LA RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 28, LA SEPTIÈME DU MENUISIER

En ce deux juillet 1852 la chaleur est épouvantable, insupportable, telle que les anciens disent qu’ils n’en n’ont jamais connue de si incommodante.

Dès le matin une poisse humidité a semblé sortir des vieilles pierres, comme un brouillard d’hiver, comme une brume automnale, maintenant que le soleil point au zénith cette vapeur des enfers a disparu. Il fait une abominable chaleur et Louis Testard a l’impression de traverser le Styx pour quérir la sage femme Edma Plisson qui pourtant n’habite qu’à quelques centaines de mètres, rue de la Fourche dans le quartier Saint Nicolas . Marie Anne est entourée de ses deux filles aînées, elles ont l’âge de l’assister, seule la plus jeune Augustine n’est point présente. Élisabeth Charlopeau qui réconciliée avec elle apporte un brin d’expérience s’agite frénétiquement. Marie Anne s’inquiète et croit qu’elle ne va pas survivre. Quarante ans, ce n’est plus un âge pour procréer. Élisabeth suivant la croyance bien admise la rassure en lui disant qu’après six maternités le chemin est fait. C’est à voir, elle souffre énormément et a l’impression que depuis que les contractions ont fait leur apparition au milieu de la nuit, il ne s’est écoulé que quelques petites minutes.

La sage femme après une rapide inspection se fait une idée du niveau de dilatation du col.

Inondée de sueur, les cheveux d’une folle, la chemise trempée dévoilant sa poitrine, Marie ahane, elle crie, gémit, prie le bon Dieu de la délivrer au plus vite. Mais même Jésus, la vierge Marie sont impuissants contre la nature, le bébé refuse de venir.

Les heures se passent, la sage femme n’est pas contente, elle a autre chose à faire, Louis fait les cents pas sur le palier, passe la tête dans l’encadrement et se fait chasser. La lutte est rude et enfin la victoire se dessine, en un dernier effort, en une dernière douleur, une masse chevelue se fait chemin, puis une petite tête sale et immonde, Edma tire un grand coup, Marie Anne se délivre, bébé, urine, sang, placenta, tout arrive. Les deux filles sont dégoûtées et crient au grand Dieu que jamais elles n’auront d’enfants. Pas de vermicelle qui pendouille c’est une fille, elle hurle, c’est bien une fille.

Marie Anne gît inerte dans le lit et ne veut pas qu’on lui mette la larve souillée sur le ventre, Edma coupe le cordon, puis aidée d’Elisabeth s’occupe de la petite nouvelle. Fannie et Louise doivent se débrouiller pour changer les draps de leur mère. C’est à vomir, la chaleur et l’odeur, est ce cela être une femme ?

Mais la mère est en mauvais état, elle est déchirée de part en part, il va falloir un médecin sinon elle va passer.

Finalement la petite et la mère vivront, Louis a maintenant sept enfants à nourrir ce n’est pas rien même si l’ouvrage ne manque pas.

Il se rend à la mairie et devant Hyacinthe Beaussant officier d’état civil il déclare la naissance de Louise, ses témoins sont son frère Louis avec qui il a renoué et le marchand de vin Lavergne chez qui il ne manque pas d’aller vider chopine.

Tous signent, sauf lui car il n’a aucun rudiment de l’art d’écrire.

Au retour de la mairie il paye le coup à ses témoins et à Jacques Charlopeau qui les a rejoints. Pour un peu dans son bonheur il aurait payer à boire à Jean Victor Méhaignery qui passait par là. Les coups se succèdent et le Louis rentre chez lui avec une belle casquette.

Ses filles ont préparé la soupe, sa femme et sa fille Louise dorment et les garçons Théodore et Louis font leurs devoirs. Louis rigole tout seul, a l’état civil il a donné le prénom de Louise à toutes ses filles ce n’est pas très commode et à la maison on doit leur donner un petit nom. La première Louise est prénommée Fannie, la deuxième reste Louise, la troisième devient Augustine et la dernière ma foi ne sera pas confondue car trop petite restera Louise aussi. Pour les garçons Théodore est Théodore mais Louis devient aussi Théodore, on s’y perd un peu et chacun profite de la confusion.