
Le curé Dénécheau, avant qu’on ne le prévienne que la Françoise Gambaud avait rendu l’âme, se demandait si ses paroissiens n’étaient pas touchés par un quelconque phénomène d’immortalité. Nous étions presque au printemps et aucun mort n’était à déplorer. Pas d’épidémie, pas de morte en couches, pas de vieux usés jusqu’à la trame et dont le dernier fil cassait, non, rien. Seuls les sourires béats des baptêmes et des mariages venaient troubler la belle ordonnance des jours qui s’en allaient. Aucune larme, aucune terre à partager et aucun acte notarié à contester ne troublaient la sérénité des travaux d’hiver. Le prêtre s’ennuyait et se lamentait, car rien de mieux qu’un bon mort pour pénétrer dans l’âme de ceux qui les entourent.
La petite Françoise est passée bien vite, pas de sacrements, foutue païenne, vingt et un ans.
Dénécheau a célébré son mariage avec Nicolas Barraud il y a seulement un an, pas de postérité, ils n’en ont pas eu le temps.
Lorsque le curé arrive avec son surplis et son étole noire, la maison est pleine de monde, la famille, mais aussi les voisins et les connaissances. Cérémonieusement, il s’avance, fend le monde comme Moïse les eaux. Il est pénétré de son importance : l’on ne saurait partir dans l’au-delà sans ses services.
À son passage, on s’agenouille, on psalmodie, une vraie bondieuserie qui le flatte. Il se dit qu’il est un bon prêtre, tenant bien en main sa paroisse.
Elle est là, couchée dans un coin, déjà dans son linceul. Il fait noir, mais l’on distingue la masse blanche éclairée par deux cierges.
La foule et le feu dans l’âtre surchauffent la pièce. Le contraste est saisissant avec la froidure extérieure. Dans sa robe, il étouffe et maudit ces idiots de paysans qui ont peur d’être traités de miséreux si, dans une telle circonstance, ils ne montraient pas qu’ils ont du bois en quantité.
Heureusement que l’enterrement a lieu en fin d’après-midi, sinon la poupée de cire dans son drap blanc fondrait comme neige au soleil, dans une nauséabonde odeur.
Le spectacle de fantasmagorie est orchestré par les flammes qui dansent au rythme du souffle des visiteurs. Ombres magiques et silhouettes mouvantes, ensemble, entreprennent une gavotte.
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 6, LA FOLLE BLANCHE
Ici, tout est vignes, ici, tout est ceps, ici, tout est raisins, ici, tout est vin. Le curé, lorsqu’il monte là-haut dans son clocher, il les voit, ses minuscules parcelles. C’est un nuancier de couleurs, une palette de peintre. Les vignes sont identiques, pourtant, une ombre, une ondulation, une haie transforme cette uniformité en une…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 5, L’ÉTRANGER DU BOURG D’A COTÉ
Le curé, à genoux, priait comme chaque matin pour la félicité de ses paroissiens, un petit cérémonial convenu entre lui et son grand Christ de bois qui, la tête penchée, en un rictus de souffrance et d’acceptation, le regardait. Prière efficace, car aucune sépulture en ce début d’année n’avait chamboulé l’ordonnancement du cimetière. Il se…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ
Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance. Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît. Tous…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER
La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ
André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU
Pierre François est assis face à sa cheminée. Un feu puissant, alimenté de bon bois sec, réchauffe la pièce principale de la cure. Cela n’a pas été sans mal, car le froid qui règne sur la région a refroidi les vieux murs de la bâtisse, et sa sotte de servante a encore laissé mourir le…
L’on se croirait à l’auberge, cela papote, cela jacasse. Marie-Anne Seguin, la belle-mère de la petite morte, préside depuis hier au bon ordonnancement. Le miroir est voilé, les eaux dans les récipients vidées afin que l’âme de la petite ne s’y reflète pas.
Tout est parfait, même les animaux ont été prévenus du décès, oui, tout, sauf ce bruit de bavardage incessant.
Joseph Gambaud, le petit frère, dans un coin, se chamaille avec sa sœur Marie-Anne. Ces sales drôles mériteraient bien des taloches.
Jean et Antoine, les frères aînés, bavassent d’abondance avec le jeune veuf Nicolas Barraud. Ce dernier est affecté, bien sûr, mais pense déjà à l’avenir en lorgnant les formes de Marie Brillouet, venue en voisine.
Les parents de la petite femme aux traits de cire ont déjà tiré leur révérence sur cette terre, mais la parentelle qui s’occupe des enfants encore jeunes surveille que tout se passe suivant les usages. Il ne convient pas que cela soit uniquement la famille du mari qui se charge de tout.
Jeanne, la sœur du veuf, n’a jamais vu de mort et reste plantée devant la dépouille comme un chien devant son os. Cela lui fait peur, mais la subjugue ; cela la répugne, mais l’attire. Sa mère, qui l’a fait participer à la toilette mortuaire, a troublé ses sens et sa perception de la nudité. Après cette épreuve, il ne lui restera plus qu’à affronter sa rencontre avec un homme et elle sera définitivement une femme.
Dans un coin, comme abandonné, un berceau d’osier, d’où une forme maillotée rappelant la morte. Aucun bruit ne sort de sa bouche close, chétive petite fille née il y a deux mois, sûrement responsable de la mort de sa mère. Marie Jouinot, sa marraine, à qui va échoir la responsabilité de cette presque partante, essuie avec son mouchoir un mince filet de bave qui s’échappe de cette bouche indifférente à ce qui se passe autour d’elle. Vivra-t-elle en témoignage vivant du passage de Françoise, ou ira-t-elle la rejoindre dans la terre alluvionnaire, noire et grasse, du cimetière de l’église ?
Chaque personne qui se recueille asperge d’eau bénite le corps. Certains, d’une main ferme, attrapent le buis béni aux Rameaux et en noient Françoise ; d’autres, plus timides ou moins assurés, répandent quelques chiches gouttelettes. Peu importe, l’eau bénite rappelle la purification du baptême, l’on ne saurait partir sans cela.
Le curé prendrait bien une petite blanche pour se requinquer. Nicolas le sert et, avec les autres hommes, l’accompagne. Les verres s’entrechoquent, on se resserre, les langues se délient et le ton des conversations monte encore d’un cran. Le printemps sera-t-il doux ? Les pluies seront-elles abondantes ? La Roulière débordera-t-elle ? Pierre Boucherie épousera-t-il sa veuve ? En voilà des questions.
Le curé se décide enfin, écarte tout le monde et, en récitant son De profundis, asperge d’eau bénite la forme qui semble maintenant sourire. Il lui délivre l’absolution et la pardonne de ses péchés. Son âme est purifiée avant son jugement. Son séjour au purgatoire en sera d’autant raccourci, surtout si la famille ordonne quelques messes en sa mémoire.
Dénécheau s’en va, il reviendra plus tard pour accompagner la morte en son dernier jardin.