
La journée se termine, languissante, j’en ai fini de penser, mon esprit vagabonde, je suis dans un état second. Je n’entends plus personne dans la demeure, j’ai l’impression que la maison est vide, la peur me reprend.
Par ma lucarne je me rend compte que le soleil est bien descendu, quelle heure peut il bien être ?
Dans la pièce la chaleur s’est accumulée, jamais je ne vais pouvoir dormir. J’arrive à ne plus sentir les relents de mon pot mais je présume que ce bouillon de culture exhale une nauséabonde odeur.
Puis soudain un grand bruit, la porte du bas qui claque, une vitre se casse, des chaises sans doute renversées. Des gens fouillent les pièces du bas, on hurle, mais où sont mes parents ?
Mais j’ai compris c’est moi qu’on cherche, salope, traînée, pute à boche, oui c’est bien moi.
Des pas montent l’escalier, combien sont-ils? . La porte de ma chambre vole soudain en éclat, trois hommes. Je me recroqueville sur mon lit. L’un se jette sur moi et me bloque, il sent l’alcool, il est très excité. Il commence à dégrafer sa ceinture, et dit aux deux autres, si on la baisait avant de l’emmener. Non pas cela, je pleure, je geins, le plus âgé dit non, on n’est pas là pour cela. Alors il m’attrape par les cheveux et m’assène une gifle monumentale, j’en suis toute étourdie.
Ils me font descendre, manu militari, l’un me presse, toujours le même, son haleine est fétide, ma vue est comme brouillée je ne reconnais aucun visage. Dans la cuisine, les trois hommes décident de boire un coup, il fait une température caniculaire. A la régalade ils se passent la bouteille, le rigolo me fait boire de force, l’alcool me brûle, le liquide coule sur mon menton puis trempe mon corsage. Le salopard veut me l’enlever, mais celui qui est le chef lui interdit. Je vois maintenant, ils ont des brassards, des maquisards sans doute, mais lesquels.
On me sort dehors, la rue est vide, je regarde à droite et à gauche, le plus jeune me souffle à l’oreille que j’ai de la chance car les habitants sont à l’autre bout du village pour un autre spectacle.
Le chemin me paraît long, nous arrivons à mon ancienne école.
Dans la cour, un groupe d’hommes et une voiture à gazogène, on me regarde, je vois qu’on rigole de moi. Je reconnais les lieux, la cour de récréation, un parfum d’enfance. Je nous vois avec un élastique, nos jupettes, nos blouses, on rie, la vie nous appartient .
Les des trois me pousse dans la petite salle de classe en m’administrant un violent coup de pied au cul.
Dans la pièce il y a quatre femmes, la plus âgée à sans doute une cinquantaine d’années, je la reconnais c’est Simone la femme de M celui qui est parti à la légion des volontaires Français pour combattre les communistes en Russie. Elle est là comme écrasée sous une charge bien trop lourde pour elle. On voit qu’elle a pleuré, son chemisier est légèrement déchiré, elle lève à peine la tête lorsque je rentre.
Puis il y a celles que l’on considère au village comme deux filles perdues. Elles sont sœurs, outrageusement maquillées, assez courtes vêtues, le corsage bien ouvert.
Elles parlent fort, n’ont pas l’air d’avoir peur. J’ai l’impression qu’elles sont en attente de quelque chose ou de quelqu’un.
Dans un coin il y a la dernière, elle a la tête baissée, cachée dans ses genoux relevés, sa silhouette ne m’est pas inconnue.
Son crâne est rasé, maladroitement, des méchantes mèches rappellent une coiffure abondante.
Du sang sèche, cela fait comme des croûtes de rougeole. Elle lève la tête, visage tuméfié, un œil poché, une lèvre fendue.
Je m’affole, c’est Jeanne.
Sur son front une croix gammée a été peinte, je me fixe dessus, ne peux m’en détacher.
Je vois que son chemisier a été arraché, qu’elle n’a plus de soutien gorge. Les lambeaux de son vêtement sont jetés sur ses épaules. On devine qu’elle a été déshabillée de force.
Je m’assois à coté d’elle, elle prend conscience que c’est moi et se met à pleurer.
Elle me prend les mains et me demande pardon, je comprends soudain que je suis sans doute ici par sa faute. Je la rejette et m’éloigne.
La nuit est maintenant tombée, pas de lumière dans la classe, juste la clarté de la lune et la lumière blafarde du réverbère de la cour.
La grosse dame est avachie dans son coin et ne semble pas vouloir parler, les deux filles de joie, tranquilles se sont allongées sur l’estrade de la maîtresse. Jeanne sanglote, je vois bien qu’elle souffre, mais je ne peux lui pardonner pour l’instant.
J’ai faim, c’est bizarre d’avoir cette sensation alors qu’on risque de mourir, mais je n’ai rien avalé depuis hier soir. Puis j’ai surtout soif, ma langue est pâteuse.
Nous sommes gardées par des gamins, pour le coup je les connais j’ai été à l’école avec eux.
Germain est à l’entrée de la classe, il n’a pas d’arme, il nous fixe, semble fasciné. Il n’a d’yeux que pour les deux, il les dévore en une sorte de désir.
Je lui demande de pouvoir aller aux toilettes, il refuse, j’insiste. Il cède, je le suis. Les wc sont dans la cour, alors que petite tout me semblait immense, j’ai l’impression maintenant que tout a rapetissé. Mon geôlier qui ne me quitte pas des yeux ne semble pas vouloir s’écarter. Cela me paralyse, il bloque la porte avec son pied. Croit-il que je vais baisser culotte devant lui, mes yeux l’implorent, a t’ il perdu toute humanité ou bien ses instincts primaires ont -il pris le dessus.
Il me dit je ne dois pas te quitter des yeux, tu n’es plus une femme mais une bête qu’on va tondre. Mais la nature est la nature, elle a ses lois, je me décide à le braver et sans le quitter des yeux je m’accroupis, puis je baisse ma culotte.
J’ai gagné , il se détourne et s’éloigne même. Un flot de soulagement me traverse, mon corps se détend, se vide, c’est une première victoire. J’espère qu’il y en aura d’autres.
Dans la classe je reconnais ma table celle qui m’accueillait, celle que je cirais avant chaque vacance. Cela me fait quelque chose, c’est un retour en arrière une évocation du bonheur d’autrefois.
Mes paupières sont lourdes, ma tête dodeline, le sommeil chasse la peur. Je suis dans un puits sans fond, je tombe, je tombe, je veux crier mais rien ne sort de ma bouche. Je suis comme fiévreuse, je tremble.
LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 1, LA GIFLE
LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 2, L’ATTENTE INSUPPORTABLE