même qu’avec ma faucille je ramène ces foutues gerbes, j’avais mal aux jambes, au dos, j’étais tellement fatiguée que je ne mangeais plus. Stanislas me disait, tu vas te remplumer je ne veux pas d’une planche à pain. Lui il pouvait toujours causer, à part sa faux il n’avait rien à s’occuper.

Puis enfin, les champs en propre à la Gaborinière furent terminés . Nous pouvions passer dans ceux de Caillaud, certaines de ses parcelles avaient pris un peu de retard. Pour cette année cela tombait bien . Le seul inconvénient c’est qu’en plus, nous devions marcher pour aller et revenir.

Stanislas en cassa un de ses sabots, il hurla que le sabotier était un bon à rien que son bois était mauvais et qu’il allait en changer. Il ne changea rien et je fus chargée d’aller lui en acheter. Le lendemain il avait décidé par mesure d’économie de faire la route uniquement pieds nus.

Pour sûr il les avait durs et bien cornés, presque des sabots. Au bout de deux jours il se mit une épine de ronce, grosse comme mon petit doigt. Il voulut faire le dur, le coriace mais cela s’infecta. Vous vous doutez bien que ce fut moi qui dû le charcuter, quelle répugnance, quelle pestilence. Pour le meilleur et pour le pire disions nous et bien moi je supprimerais bien pour le meilleur.

Il y eut un autre problème bien plus conséquent, en rentrant sur la Vélisière la charrette pleine jusqu’en haut se déséquilibra dans une ornière et versa. Ce fut une belle clameur, une belle indignation, le contenu de la récolte de l’après midi au milieu du chemin et dans la haie d’épineux.

Un bœuf s’était abattu et il était coincé sous la charrette. La pauvre bête gueulait à la mort. Tout le monde accourut même ceux qui étaient à faucher.

Stanislas arriva comme un fou chez nous, il lui fallait d’urgence atteler notre charrette pour aller porter secours à Jacques. Cela prit un certain temps, énervé il n’y arrivait pas , mais c’était normal avec les bêtes il savait mal s’y prendre. Le voilà enfin parti, le jour commençait à décliner et il fallait se hâter. Transférer tout un chargement, redresser la charrette demandait l’effort de tous les hommes. Quand au bœuf sa patte était cassée et Jacques allait devoir le tuer. Seulement tuer un bœuf qui appartenait au châtelain demandait autorisation et aussi l’ aveu du versement de la charrette. Le Jacques Caillaud en fut retourné mais il n’eut pas le choix. A la Guignardière monsieur n’était pas là mais il fut reçu par le régisseur monsieur Hiss. Il dut attendre à l’office que sa seigneurie veuille bien consentir. Quand il fut mis au courant il se rendit sur les lieux. Devant l’évidence, il donna l’autorisation d’achever l’animal.

Les moissons étaient pour sûr gâchées par cet événement, le Jacques se verrait soustraire une large part de ses bénéfices. En métayage nous étions de moitié, mais quand il y avait problème c’était le métayer qui y perdait le plus. Jacques Caillaud et ma Louise étaient anéantis, comment s’en tireraient -ils l’année prochaine?

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UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 29, les faucheurs

 

Ils étaient en rangs d’oignons, alignés comme pour une parade, la faux aiguisée, le gosier rafraîchi , la panse bien pleine du repas que je leur avais servi ce matin.

Nous formions une bien belle équipe, le père, Jacques Caillaud, Antoine et un journalier en premiers avec leur faux. Ils commencèrent et progressèrent d’un pas  uniforme, d’un geste sûr.

On les voyait taper dans cette masse épaisse et qui bientôt dégagea une épaisse poussière.

Les suivant à quelques pas; Louise, moi, Augustin et pour sa première en tant que femme la petite Marie Jeanne, la fille à Jacques et à Louise, nous regroupions les javelles et les mettions sur le lien.

Aimé, et les deux domestiques au Jacques, Louis Briand, Pierre Petiteau fermaient la marche et liaient les gerbes et les mettaient en tas

Au départ nous chantâmes, pleines d’une ardeur flamboyante, puis la chaleur, la poussière et la position cassée en deux nous fit  taire . On eut droit,  alors les feignasses déjà fatiguées cela tombe bien nous en avions marre de vos voix de crécelles. Heureusement qu’on avance nous, sinon nous y serions encore pour les vendanges.

Mais la chaleur était vraiment pénible et nos fanfarons décidèrent de se poser un peu pour boire un coup.

Qu’en je vis les lampées qui descendaient dans leur gosier , je me suis dis mon Dieu ils vont prendre un coup de chaud.

Les heures passèrent, le champs ne paraissait jamais finir. Mon père et Jacques avaient décidé qu’ils le finiraient avant de manger, mais mauvais calcul. Nous en étions à la moitié seulement, que personne ne tenait plus debout.

Il fut décidé de s’arrêter, on entama le casse-croûte. J’aimais beaucoup cet instant de  détente,de rire et de familiarité.

Ce fut ce moment que la petite Marie Louise choisit pour les avoir, vous parlez d’un moment, au milieu d’un troupeau de mâles échauffés par le vin blanc.

On l’entraîna à l’écart discrètement, c’était affaire de femme. Au moins elle se souviendrait à plusieurs titres de ses premières moissons en tant que travailleuse.

Les hommes décidèrent d’une légère sieste, elle était méritée car nous étions debout depuis quatre heures du matin. Stanislas excité voulait plus qu’une sieste et tenta de m’entraîner dans le sous bois.

Il n’en était pas question et résigné il s’appuya sur un tas de gerbes, baissa son chapeau et bientôt ronfla.

Louise engagea la discussion au sujet d’Augustin, elle le trouvait très intéressant. Je ne comprenais pas trop où elle voulait en venir, intéressant pour elle? Son air enfantin ou de fillette la séduirait-elle?

Mais non quelle idiote, elle le voyait marié avec sa fille. Oui effectivement nous pouvions y penser, mais elle était bien jeune encore, et mon frère disons le franchement, ne semblait guère s’en intéresser.

Par contre et je pense que mon instinct ne me trompait pas, Augustin zyeutait le domestique de la Vélisière avec une attention bien particulière. J’avais un peu peur car certains grands valets qui avaient profité de quelques petits drôles dans le secret des étables avaient des mœurs particulières.

