
Léontine Catherine Aglaé était la dixième dans l’ordre des naissances des enfants du grand père François autant vous dire que son importance n’était pas primordiale. Naître fille en dixième place ne vous accordait pas grande considération de la part du pater familias.
La palette de couleurs de votre bonheur pouvait en être fortement diminuée.
Précisons tout de même qu’elle fut la dixième enfant de son père mais la première de sa mère. Elle fut donc la première du deuxième lit comme on disait à l’époque. Léontine ne fut pas la dernière, loin de là car notre bonhomme François était fort fertile. Six autres petits augmentèrent la famille, reste à savoir si le mot famille pouvait s’appliquer à cette mouvante marmaille.
Je vous fais le compte, le père François fut père dix sept fois, c’est beaucoup mais quand bien même il l’aurait-été trente fois que le cours de sa vie n’en aurait été modifié.
Le vieux était né en 1830, le roi Charles était encore sur son trône bien que celui ci soit déjà entrain de vaciller. Issu d’une lignée de travailleurs de la terre qui suaient et mouraient le nez dans une glèbe qui appartenait aux nobles messieurs, mais que par habitude ils considéraient comme la leur.
Des culs terreux à la vile condition qui n’étaient pas à même de tracer une croix sur un acte mais qui savaient mourir attelés comme des bêtes à un travail d’esclave.
La plus belle période de sa vie fut son début de vie avec Rose, il l’épousa en 1854 sous le règne de Badinguet dans la ville de Poiroux.
Mariage d’amour et de raison entre gens de rien où chaque pot de terre et chaque poignée de grains sont âprement négociés.
Au début ce ne fut que bonheur, à peine terni par la mort des deux premiers enfants, on ne les nommera pas, ils n’ont que peu vécu.
François eut même le bonheur de devenir métayer, lui qui n’avait été qu’homme de peine, valet, domestique et journalier.
Mais ce saint Graal il le perdit sans que la tradition familiale ne sache réellement pourquoi. Ou plutôt, disons qu’elle le savait mais le cachait.
La dive bouteille l’empêcha peut-être de tourner rond, l’ambiance dans le couple se détériora.
Les enfants arrivaient inexorablement ce qui interrompait les joutes endiablées. Ces périodes où elle souffrait le martyr dans son corps de femme la soulageait malgré tout de l’empressement amoureux de son bonhomme.
Le père François était tout aussi affamé du corps de sa femme que de vin vendéen.
Georgette bougea de nouveau sur sa chaise, elle fixait sa tante les yeux plein de tristesse. Elle savait qu’elle perdait plus que ce corps ne voulait bien laisser paraître.
Mais perturbant le chemin de sa peine, ce cousin qui la couvait du regard. Elle en était gênée mais aussi comme honorée. Elle se disait que peut-être ce sentiment était humain et n’y prêta plus d’importance.
François à la dérobé dans la lugubre ambiance de la veillée mortuaire déshabillait à loisir celle avec qui il n’avait jamais vécu et qu’il ne connaissait guère.
Après tout elle n’était qu’une étrangère pour lui, il ne faisait rien de mal. La morte sa mère, ne lui en voudrait certes pas. Tout de même l’incongruité d’imaginer sa cousine nue face à sa mère morte le fit frisonner. Comme un dégoût de lui-même ou bien comme un reste de civilité, il se concentra sur sa veille.
La flamme de la chandelle des rameaux jouait sur le visage de la Léontine, elle était apaisée, tranquille, dormant après un joli rêve. Tante Georgette disait qu’en la mort elle avait retrouvé ses traits de jeunesse. François avait beau fouiller dans sa mémoire, les traits de sa maman jeune lui échappaient. Seuls ceux du visage bouffi, gras et déjà ravagé par la maladie lui revenaient. Mais il avait conscience que la surprise de la revoir après des années de séparation avait obscurci son interprétation et qu’après tout, ses traits était ceux d’une femme de soixante ans.