
Ce fut tout mais ce fut beaucoup, la journée se passa merveilleuse, les semaines enchaînèrent leurs bénédicités. Chaque jour, ils se croisaient, chaque jour ils se souriaient béatement.
Simon ne savait que faire, attendre sans que de nouveau la magie opère. Il pensa à la chasser, l’éloigner pour qu’elle ne le soumette pas à la tentation. Mais ce n’était guère juste, elle n’avait commis aucun péché, n’avait fait aucun geste inconvenant, rien qui puisse justifier un renvoi.
Non c’était lui l’origine du mal, il fallait qu’il l’extirpe qu’il l’annihile. Mais sans que personne ne le sache le mal rongeait Simon. Il savait maintenant qu’il allait devoir agir pour guérir ce cancer de l’âme.
Jeanne toute jeune qu’elle était, avait remarqué le regard trouble du maître, elle en éprouvait une vive inquiétude, elle devinait en rusée femelle ce que ce jeune mâle, jeune et beau voulait.
Elle savait par expérience et par ouïe dire ce que cachait la prévenance masculine. Le maître bien que le plus inquiétant n’était pas le seul à vouloir Jeanne.
Il y avait Pierre le grand valet, qui lui ne pouvait s’empêcher lorsqu’elle passait de lui susurrer des polissonneries , lui la voulait pour satisfaire ses sens et son orgueil démesuré, à l’entendre toutes les fourasines étaient passées sous son joug, d’ailleurs il exhibait à tout va les encoches qu’il faisait sur sa canne à chaque fois qu’il copulait. Jeanne ne voulait pas augmenter le nombre de stries sur ce prétentieux bâton.
Mais il y avait aussi le palefrenier qui s’évertuait à être gentil, à être prévenant en lui lançant des œillades concupiscentes. Lui, elle n’en voulait pas car il était très laid et sans vouloir se monter, elle pensait que la vie était bien assez dure sans rajouter le dégoût qu’elle aurait à fréquenter un homme qui la rebutait physiquement.
Mais il y a avait aussi les deux sales morveux de petits valets, douze et treize ans déjà hommes dans leur attitude mais mentalement enfants, ils passaient le plus clair de leur temps libre à espionner Jeanne, de vouloir la surprendre dans son intimité. Elle n’était jamais tranquille, pour se laver, faire ses besoins, les deux petits lâches n’étaient jamais loin. Jamais elle ne se serait commise avec de tels garnements bien qu’elle soit aussi vierge qu’eux.
Comme pour contrebalancer ces personnages il y avait Jacques le bouvier, lui était poli, prévenant, peu téméraire et un rien empoté mais elle savait qu’il mourait d’envie de la prendre pour femme, de fonder une famille et de voir courir une marmaille à leur basque. Mais elle hésitait, à répondre à ses sollicitations là aussi comme pour le physique du palefrenier il y avait un fossé qu’elle ne voulait franchir. Le bouvier était un humble parmi les humbles, Jeanne préférait de loin confier sa vie à un laboureur à bœufs, à un marchand ou à un petit artisan, enfin à quelqu’un qui avait un peu de biens.Elle avait tant souffert de la pauvreté depuis la mort de son père qu’elle ne voulait pas s’embarquer sur le navire d’une nouvelle misère.
Elle ne savait sur qui compter en amour, sa sœur restée à Breuil la Réorte ne pouvait guère lui donner des conseils. Ce qu’elle savait en revanche c’est qu’elle n’était pas prête à prendre un mari
L’occasion se présenta un jour, Simon avec son cheval avait fait le tour de son domaine de Fouras, il avait longé le bois de la croix, puis la métairie de la Cornerie. Son cheval nerveux avait marqué un temps d’arrêt au bois des fous, d’un coup de tête il avait rendu la politesse au métayer de l’Aubonnière. Enfin arrivé au bois du Roux il fit une halte pour examiner les taillis qui pourraient faire une coupe cette année. Normalement il ne s’occupait pas de ce genre de petitesse, mais il n’avait pas confiance dans le régisseur placé par feu son père. Il faudrait qu’il en discute avec son frère Étienne , un renvoi ferait le plus grand bien au personnel de la cabane. Ces derniers se considéraient un peu comme chez eux l’ombre planante d’une habitude séculière obscurcissait les rendements humains.
Il rentra énervé, car rien n’allait, de plus le notaire avait décidé d’une date pour le partage de l’héritage des parents Gauvin, Seignette, il avait été décidé de faire trois parts avec un tirage au sort.
C’est Jean Fiéna un marchand et maître maçon demeurant à Saint Laurent aidé de Jean Rullier un marchand du bourg de Thairé, qui a composé les lots. Simon soupçonne une partialité et n’a accepté que sous la pression de son frère aîné. De toutes les façons, il n’a guère le choix, les affaires de feus ses parents ne peuvent rester en l’état. Son cœur balance pour le domaine du Magnou où il a de merveilleux souvenirs, mais il se soumettra au tirage et aussi à l’autorité du chef de famille en la personne de son frère ainé.
UN AMOUR FOURASIN, PARTIE 1, SIMON GAUVIN
UN AMOUR FOURASIN, PARTIE 2, LES GAUVIN DU MAGNOU