La journée fut longue, même si nous avions l’habitude des grands travaux. La petite de Louise titubait de fatigue et plus inhabituelle je remarquais que mon père avait le dos bloqué.

On rentra chacun chez nous, la tête basse, abrutis de fatigue, il faisait presque nuit. Il nous restait à manger puis à aller nous coucher. Nous étions sales et malodorants mais jamais je ne pus obtenir des hommes qu’ils aillent se laver. Moi seule je me retrouvais dans la cour avec mon seau d’eau pour au moins me débarrasser de mon carcan de crasse. J’entendis du bruit, le valet venait également puiser de l’eau pour faire la même chose que moi. Il me dit, vous voulez que je vous aide maîtresse. Comme une idiote j’ai cru qu’il me demandait si j’avais besoin d’aide pour me laver avant de comprendre qu’il parlait de remonter de l’eau du fond du puits.

J’eus le sommeil agité de quelqu’un qui est trop fatiguée, j’eus aussi l’impression que je venais de m’endormir quand il fallut se relever de nouveau.

Cela dura des jours et des jours, nos corps s’habituèrent un peu mais le lendemain la chaleur fut -elle que le rendement tomba de beaucoup. Sous peine d’insolation il fallait sans cesse humidifier nos bonnets et chapeaux. Le vent qui s’était levé, soulevait des nuages de poussière. Nous étions tranquilles un moment puis venait une rafale qui nous asphyxiait à moitié. Mon père et Jacques se disputaient sans cesse sur l’ordre de fauchage de leurs champs. Chacun voulait évidemment faire les siens en premier sans forcément tenir compte de degré de maturité des grains. Déjà la querelle avait été vive pour le premier champs et c’est le maître du château qui avait tranché. Voila que cela recommençait, avec Louise nous connaissions bien nos idiots de bonhommes et nous les interrompirent en leur proposant une chopine. Cela avait le don de les mettre d’accord. De toutes façons rien ne menaçait les récoltes. Seuls les orages auraient pu troubler la sérénité du village.

Il s’avéra que malgré ses allures de fille, Augustin faisait un remarquable botteleur. Son père était fier. Moi j’étais inquiète des regard que se coulaient mon frère et le domestique. Je n’étais également pas tranquille car le premier jour c’était  la belle mère de Louise qui était chargée de garder les enfants. Ma sœur et Jean, le petit de Louise, lui en faisaient voir de toutes les couleurs. Pour ma petite, elle la gardait pour sûr mais pour le sein il fallait quand même que je m’arrête de temps à autre.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 28, la moisson

 

Nous y étions, comme un seul homme toute la campagne se leva, du nord au sud , de l’est à l’ouest. A la Gaborinière, à Beaulieu, à Bel air , à la Bérardière, au Brosse, à la Chagnolerie, à Chauve Jote à la Lévraudière et partout ailleurs, tous se préparèrent.

Il n’était plus question de rien d’autre , tout le monde priait pour qu’en ce jour personne ne passe. Les femmes serraient leur ventre pour ne pas avoir la malencontreuse idée d’accoucher pendant le grand moment .

Bien sûr aucun mariage n’était programmé, le curé ne rêvait que d’être en vacances car lui aussi voulait en être. En homme voulant être près de ses paroissiens il avait acheté une petite parcelle pour symboliquement moissonner avec ses ouailles.

En être consciencieux, un vicaire était prêt à palier à toutes éventualités. Dieu pouvait se montrer bizarre et rappeler à la vie en ce jour.

Tous, je vous dis, étaient au travail, le forgeron, le maréchal ferrant. Ils attendaient les clients éventuels une faux ou une faucille cassée. Les deux aubergistes faisaient un peu grise mine car la clientèle se ferait évidemment absente.

Les moulins étaient aussi fin prêts à tourner, à Bel air la meule avait été repiquée et au Frolot la roue avait été visitée part un charpentier .

Le ciel était bleu, immensément bleu, aucune tache blanche, aucun filet blanc. L’aspect cotonneux de la veille avait été chassé par un petit vent. Même les plus mauvais augures ne pouvaient se tromper, aucun risque de pluie.

Les chemins se remplirent de faucheurs, de moissonneurs, de botteleurs, de lieurs, Babel des régions, Babel des patois, nous avions pour nous prêter mains fortes, des bretons, les limougeauds, des auvergnats. Personne ne se comprenait vraiment mais tous savaient pourquoi ils étaient là.

De chaque bosquet comme par magie sortaient des travailleurs, on eut dit un flot, une source qui ne tarissait pas. Certains groupes chantaient d’autres devisaient gaiement. Sur les branches les oiseaux en spectateurs observaient étrangement ce ballet et nous accompagnaient en signe de joyeuseté de chants et de musiques.

Les champs de blés, dorés comme des brioches de mariage ondulaient sous l’effet d’une légère brise. Chacun avait sa teinte qui lui était propre, la couleur jaune se multipliait en une imposante palette.

A cette heure les parcelles n’étaient pas toutes éclairées de la même façon, il y avait un profond contraste entre le bas des vallons, le haut des champs, le milieu de la parcelle et le bord ombragé par les haies.

C’était un signe, pratiquement aucune rosée, aucune humidité, le blé serait sec et facile à faucher.

Les odeurs étaient multiples, à couvert des halliers nous sentions les différentes essences de feuillage, chaque arbre était reconnaissable. Les yeux fermés je pouvais savoir au pied duquel  je me trouvais. Malgré la sécheresse nous pouvions encore percevoir dans de noirs endroits où le soleil avait du mal à se faire jour un soupçon d’humidité. Presque rien, un infime indice venait chatouiller nos narines et nous faisait dire qu’en hiver ce lieu était sous les eaux.

Les blés eux, dégageaient une odeur forte et brutale, comme une femelle appelle son mâle, un parfum d’amour charnel. Tout de suite nos sens étaient exacerbés, je regardais en coin mon Stanislas et mon Aimé, mon corps les désirait.

J’allais faire la moisson comme je me livrais à l’amour, avec passion, et aussi avec peine.

A notre arrivée plusieurs rapaces s’échappèrent des plantes qui abritaient leurs nids. Abandonnant leurs œufs ou leurs petits, les mères tournoyaient menaçantes en une farandole triste et lancinante.

C’est ce que j’aimais le moins dans ces belles journées, cet envahissement intrusif dans un environnement qui s’était créé. Les pauvres bêtes éperdues voyaient d’instinct leur petits perdus.

