
Le suivant de la fratrie à se marier, fut Louis Élie, c’était en 1891, la petite Hyacinthe jolie fleur de dix huit ans, fille mineure d’un cultivateur de la métairie du Rivoire tomba sous le charme de notre domestique .
Pendant ce temps, il avait plu neuf petits enfants à notre patriarche, tous ne portaient pas son nom mais de son sang coulait dans leurs veines.
Mais bien sûr l’horloge biologique d’ Étiennette ne s’étant pas arrêté, un oncle et une tante étaient venus compléter tout ce petit cheptel de futurs domestiques.
La gros de la fratrie habitait à Grosbreuil, mais Clémentine vivait sur Nieul le dolent, Célina sur le Girouard et Aimé sur Aubigny. Il n’y avait aucun envol géographique. Tous étaient attachés à leur terre d’origine, même si un frémissement de départ pour des exils commençait à poindre sur la Vendée.
Le vieux faisait-il cas d’un quelconque intérêt pour les petits de ses petits, rien n’est moins sûr.
Du premier lit de François et de Rose ne restait que Marie Rose de célibataire, ce ne fut plus le cas en février 1892.
Elle épousa un veuf de douze ans de plus qu’elle et chargé de famille, de jeune fille elle se transforma en mère d’un enfant de quinze ans. Il dut la regarder avec les yeux plein de concupiscence d’un presque jeune homme.
Le fait de se marier avec un veuf assurait une stabilité matérielle indéniable mais comportait évidemment son lot de contrariétés. Le fait de se retrouver en présence d’un presque homme comme beau fils en était une. Le jeune puceau flairait en elle une femelle à prendre et pestait contre son père qui en quelque sorte lui volait un butin.
Tous ces mariages donnèrent des petits fils à François et des grands cousins à Pascal.
Le cortège brinquebala lentement jusqu’à l’église, les cloches sonnaient à pleine volées, ont eut dit un tocsin. Certains s’interrogèrent d’une telle vigueur du bedeau , car ce n’était que la Léontine, la sœur servante du couple de la métairie.
Pascal entendit derrière lui des gens qu’il ne connaissait pas s’exprimer sur le fait que la Léontine ne passait pas son temps à l’église uniquement pour entretenir les lieux .
Au fur et à mesure que la conversation avançait les médisants qui pourtant l’accompagnaient en sa dernière demeure s’étalaient sur le fait que là bas sous les voûtes romanes de la maison de Dieu elle vénéra bien autre chose que le corps du Christ. Il entendit bientôt des rires montaient et du corps du seigneur on passa au corps du bedeau qui sonnait toujours suspendu à la corde de la cloche.
Sans se préoccuper de la véracité de faits qui après tout ne le regardait pas il se remémora des moments tragiques de sa propre histoire.
Lui le rouquin un jour qu’il osa enfin se rebeller face à un groupe de bergères et de gardiennes d’oies ,se vit gratifier de mots et de noms qui encore aujourd’hui lui chantent encore une vilaine complainte. Sans défense face à la gouaille rageuse des drôlesse en sabot, apeuré de leur outrance dans la méchanceté il se fit nommer de tous les noms. Sa mère se transformait en putain, en ventre à soldats , en moins que rien, en traînée et en fille de peu, son jeune cerveau déjà en proie à ses propres démons, prit cela pour argent comptant et se mit à haïr sa génitrice.
Ce n’est pas la pauvre dépouille qui dans ces planches disjointes viendrait lui apporter un semblant de réponse. Servante engrossée par un maître ou par un valet, amour ou envie de femme, la seule chose dont Pascal était certain c’est qu’il n’avait point de père et que sa mère Léontine n’avait point de mari.
Aurait- il été plus heureux en un foyer traditionnel, la réponse était impossible à donner. Ce qu’il savait à n’en point douter c’est qu’il avait détesté sa mère tout le long de sa vie et que maintenant qu’il était trop tard, il regrettait de ne pas avoir fait un pas en sa direction.
Au foyer de François et d’Étiennette c’était toujours la même antienne, la jeune épouse tombait enceinte selon l’expression rien que de voir son homme tomber son pantalon.
De vergetures en tétées, la belle épousée avait perdu un peu de sa superbe, François lui, de moins en moins jeune, de plus en plus aviné, de moins en moins denté était toujours aussi vert qu’au temps de sa Rose première.
Il se rajouta donc au foyer de notre laborieux journalier une fille qui se vit nommer Sidonie Antoinette puis un fils qu’on nomma Pascal Hippolyte. Les noms pour sûr étaient bizarres. Le dernier nommé n’était autre que celui chez qui la Léontine avait cassé sa pipe.
Pour les humbles revenus du couple, la trallée de mioches était conséquente et s’en défaire un à un la meilleur solution.
Léontine qui servait bien ses parents eut le rôle de nourrice, servante et aussi souffre douleur, elle garda ses frères et sœurs pendant les journées d’esclave de sa mère.
A tout bien considérer c’est peut-être cela qui la dégoûta du rôle de mère. Étiennette enfin devint femme et non plus ventre, le moule était cassé. De la peur disparue de concevoir, ne naquit pas le désir loin de là. Mais au moins toutes craintes envolées fit que sa répugnance pour le devoir conjugal se transforma en une formalité quelques fois point détestable.
La vie passa tranquillement, les enfants du premier lit volaient de leurs propres ailes et devinrent qui journalier ou métayer.
Les enfants du second grandissaient eux dans la pénombre du dur labeur de valet ou servante.
Léontine avait aussi fini par rejoindre la cohorte des torchons sales bonnes à marier. Hélas trois fois hélas de bonne à marier elle passa de bonne à baiser.
En l’été 1900 lorsque l’aube d’un nouveau siècle se levait elle se fit surprendre en son corps et un moment d’égarement, un moment de jouissance, un moment de pure bonheur transforma sa vie en enfer.
D’abord il fallut passer par les fourches caudines du père puis par celles encore plus redoutables de l’opinion villageoise.
Le père faillit la tuer et lui mit une volée mémorable, sa sœur aînée Clémence la gifla. Les autres membres de la famille lui battirent froid. L’exception fut Célina qui par amour filial ou par humanité reçut presque avec joie ce qu’on accueillait ailleurs comme un opprobre.
Ce qu’elle endura en plus de la honte et le déshonneur fut terrible, la communauté ne supporta pas de voir en ses congénères ce qu’elle pourrait voir en elle même. Beaucoup de femmes la jalousaient de ne plus être vierge, d’avoir sauté le pas, de n’être pas fille jusqu’ à plus d’âge. Mais de jalousie en haine le pas fut franchi, on la détesta, on l’évita et surtout plus aucun homme s’en approcha. Ou plutôt je m’exprime mal aucun homme n’en voulut comme épouse mais tous cherchèrent à se satisfaire de ses charmes. Mais chatte échaudée craint l’eau froide, Léontine plus jamais, au grand jamais ne répondit à l’appel d’un mâle.
C’est ainsi que naquit Pascal, marqué au fer rouge par l’odieux libertinage de sa mère, marqué du sceau de l’infamie d’un enfant sans père.