LA CHÂTELAINE, ÉPISODE 1, VICTOIRE BOUBÉE DE LESPIN

Victoire Sélima Boubée de Lespin un peu avant sa mort

Née en 1810 à Poitiers –  décédée en 1901 à Saintes

 

Blottie, minuscule, semblant avoir froid, Victoire regarde l’objectif du photographe que son fils Amédée a fait venir pour sans doute saisir les derniers instants d’une vie.

Devant le trépied que le professionnel installe, elle ne bouge pas, sa petite fille Camille est là pour lui tenir compagnie. Tout intéresse la vénérable, elle qui en a pour tant vu beaucoup ne se lasse pas d’en découvrir d’avantage. Le siècle qui l’a vue naître vient de mourir ,elle en entame un second dans lequel, elle ne sera plus qu’un second rôle éphémère.

Au courant de tout par les journaux qu’elle lit encore elle même, ou qu’elle se fait lire, elle sait que le pays est sous la direction du président de la république Émile Loubet et du président du conseil Waldeck Rousseau. Elle a aussi au cours de discussions enflammées avec son fils le baron Amédée prit position dans l’affaire Dreyfus qui déchire les familles. Son petit fils François lui a montré des images de la nouvelle exposition universelle et lui a décrit toutes les nouvelles inventions.

Sa préférée est sans conteste celle qui donne de la lumière, à chaque fois que sa domestique ouvre le commutateur de porcelaine et que la pièce se dessine devant ses yeux elle s’extasie et met un long moment à comprendre le phénomène. Mais il y a plein d’autres choses, on se parle à distance, il y a des voitures à moteur et des drôles de machines qui s’élèvent dans l’air. En sa jeunesse il y avait des porteurs d’eau, maintenant cette dernière arrive dans les maisons. Tout est transformé, elle a du mal à suivre malgré la jeunesse qui l’entoure.

Victoire est une survivance, un témoin des temps passés, une passerelle de l’histoire.

Alors que le grand Napoléon se cherchait un ventre pour asseoir sa postérité, que l’ogre Corse avait dompté tous les souverains d’Europe, dans une préfecture de province, l’héritière d’une antique famille noble sur son lit de souffrance, mettait au monde la petite Victoire. Hortense du Bois de Landes 29 ans accouchait des œuvres d’un inspecteur d’académie, professeur de mathématiques et lui aussi héritier d’une noble maison. Nous étions en 1810 et Louis Boubée de Lespin marié à une du Bois de Landes voyait sous les palmes académiques de l’empire se dessiner un beau destin.

Victoire on le voit, aurait pu babiller avec le roi de Rome et aurait pu croiser l’illustre fuyard sur sa route qui de Rochefort le conduisit à Saint Hélène.

La petite Victoire vécut sa jeunesse partagée entre le château de la famille à Landes petit bourg non loin de Saint Jean d’Angély et les affectations de son père.

Elle passa des jours heureux là bas, gambadant dans la campagne avec les enfants des métayers de ses parents.

Fille d’un recteur d’académie son éducation fut parfaite, un mélange alliant connaissances générales et connaissances d’une future maîtresse de maison.

Sans être dans un état de fortune considérable, la famille n’en appartenait pas moins à la bonne noblesse de la région. La restauration des Bourbons n’entrava pas la carrière de ceux qui avaient servi l’empereur et le père de Victoire monta en grade dans le fonctionnariat de l’éducation.

Victoire avait vingt ans quand survint la révolution de Juillet, un monde s’écroulait et un autre naissait. Les gloires pâlissantes de l’empire refirent surface et certaines devinrent ministres du nouveau roi des Français.

Mais ce n’était pas les changements politiques qui comptaient le plus dans la vie de la jeune Victoire, les années étaient passées et il était grand temps que ses parents lui trouvent un mari. Les bonnes familles ne manquaient pas, mais il fallait la juste concordance des choses. Riche sans trop l’être, Orléaniste où légitimiste, noble ancien ou noble d’empire, magistrat, militaire et éducation soignée, cela faisait une belle liste mais dans un château non loin de Landes ils trouvèrent la perle rare.

Le baron Jacques Nicolas Eliacin Oudet fils d’un héros des guerres impériales, mort à la bataille de Wagram était disponible et en âge de convoler. L’affaire se fit, la petite châtelaine de Landes maria le châtelain de Crazannes. Les noces se firent à Landes au château en 1832.

 

Baron Jacques Nicolas Eliacin Oudet

Né en  1805 à Saint Martin de Ré et mort à la Rochelle en  1866