Toute une autre faune s’échappa avant les coups de faux mortels, des loirs, des campagnols, des souris , des mulots, des lièvres. Une marée de petits habitants qui fuyait le diable incarné qu’était l’humain.

Je mis le déjeuner à l’ombre d’un grand chêne, les bouteilles de vin et les gourdes d’eau dans un ultime filet d’eau du ruisseau presque tari.

J’avais revêtu ma robe la plus légère et mon corsage le plus fin, je me sentais presque nue, légère comme une libellule. Ma soif de travail était grande, j’allais m’en abreuver avec satiété . Une fois commencées, les moissons se devaient d’être terminées.

La fenaison assurait la nourriture de nos bête pendant l’hiver mais la moisson elle assurait notre nourriture pour l’ensemble de l’année. Elle était source de nos revenus et celle pour qui nous combattions et souvent mourions.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 28, le rabibochage

Autant vous dire que je fus un peu ostracisée et que je fis choix de rester à la Gaborinière. Les moissons visiblement ne commenceraient nul part avant la semaine prochaine, en attendant il fallait bien parler d’autres choses.

Louise vint me voir et me jura qu’elle n’y était pour rien, que c’était sa fille qui avait tout raconté. D’ailleurs elle la poussa devant elle et lui demanda d’avouer sa faute. Elle ne voulut rien savoir, alors Louise se fâcha et la menaça d’une correction. Je ne crois pas qu’elle eut cédée d’un pouce si dans l’embrasure de la maison elle n’eut aperçu le valet Aimé. Évidemment à treize ans on accepte mal de se prendre une volée devant un garçon de dix sept ans.

Alors je fus bien satisfaite au moins je retrouvais mon amie. Par contre je fus un peu embêtée quand Louise me dit, il est bien joli votre valet, et que comme une sotte je me mis à rougir.

Bon ce n’était pas tout cela mais le travail n’allait pas se faire tout seul. Mes problèmes finiraient bien par se régler tout seul.

Quand je sus que Stanislas irait pour quelques jours travailler au château je n’en fus plus autant convaincue. Monsieur notre maître avait besoin de faucheurs pour les prés entourant le château. Mon père n’avait pas hésité une second à lui donner mon mari, mais pouvait -il en être autrement. C’était une réminiscence des corvées d’autrefois.

On maugréait mais on était presque fier de travailler pour le château c’était paradoxal. Il y resta trois jours, mon Dieu ce qu’il m’énervait avec son air satisfait et sa façon qu’il avait de se taper sur le ventre pour montrer qu’il était bien nourri. Si il était si bien là bas que n’y restait-il pas?

Je suis allée à un convoi aujourd’hui, celui de la petite Eugénie Martin, la pauvre poupée est morte à onze ans, il y a des familles qui ont bien du malheur. La pauvrette est morte c’est sûr mais de la cause de celle-ci,  il y a spéculation dans le village. Ce qui est certain c’est qu’elle était de faible complexion et malade des bronches.

Moi je ne la connaissais guère mais j’y allais pour son grand père Pierre Rabillé, voir du monde aide à faire passer sa peine. Le cas présent était bien dramatique car la petite était déjà orpheline, sa mère Marie Rabillé est morte il y a déjà quatre ans et son père le Théodore est parti subitement l’année dernière. Le plus fort de l’histoire c’est que Théodore s’était remarié et qu’il avait eu un petit garçon. Les lascars à sa mort avaient donc laissé deux orphelins de lits différents et une très jeune veuve. Il n’empêche cela met un drôle de coup de voir cette enfant étendue sur son lit les mains jointes. Je l’ai un peu veillée, ce fut un dur moment. Il a fallu drôlement précipiter les choses car la chaleur était insoutenable et l’odeur acre qui doucement s’échappait, commençait à nous incommoder. Morte le matin, sous terre le soir ainsi va la vie.

La moisson était éminente , les préparatifs s’accéléraient, le père maugréait de ne pas voir revenir Stanislas. Celui ci pourtant le rassurait en affirmant qu’il en avait fini avec le foin du château.

Je le soupçonnais de ne pas aller très vite et un après midi n’en pouvant plus je pris ma drôlesse sous le bras et je m’en fus au château pour les surprendre.

Que pouvais je bien avoir dans la tête, les surprendre en mauvaise posture en pleine après midi c’était stupidité.

De fait lorsqu’il me vit arriver il était en plein travail et à grands coups de fourches chargeait une ultime charrette.

Il fut surpris de me voir car nous étions encore fâchés. Mais j’avais tout prévu et je sortis un bouteillon de vin blanc. Il me fit un sourire et de ses bras fort m’enlaçèrent. Nous étions de fait rabibochés et je savais ce qui allait m’arriver ce soir dans notre couche.

En tous cas je ne vis pas Célestine et j’en fus soulagée. Mais dans mon for intérieur j’étais chagrinée sur deux choses, d’abord le fait de ne pas les avoir vus ensemble ne signifiait rien et d’autre part je sentais que j’étais sous la coupe de mon bonhomme. Tout me rattachait à lui, notre enfant, notre mariage et aussi malgré qu’il me brutalise un soupçon d’amour.

D’ailleurs le soir il commença à me parler qu’il serait bien d’avoir un garçon pour qu’un jour il devienne métayer. Entendez par là pour qu’il puisse bénéficier d’une main d’œuvre gratuite. Plus les garçons étaient abondants dans un couple plus la métairie pouvait être grande.

Je lui ai répondu que l’on verrait bien comme si moi je pouvais commander la nature. Cet idiot voulait même que j’arrête d’allaiter. La petite n’avait que sept mois il n’en était pas question.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 27, la honte au village

 

Lorsque je ne sortais pas de la Gaborinière mon univers était considérablement rétrécis et je ne voyais pas grand monde de la semaine. Les hommes partaient à l’aube et revenaient presque à la nuit, moi j’étais là comme une esseulée, avec mon bébé et ma petite sœur. Je n’avais personne à qui me confier. Pourtant je savais que parler me ferait un bien fou. Alors après avoir remplit mes taches je me décidais à aller voir Louise. Je pris un prétexte fallacieux et je m’en allais à la grande Vélisière. Je savais que mon amie m’écouterait même si je percevais en elle comme un intérêt malsain pour mes malheurs domestiques.

