LA RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 27, LA PEINE DES ÂMES

 

Jean Victor est comme hanté, il ne pense qu’à elle, jour et nuit à tous moments, lorsqu’il joue avec Léon, lorsqu’il râle après Victorine, lorsqu’il se dispute avec sa belle mère Suzanne Rougier. Rien ne peut le détourner de cette pensée obsédante, il sent Marie Anne, il désire Marie Anne, il vit Marie Anne.

Il a beau se noyer dans le travail, il a beau avoir quitté l’octroi pour reprendre son commerce de cuir. Lorsqu’il touche une peau il a l’impression de caresser l’objet de sa hantise, il croit véritablement devenir fou. Pour conjurer, il multiplie les voyages, Rosine le supplie de l’emmener mais toujours il refuse, il fuit.

Même sa rue lui devient étrangère, il la voie partout, à l’angle de chaque rue, l’autre jour il a poursuivi une silhouette qu’il croyait être la sienne.

Il ne l’a jamais revue, de loin à l’église, une fois sur la grande rive puis une autre fois au vieux marché. Il a hésité, mais sentant son irrésistible attirance pour elle il se sauve comme un chien à qui on a mit un coup de pied.

Louis Testard dans son atelier est le maître, le seigneur, tous se plient à son autorité. Il a le geste sûr, la main adroite. Du premier coup d’œil il soupèse une planche, évalue sa rectitude. Les yeux fermés il sait reconnaître une essence. Il est incomparable et là au milieu de ce qu’il maîtrise il est vraiment heureux.

Lorsqu’il monte les étages pour rentrer chez lui, son assurance fuit, fond comme neige au soleil. Il sent poindre comme une colère rentrée comme lorsqu’il a battu sa femme. C’est étrange, c’est un mélange de honte, de culpabilité mais aussi de volupté qui l’assaillent. Il a cru en son récit, il ne l’a jamais retouchée, ils ont fait comme si de rien ne c’était passé. Ils poursuivent leur vie, Marie Anne se laisse faire l’amour, lui en éprouve toujours le besoin physique mais !!

Mais au fond de lui même, dans les tréfonds de sa conscience il a l’amère impression qu’il n’est plus lui même ou du moins celui qu’il était avant. Il regarde Marie Anne qui dénoue ses cheveux mais ne la voit pas, il regarde Marie Anne se mettre en chemise mais ne la désire plus que physiquement alors qu’avant il la désirait amoureusement. Tout est changé, un doute subsiste en lui et en un cauchemar récurant, il voit Marie Anne tenant par la taille ce foutu Méhaignery et lui comme un couillon,  le pantalon entre les jambes et la ceinture à la main tentant de leur en asséner un coup. Il est brisé sachant en plus qu’une autre femelle de la maison a laissé entrer le diable.

 

Marie Anne sur le quai regarde au loin, plus loin que les deux tours vénérables qui marquent l’entrée du havre ancien . Ces dernières massives bloquent aussi de leur redondance la vue du large. Mais elle en a cure, sa vision se porte sur la proue d’un steamer qui poussivement en crachant son opaque fumée sort du nouveau bassin. Elle s’imagine s’y trouver en compagnie de Jean Victor voguant vers les états Unis, enveloppée avec comme seul habit la pluie du large. Elle oublie Louis, elle ne se souvient plus d’avoir des enfants, elle vole comme une mouette, libre et heureuse. Elle a oublié aussi le bruit de la ceinture qui lui a cinglé le corps et la misérable accusation d’adultère de son mari. Depuis qu’elle a éprouvé la honte devant tous , elle n’est plus la même, certes aux yeux de toute la rue ils se sont rabibochés. Elle a même rassuré le curé qui voyait déjà un couple détruit voir même pire un couple séparé. Ils font comme si de rien n’était, Louis lui fait l’amour de façon machinale, mais l’a t ‘il fait autrement ? Elle s’efforce d’être toujours accueillante bien qu’avec sa maternité qui avance les choses se compliquent. C’est un couple en souffrance et elle ne désire plus qu’une chose, faire avec Jean ce dont son mari l’a accusée. Alors pour s’échapper elle s’autorise cette balade quotidienne, le bruissement de l’activité portuaire est différent de celui coutumier de sa rue. Maigre évasion dans son univers bloqué, étriqué et familial.

Victoire, dans la fraîcheur de la nef, se sent comme revigorée, tous les jours, elle vient s’y recueillir. Immuablement elle prend place au même endroit, alors la même lumière tous les jours la couvre d’un voile de pudicité. Elle ne fait rien de spécial, ne prie pas, n’invoque aucun dieu, aucune divinité. Elle est là car c’est le seul endroit où elle se sent en droit d’être. Elle ne s’est pas transformée en grenouille de bénitier et ne participe pas à la vie de la paroisse. Toutes les vieilles voilées qui pleurent leurs défunts et exaltent leur veuvage ne l’intéressent pas. Elle réfléchit à sa vie, à son couple, depuis que pour reconquérir le corps de son mari elle a joué de la lubricité d’une putain,elle a remarqué que son Jean ne la désire plus de la même façon. A vouloir trop bien faire elle a fait comme un mauvais pilotin qui fait échouer son embarcation sur le sable de Maubusson. Elle s’en veut car elle y a prit un plaisir plus que certain . Elle s’est posée la question de savoir si un tel plaisir est normal chez une épouse et a évoqué le sujet en confession. Le bon curé qui à part les récits circonstanciés des paroissiennes n’a aucune expérience sur le sujet en a eu des émois sous la soutanes, mais n’a rien pu prodiguer comme conseil. A part peut-être une fidélité conjugale et des bains de siège. Non elle est perdue, d’autant que de loin en loin elle croise cette maudite Marie Anne qui tous les jours avec son gros ventre va sur le port se pavaner honteusement.

Le temps va t ‘il recouvrir de son linceul toutes les interrogations de ses âmes bouillonnantes et faire que la rue retrouve sa sérénité.