Arrivé la bas j’eus le déplaisir de voir qu’elle n’était pas seule. Sa fille Marie Anne âgée de 13 ans était à ses cotés. De dos on aurait déjà pu les prendre pour deux sœurs, même taille, même silhouette gracile. Les vêtement étaient identiques mais nous portions toutes les mêmes et rien de les distinguait . Bien sûr quand elles se retournèrent le visage de la petite était encore poupin et n’avait rien de comparable avec le visage déjà un peu fané de Louise. Cette dernière était aussi un peu plus enveloppée, la poitrine ronde d’une femme allaitante et le ventre rebondissant d’un accouchement récent. Mais il y avait fort à parier que la petite serait copie conforme de sa mère et qu’un galant pour se faire une idée du devenir de sa future n’aurait qu’à regarder sa mère.

Avec eux se trouvait la vieille Renaud, la belle mère de Louise, une langue bien acérée et bien pendue qui vous faisait une réputation jusqu’ à la capitale. Je ne risquais pas de me confier tant qu’elle serait dans les parages.

Elles s’étonnèrent de ma présence à la Vélisière mais Louise en fine mouche sut que j’avais à lui confier quelques secrets. Si elle put occuper sa fille sous d’autres cieux, il était moins aisé de se débarrasser de la matrone des lieux. C’était une dure, une ancienne qui avait dit-on souffert du passage des patauds pendant la grande guerre . Elle n’aurait pas compris mes plaintes de femme, car même si l’on vivait comme l’ancienne génération peu à peu nous prenions conscience de certaines choses.

Quand enfin elle nous laissa tranquille je pus tout raconter à celle que je prenais pour confidente. Mes soupçons sur la Céleste, mes soupçons sur la Victoire, les virées de Stanislas et enfin j’osais lui dire notre engueulade au pré. Si le reste n’avait pas intéressé Louise , le croustillant de notre presque bagarre lui titilla l’imagination. Finalement elle aussi se mit à me raconter ses misères de femme, depuis son accouchement elle souffrait atrocement pendant les rapports avec son mari. Mais ce dernier sourd à ses plaintes n’en avait rien à faire et la sollicitait sans cesse. Elle se mit même à pleurer en me disant qu’elle ne voulait plus d’enfants que quatre ça suffisait mais que malheureusement la nature elle le présentait lui en ferait avoir plus.

J’étais là pour recevoir un soutien et je me retrouvais à la consoler, nous avions donc toutes nos malheurs. Nous nous promîmes de tout nous dire. Évidemment j’oubliais sciemment mes élucubrations avec le valet, cela faisait partie de mes pensées les plus profondes.

Je rentrais donc à la Gaborinière, heureuse malgré tout mais je ne me doutais pas du poison que j’y avais laissé. Marie Jeanne nous avait épiées et avait tout entendu. Elle le répéta à ses copines qui le répétèrent ailleurs, ce fut comme une traînée de poudre.

Je fus bientôt la cocue du village, autant vous dire que l’opinion fut partagé et que Stanislas passa aussi de mauvais moments.

Je ne vis pas arriver l’orage,un soir mon mari rentra furibond à la maison, il était passablement éméché et je sus immédiatement de quoi il en retournait. Il commença par me traiter de tous les noms, je ne lui connaissais pas un si beau répertoire. Puis je le vis lever la main sur moi, une gifle monumentale qui me fit me cogner le long du mur, il m’attrapa les cheveux. Mais il entendit du bruit et cessa ses violences. C’était mon père et mes frères, tous les trois firent comme si ils n’avaient pas vu les traces de doigts que j’avais sur le visage. Mon père m’ordonna de sortir faire la traite et désigna le banc à Stanislas.

Jamais je ne sus ce qu’ils s’étaient dit, par contre à moi on me battit froid, pas une parole, le père fut muet, j’avais apporté le déshonneur sur son nom en galvaudant des racontars. Antoine y vit une atteinte à son futur contrat de marié. Mon mari lui me voua une haine sans nom pour avoir osé supposer qu’il avait une liaison.

Nous eûmes même la visite de monsieur Juchereau, ce dernier du haut de sa grandeur dit à Stanislas qu’il devrait mieux surveiller sa femme,  si j’étais là il l’a dit comme je vous le dis. Mon père craignit pour sa métairie. Stanislas finalement s’en tira avec une réputation de coureur de jupons et cela flatta son orgueil.

Mais ce n’était pas fini le curé me prit à part et en tira comme conclusion que si mon mari allait voir ailleurs c’était parce que je ne lui rendais pas assez mes devoirs conjugaux.

Puis pour couronner le tout à la sortie de la messe en entendant les cochonneries de ces dames, je sus que Louise avait conté mes déboires intimes.

Jamais plus je ne dirais rien à personne soyez en sûr. Puis maintenant j’étais bien décidée.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 26, le foirail

Certes j’avais de la place pour me retourner mais le savoir absent m’empêchait d’avoir un sommeil réparateur.

Mon père pour la Saint Pierre devait faire deux choses absolument, il voulait acheter une vache et louer un journalier en remplacement de Victor, car les moissons arrivaient et nous aurions du mal à tout effectuer.

Ce n’était pas rien que le choix d’une bête, on devait s’y intéresser, s’enquérir du prix, s’en désintéresser pour enfin revenir à nouveau. Mon père s’y entendait assez bien pour ce genre de comédie, mais les marchands étaient rusés et savaient masquer les défauts de l’animal.

Pour le recrutement du travailleur c’était un peu pareil, sauf qu’on y regardait pas les dents.

Bon je rigole, c’était donc jour de fête au village et le monde s’y presserait. Entre le foirail, la gagerie, la messe et la procession jusqu’à la fontaine il y en avait pour tous les goûts. Moi j’étais un peu intéressée par tout , je me devais d’aller à la messe et bien sûr suivre la bannière. Mais une promenade parmi les marchands de bétail ne m’aurait pas déplu.

Je me dépêchais donc pour la traite du matin, les vaches étaient dans le pré juste à coté. Pour moi ce n’était pas la même chose la traite au pré et la traite à l’étable. Je préférais la dernière et autant vous le dire cela n’avait rien à voir avec les visites de Stanislas.

Puis je fis ma toilette, encore une fois ce fut tout un cérémonial, il y avait des hommes partout et je postais ma petite sœur devant la porte pour m’alerter. Il paraît qu’au château ils ont un cabinet de toilette et même une sorte de vasque pour se nettoyer l’intimité, Marie Jeanne m’a dit que cela s’appelait un bidet. Mon Dieu ce n’était pas propre et je voyais bien la Céleste les jupons en l’air après le passage de Stanislas y faire ses ablutions. Je délirais complètement, le petit peuple du château n’avait pas plus accès à ce genre de modernisme que nous.

Bref, direction le village, des dizaines de bêtes étaient accrochées un peu partout sur la place, cela faisait comme un bourdonnement, des groupes se formaient et se défaisaient au gré des transactions.

Les marchands avec leur grandes blouses et leur larges chapeaux attendaient le chaland et chassaient les mouches qu’ils y avaient fort nombreuses avec la chaleur. Dans un autre coin, il y a avait les cochons, dans un autre les volailles. J’allais d’ailleurs y saluer Louise car elle y vendait quelques canes. Ce coin était plus féminin, les robes noires voletaient de partout, les bonnets et les tabliers de couleur apportaient toutefois un peu de gaîté. Au loin il y avait même des marchands de chevaux, j’aperçus la silhouette de mon père, bien entendu il n’avait pas les moyens d’en acheter un mais en amoureux des bêtes il venait les admirer. Tous faisaient de même d’ailleurs, passage obligé qui les faisait rêver. Un passage se fit dans la foule et les chapeaux s’abaissèrent , notre maître entouré de sa cour venait de passer pour se rendre à l’église. Le maire s’ il avait pu lui aurait ciré les bottes et sa femme pour attirer ses nobles faveurs lui aurait baisé le cul.

Louise eut la visite de Victoire, elle s’était arrondie la bougresse, nous y allâmes de nos supputations était-elle pleine? Personne ne lui connaissait de régulier par contre tous lui avaient établi une liste de galants fort longue. Mon mari était dessus, en espérant que cet idiot ne lui ai pas planté une graine.

Le Stanislas au loin était réapparu, il faisait son coq et visiblement à voir le rire de ses auditeurs il avait un réel succès.

Lui rigola moins dès qu’ il me vit, il me balbutia l’excuse habituelle, j’avais trop bu, j’étais trop loin de la métairie.

Je ne le crus pas un instant, et en pénitence je le traînais à la messe. Il ne crut pas bon de s’y dérober.

Puis ce fut la procession jusqu’à la Fontaine Saint Gré, en plein jour, notre imaginaire ne jouait plus de la même façon. Plus rien d’inquiétant devant ces cailloux qui affleuraient à la surface de l’eau. Bucolique je dirais même, l’on aurait pu facilement poser son panier et y manger un morceaux. Le prêtre bénit l’endroit, c’était un peu comme pour les rogations quand il bénissait les champs. Cela avait un rien d’ancestral et cela nous plongeait dans les origines de notre religion. Je me posais beaucoup trop de question pour une pauvre paysanne et le curé m’avait déjà dit Angèle mêle toi de ce qui te regarde. Ton homme, ton père, tes enfants, tes vaches, ne t’occupe pas de choses qu’un femme ne peut comprendre. La religion est faite pour les femmes mais les dogmes sont faits par les hommes.

A voir la tête du Stanislas pendant la procession on aurait dit qu’il venait de perdre quelqu’un.Il n’avait perdu personne sauf son temps. Il s’empressa d’aller rejoindre mon père qui topait avec un marchand en buvant une chopine de vin de Mareuil.

La foire se terminait et les pèlerins reprenaient le chemin de leur maison. Les marchands de bestiaux repartaient avec les bêtes que les paysans du village leurs avaient cédées et les paysans eux fêtaient leurs nouvelles acquisitions en se régalant de vin. Bientôt viendrait le temps des jeux de cartes et de palets et en une fièvre combattante chacun y donnerait le meilleur de soi.

A l’église le père Gauthier était fort satisfait des dons qui avaient afflué dans son panier de quête. Le fabricien en était fort satisfait et peut être qu’un jour on pourrait de nouveau édifier un nouveau clocher. Nous les femmes mariées nous n’étions pas autorisées à rester au village pour boire et jouer alors chacune repartait vers sa métairie. Moi je rêvassais, mais aussi je ruminais ma colère de ce que le Stanislas avait découché.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 27, une humiliation gratuite

 

Il n’y avait plus de fête en vue avant un bon moment et nous commencions ce mois de juillet sous l’égide d’une chaleur accablante. Si les blés allaient finir de mûrir plus vite, tout le reste était et serait vouer à sécher sur pieds. Certaines prairies naturelles avaient déjà perdu leurs belles couleurs vertes et se nuançaient déjà de jaune.

Tous les jours le père allait voir ses blés, il attendait le moment idéal. Encore quelques jours, en attendant sa nervosité rejaillissait sur l’ensemble de la maison. Moi je venais d’avoir mes menstrues et je n’étais guère fine en cette période, Stanislas était tourmenté par quelques secrets que je n’arrivais pas à percer et ma petite Marie quand à elle, hurlait du matin jusqu’au soir. Encore si elle s’était tue la nuit nous ne pourrions trop rien dire mais le fait de se retrouver dans le noir décuplait ses beulements. Le père disait en bougonnant  » jva te la foutre au fumier  » ou  »pour sûr c’est bien une pisseuse » .

Mon père en patron méticuleux avait fait nettoyer la grange de fond en comble, Antoine faisait remarquer que ce n’était pas le travail du fils du patron, Stanislas répondait que ce n’était le travail de celui qui couchait avec la fille du patron. Vous voyez l’ambiance était charmante. Quand le patron s’en allait, tous en cœur, fils, beau fils et valets lui faisaient des grimaces, lui en capitaine de navire maintenait le cap et ne pensait qu’à sa moisson.

Rutilante, sans rongeur, sans fiente de poules, les communs de la métairie pouvaient accueillir les gerbes de blé.

Aimé après cela fut assigné à la confection de liens de paille, je pus ainsi l’admirer sans que cela ne prête à confusion car il était dans notre cour.

Je ne lui avais pas encore pardonné d’avoir vu mes jambes mais bon c’est vrai nous étions quitte.

Nous pouvions de nouveau nous mesurer, nous toiser, nous provoquer. Je savais jouer un jeu dangereux. Pour les hommes trousser les femmes n’étaient que gloire, pour les femmes se laisser aller à quelques faveurs n’étaient que honte et déshonneur qui de plus pouvaient vous conduire en prison. Nous n’en étions pas là mais il faut bien le dire j’avais envie de me laisser faire par ce freluquet. Enfin j’avais plus envie de jouer avec lui que de me laisser faire véritablement.

Au cours de la matinée je devais amener les vaches à la mare, elles étaient énervées et moi pas très sereine. Alors il m’aida, je crois qu’il avait un don pour la conduite des animaux, car juste au bruit et en leur parlant il les mena tranquille.

Quand je contais cela le soir à mon mari il me dit que: c’est parce que tu as tes cochonneries, cela les énerve.

A un moment nos corps vraiment se sont frôlés, j’ai senti son haleine et la chaleur de ses lèvres. J’étais presque à l’embrasser, il s’en est fallu de peu pour que cela ne bascule.

Mais ce n’était rien il reprit le cours de son travail et moi le mien, notamment de porter le repas aux autres hommes car la fenaison se prolongeait encore un peu.

C’est un peu à l’écart de tous que Stanislas et moi on eut une discussion sérieuse, je voulais savoir où il était le soir de la saint Pierre. Il ne voulut pas me le dire disant qu’il faisait ce qu’il voulait, qu’il ne m’appartenait pas. Moi au contraire je lui disais que notre appartenance était mutuelle. Cela dégénéra quelque peu, un mot en entraînant un autre. Puis on se mit à hurler, nous étions contre le vent et assez loin alors personne ne nous entendit. Il était hors de lui et je commençais à trembler car il était sur le point d’employer la violence.

C’est d’ailleurs ce qu’il fit car il m’attrapa et me coinça sous son bras. Il me remonta la robe sur mon postérieur comme si il voulait m’administrer la  correction qu’on réserve aux enfants récalcitrants, il n’allait quand même pas oser faire cela. Sa main m’effleura comme pour montrer qu’il pouvait le faire et qu’il avait le pouvoir. J’étais tétanisée, honteuse, dépendante de lui.

Ensuite il m’allongea sur le sol j’étais nue jusqu’à la taille, il  porta tous le poids de son corps sur moi, comme voulant me montrer que je lui  appartenais que j’étais sa possession.

Des larmes me vinrent, il s’écarta vivement et partit reprendre son fauchage. Il m’avait humiliée et je ne savais toujours pas où il avait passé la nuit.

Je repris le cours de ma journée, mais j’étais de très mauvaise humeur, ma petite sœur en fit les frais car je lui mis une taloche pour une peccadille.

Le soir, le Stanislas était de fort bonne composition, semblant avoir oublié notre méchante joute dans le pré. Toute la soirée il s’entretint avec mon père au sujet de la moisson à venir. On eut dit deux généraux établissant une stratégie pour attaquer un ennemi. Je me demande bien ce qu’ils pouvaient se raconter, car tous les soirs ils ne parlaient que de cela. D’ailleurs le père il pestait que son fils ne soit pas là , mais je crois qu’Antoine avait mieux à faire.

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 26, La fontaine saint Gré

 

Pour être agité la maisonnée l’était, Marie Jeanne, Louise et moi nous nous étions données rendez vous à la maison. C’était une affaire de femmes qui ne concernait que nous. Nous étions bientôt le 29 juin c’est à dire le jour du pèlerinage de la fontaine saint Gré.

La nuit était presque tombée lorsque l’on se mit en route en direction de Fontaillé, en vérité une bonne marche. Nous étions gaies, joyeuses, comme des drôlesses allant à un premier rendez vous.

La chaleur commençait à descendre mais encore aucune fraîcheur véritable. Le ciel nous offrait un tapis d’étoiles et l’on voyait avec clarté l’étoile dite du berger. Prés du château de la Guignardière un groupe de  femmes se joignit à nous, dont la Céleste et la cuisinière. Mais fait plus surprenant était la présence de madame His, la femme de l’homme d’affaire de monsieur. J’appris qu’elle se nommait Désirée. Pourquoi cette presque bourgeoise marchait-elle avec nous comme s’encanaillant avec la plèbe?

On entra dans le bourg, il y avait déjà une grande presse de bonnets blancs. On se saluait, on s’appelait, chacun essayant de retrouver une connaissance. Maintenant éclairée par des chandelles, la foule se pressait à petit pas.

On laissa le village et l’on aperçut dans l’obscurité le moulin de la Guignardière, il y a avait là sur le chemin la Rose Boissard et la Marie Mathé les deux servantes du moulin.

Au niveau de la grande ferme de l’Erautière cela formait comme un troupeau de robes noires, Henriette la maîtresse de maison ouvrait la marche, flanquée par sa belle mère la vieille Jeanne. Les deux filles de la maison, Marie et Marie Aimée fermaient la marche. La Menanteau femme de peu, journalière au jupon troué se joignit à nous.

Une grande partie du village du moins les femmes, se trouvait là, mais nous n’étions pas les seules car des centaines d’étrangers au village, venaient effectuer ce pèlerinage.

Un peu comme à la saint Jean, le curé n’appréciait guère ce que nous allions faire mais le clergé avait après tous ces siècles de pèlerinage retourné la situation à son profit et en tirait ma foi une source de dons appréciables.

Nous l’appelions la fontaine du pied de la vierge, l’endroit était magique, enchanteur mais aussi un peu inquiétant. Moi je n’y mettais jamais les pieds en dehors du pèlerinage de la saint Pierre.

Il courait des bruits sur cette petite étendue d’eau et je craignais d’y rencontrer la dame blanche.

Stanislas disait en plaisantant, moi la dame tu sais ce que j’y ferais, oh oui que je le savais. Il ne ferait rien car c’était un véritable couard pour ces choses là, le surnaturel, les garnaches, les fées, et même les morts eh bien notre héros il en faisait dans ses chausses.

Vous vous doutez bien que nous ne connaissions personne au village qui avait croisé la dame blanche en étrain de laver son linge à la fontaine. Mais dans le doute nous nous abstenions de traîner par là. Pour sûr le lieu n’était pas désert car il y avait des habitations pas très loin qui s’appelaient justement les Maisonnettes.

Mais pour cette nuit du 29 juin nous ne risquions absolument rien tant nous étions nombreux. L’eau qui était miraculeuse pour les maladies respiratoires et pour les enfants qui avaient du mal à marcher ne l’était que ce jour là avant la levée du jour. C’était ainsi et pas autrement sans qu’on sache pourquoi. Le curé qui pourtant avait réponse à tout ne le savait pas non plus. Par contre, pour lui et certains savants notre fontaine avait pu être un ancien baptistère qui aurait servi au baptême des populations primitives d’Avrillé. Il rajoutait aussi que les menhirs qui entouraient la fontaine étaient encore bien plus anciens et dateraient du temps des païens. Sans que l’on sache très bien pourquoi la fontaine portait aussi un autre nom, la fontaine saint Gré. Même les plus érudits ne savaient d’où sortait ce saint, quoi qu’il en soit la fontaine saint Gré, la fontaine du pieds de Marie où la fontaine de Fontaillé cela attirait bien du monde.

A la lumière des flambeaux les rochers qui émergeaient de la surface de l’eau semblaient danser. Les gens se taisaient comme respectueux du lieu, certains entraient en prières d’autres tremblaient presque et s’inquiétaient de la silhouette des arbres qui faisait des visages effrayants. Le vent léger faisait frisonner ces grimaces inquiétantes. Quelques femmes plus craintives que d’autres crurent reconnaître la fameuse dame. Une autre plus pieuse se prosterna de tout son long en croyant voir notre sainte vierge. L’hystérie devenait vraiment collective et j’avais maintenant hâte de quérir cette eau. Ce n’était pas facile d’approcher d’autant que cette eau encore une bizarrerie devait être recueillie avec une cuillère. Nous finîmes par y parvenir sans tomber à l’eau. Demain nous irions à l’église pour faire bénir nos fioles aux pieds de la statue de notre sainte mère. Toute la nuit ce ne fut que défilé, demain après la messe aurait lieu la procession du curé puis cela serait la foire à la gagerie dans le village.

Chez moi tout le monde dormait, enfin peut-être car Stanislas n’était pas là. J’espérais qu’il soit ivre dans un fossé .

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 25, les braises du feu de la Saint Jean

Assise sur la margelle du puits, Antoine lui tenait étroitement la taille. Ils ne m’aperçurent pas et je pus l’observer sans complexe et sans retenue. C’était une jeunette à n’en pas douter, les joues roses et grasses , une bouche petite, pincée comme un cul de poule. Antoine devait lui chuchoter des bêtises car elle rigolait à pleine gorge. Je ne pouvais voir la couleur de ses cheveux mais je la supposais plutôt brune. Elle semblait aussi assez ronde, replète et de petite taille d’ailleurs ses jambes ne touchaient pas le sol alors que moi assise au même endroit je n’avais pas ce problème là. Sa poitrine dont Antoine inondait la naissance de baisers était volumineuse. Une poitrine qu’un honnête homme aurait plaisir à s’approprier.

Assurément les deux tourtereaux qui officiellement n’avaient pas le droit de se fréquenter en tête à tête n’en étaient pas à leur première rencontre. Antoine et la fille s’embrassaient à bouche que veux tu en une joute intense. A ce rythme la virginité de la demoiselle volerait en éclat avant le mariage.

Je me raclais la gorge pour signaler ma présence, les deux sursautèrent et je sus au regard de mon frère que je n’étais pas la bienvenue. Il me présenta sa dulcinée, Marie Rose Murail vingt deux ans. C’était  une journalière de Talmont, le coq Antoine n’avait pas été chasser dans son propre poulailler, cela ne m’étonna pas qu’il ne soit pas élu roi de le jeunesse. Elle me bégaya un bonjour, je crois bien qu’en plus elle n’avait pas inventé l’eau chaude. Je lui demandais en sachant bien la réponse ce qu’il faisait là . Mais il me répondit qu’il venait surveiller le travail du valet .

Moi je posais ma fille à l’ombre et je profitais un peu d’un temps de repos car la soirée serait longue avec le feu et le bal.

Quelle tranquillité, quelle sérénité, j’ôtais mes sabot et remontait ma jupe jusqu’en haut des cuisses pour leur faire voir un peu le soleil. La chaleur me gagnait et la brûlure du soleil se fit bientôt mordante. J’avais fermé les yeux et face à l’astre brûlant je voyais comme des immenses taches rouges et oranges dans mes yeux, cela changeait de formes et de couleurs, j’eus aimé peindre une telle palette.

Mais bientôt une ombre me cacha de la source des bienfaits, j’ouvrais les yeux. Aimé m’observait me guignait des yeux je dirais. Je m’aperçus confusément que ma jupe était vraiment très remontée et qu’il avait sans doute vu ce qu’il n’aurait pas du voir. Je rabattais mon vêtement avec brusquerie. Mécontente je lui demandais ce qu’il faisait là. Il me répondit que simplement il me regardait. J’étais en colère et lui fit savoir qu’il ne devait pas zyeuter les femmes ainsi et encore plus sa maîtresse.

Il se fit insolent  en me disant   »je crois madame que c’est vous qui avez commencé à m’observer dans la grange. »  J’avais bien  mérité cette remarque.

Je devins écarlate, je pris ma fille et je rentrais dans la maison. Ainsi il m’avait vue, nous étions en somme quittes. Mais je crois que j’en avais vu plus qu’il n’en avait vu lui.

La nuit tombait sur le village, monsieur le curé bien que réticent vint bénir le grand feu que le roi de la jeunesse avait allumé. Il ne s’attarda pas ne voulant pas se compromettre avec ces bacchanales.

Les jeunes riaient de bon cœur, l’alcool de la journée avait fait son effet et même les plus timides semblaient être pris d’une frénésie d’amusement. L’on voyait bien que des couples s’étaient formés, ils se tenaient par la main, se bisaient comme du bon pain. L’on devinait aussi celles et ceux qui ne seraient point sages. La chaleur du brasier de la saint Jean exacerbait les sens et l’on supputait de futurs drames et des futurs mariages précipités.

Deux violoneux étaient là accompagnés d’un fifre, la musique entêtante entraîna les jeunes en une ronde effrénée autour du feu. Les visages étaient rouges les corps essoufflés humides de sueur.

Hypnotisée par le spectacle je n’avais pas vu mon frère Antoine se lier à la farandole, montrant ainsi à tous sa conquête. Mon père prêt du tonneau en perce pâlit de n’avoir pas été prévenu que son fils fréquentait, après tout c’est à lui qu’il incomberait de décider si il autorisait ou pas l’union des deux amoureux.

Bientôt laissant ma petite à Marie Jeanne je fus entraînée dans la danse. Mon statut de femme mariée ne m’autorisait pas à d’énormes libations mais d’un regard Stanislas m’encouragea. Une sorte de vertige me prit moi aussi je me revoyais quelques années en arrière comme les autres échevelées et les sens échauffés.

L’immense brasier devint bientôt un champs de braise et les futurs couples s’enhardirent à sauter par dessus. Les célibataires eux devaient tourner neuf fois autour afin de trouver l’âme sœur. Je ne sais si cela était efficace, moi pour Stanislas je n’avais pas eu besoin de tourner autant de fois avant qu’il ne m’agrippe et ne m’entraîne à l’abri des regards.

Je vis mon père et quelques autres métayers lancer une petite pièce dans les braises. Si il la retrouvait c’était signe de prospérité, on se rattache bien à n’importe quoi.

Il était temps maintenant que les couples mariés se rentrent, laissant la place, les fourrés, le cimetière et les haies aux jeunes couples afin qu’ils se cajolent. En les regardant je me remémorais les moments intenses que j’avais passés avec Stanislas lors de notre première nuit de la Saint Jean.

En rentrant mon père endormi, ma sœur et ma fille rêvant  avec mon homme je me refis la scène des Saint Jean passé

Cela fut un délice, mon mari pour une fois doux me mena dans un paradis que je n’avais encore jamais foulé. Mais la tiédeur de mon corps était-elle pour Stanislas ou pour les yeux d’Aimé

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 25, le feu de l’été

 

Nous arrivions maintenant à l’époque où les journées étaient les plus longues. Ce n’était pas un mot,  elles étaient réellement plus longues, la nuit n’en finissait pas de tomber et l’on avait l’impression sinistre que le jour arrivait alors que nous venions de fermer les yeux.

Heureusement pour atténuer nos fatigues, nous avions à fêter la saint Jean, monsieur le curé apparemment ne l’aimait guère cette fête car pour lui,  elle était la prolongation du mal, une résurgence des temps anciens. Il pensait le bon prêtre, que nous ne célébrions pas la même chose,  lui et nous.

Lui commémorait la naissance de saint Jean dit le baptiste le prophète qui avait annoncé la venue du messie. Là aussi apparaît l’ange Gabriel, il venait annoncer à Zacharie un vieux prêtre du temple de Jérusalem qu’il allait avoir un enfant. Hors lui était bien trop vieux et sa femme Élisabeth était stérile. Aucune chance alors pour qu’elle procréa, l’ange se fâcha et priva le vieux de la parole et neuf mois plus tard arriva le futur baptiseur du Christ.

Comme de juste dit mon père? tes idioties elles tombent sur la fête de la lumière et des moissons.

Oui elle tombe dessus et alors, vraiment le père n’était qu’un athée qui ne croyaiT en rien sauf en son vin et en son blé.

Moi j’étais bien décidée à associer les deux, de toutes façons le travail était interdit et la messe serait encore une fois une merveille.

En ce jour le village était pris d’une forte fièvre, les jeunes étaient en train de confectionner un bûcher sur la place. Le bois s’entassait, pour la réputation du village et de sa jeunesse il fallait qu’il soit beau et surtout qu’il soit vu de loin. J’aperçus mes frères, pour une fois qu’ils faisaient quelque chose ensemble. Mais à y regarder de plus près Antoine était avec ses copains et croyez moi ils étaient déjà fort gais, Augustin plus en retrait semblait comme attendre quelqu’un.

Tout le monde arriva à l’église et la bande de mon frère fit un tapage du diable en entrant, cela fit rire toutes les donzelles du village, toutes celles qui étaient bonnes à marier et toutes celles qui pensaient déjà à la soirée pour goutter aux joies d’une rencontre masculine.

Nous les plus vieilles , les plus responsables nous leurs lançâmes un regard réprobateur. Antoine me fit une grimace, vivement que cet idiot prenne femme, cela le calmera.

Le curé finit par obtenir le silence et put faire sa messe, nous ne savions si il accepterait de bénir le feux .

Comme je vous l’ai dit, outre la chaleur accablante de la journée, les jeunes s’enfiévraient car ils allaient élire leurs bacheliers et leurs bachelières. Ils allaient braillants déjà ivres et dépenaillés, certaines filles avaient une attitude peu conforme à la décence , propos orduriers, jupons relevés, corsages échancrés. Ceux désignés seraient un peu comme les chefs et ce pendant toute l’année. Ils seraient aussi responsables des pires turpitudes, l’année dernière ils avaient battu un pauvre homme qui avait eu le malheur de se marier avec une beaucoup plus jeune. Ils avaient aussi voulu administrer une fessée à une veuve un peu trop généreuse, heureusement les gendarmes avaient empêché l’ignominie. Mon frère vaniteux comme un prince aurait bien voulu être le roi du village car l’année prochaine il serait marié et il ne ferait plus parti de la jeunesse. Moi j’espérais qu’il ne le serait pas car tout ce qu’il faisait était emprunt de méchanceté et de calcul.

J’appris plus tard que les autres ne l’avaient pas choisi, il était rentré à la Gaborinière mortifié et s’en était pris à Aimé qui était de garde auprès des animaux.

Augustin lui avait mystérieusement disparu, comme envolé, pas avec son frère, pas avec la bachelerie car il n’était pas à l’aise avec cette jeunesse en liesse.

Je me décidais à me promener près du géant avec Louise et Marie Jeanne, nous discutions de tout et de rien, moi il faut bien le dire, Marie ma fille me pesait bien un peu sur les bras.

Oh loin j’aperçus mon petit frère, il n’était pas seul. Heureusement personne ne le vit à part moi car il ne me sembla pas que ce fusse une fille. Cela me tourmenta au possible, les jeunes excités par l’alcool pouvaient les voir et s’imaginer des choses.

Moi personnellement je n’avais rien vu de spécial, ils étaient loin et rien ne pouvait faire penser à quelque chose d’équivoque. Mais j’étais inquiete comme une mère, cela me taraudait, me tordait les boyaux. J’étais bien pâle et moi aussi je pris le chemin de la métairie. Je ne savais pas ou était mon père, ni mon mari, mais après tout je m’en moquais. Tout se délitait à la Gaborinière.