LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 7, LA RÉVOLUTION DE 1848

Maintenant que le vieux était mort, son fils fut surnommé à son tour le père Durand. Il n’avait pas l’âge d’un tel sobriquet, mais au moins tout le monde le situait dans la hiérarchie sociale du bourg.

Ce qui changea aussi pour notre tonnelier, vigneron, propriétaire, c’est qu’en héritant, Claude, le fils, devenait, en termes de possessions, un notable. Terres, maisons et vignes arrondirent ses biens propres, sans bien sûr concurrencer les grands propriétaires négociants ; il était tout de même reconnu comme un large possédant.

En septembre de la même année, Marie Magdeleine mit au monde ce qui serait son dernier enfant, encore une fille, prénommée Marie Athénaïs, comme la « dame de Tonnay-Charente ».

Claude Durand, au physique, n’était pas très grand, assez large, costaud ; il émanait de lui une force tranquille. Son visage, emprunt d’un regard dur, la bouche close, le nez large, offrait une sévérité qu’il n’avait pas dans son quotidien. Le front large et haut, déjà dégarni, lui donnait un port de tête majestueux, magnifié par une longue chevelure frisée qui lui battait les épaules. Claude se voulait élégant en se laissant pousser des rouflaquettes comme le roi Louis-Philippe, mode de notable sans doute.

En 1842, lui que tout le monde connaissait déjà passa soudain à une notoriété plus large : les édiles avaient décidé d’ériger une stèle en mémoire de René Caillié, le héros de la ville. Claude, qui avait usé sa culotte sur les mêmes bancs d’école que le célèbre découvreur de Tombouctou, gratifia la cérémonie d’une chanson en l’honneur de son ancien compagnon.

Chantée sur l’air de La Parisienne, elle ravit la foule nombreuse :

Salut, voyageur intrépide,
Nous venons chanter tes hauts faits.
Debout, là sur ta pyramide,
Tu glorifies le nom français.

De Caillié, célébrons la gloire,
Il vit au temple de mémoire.
Il affronta tout,
Le désert surtout.
Grand voyageur, découvrant Tombouctou,
Tu vivras dans l’histoire.

Il n’en fallut pas plus pour que notre notable vigneron devînt le grand poète du village.

Cette qualification de notable troubadour lui allait à ravir. Mais une autre particularité commençait à percer en lui : peu à peu, il se sentait devenir républicain. Cette idée germait doucement en son esprit comme du beau blé en terre.

Claude alliait donc aux yeux de tous la condition de petit notable, de poète chansonnier et de républicain. L’ensemble ne plaisait pas à tout le monde, et ceux qui comptaient à Mauzé lui battaient un peu froid. Pourtant, dans le département montait inexorablement une opposition au gouvernement royal. Se succédaient alors à la députation des candidats du gouvernement et de l’opposition. La fronde allait grandissante, répercutée par les journaux d’opposition comme « La Chronique des Deux-Sèvres », que lisait assidûment Claude.

En tout cas, il n’était plus seul à vouloir un changement de régime, et de longs débats avaient lieu avec ceux qui professaient les mêmes idéaux que lui.

En ce début de l’année 1848, la révolte grondait et une grande partie de la société voulait un changement radical.

Claude se situait à gauche et faisait maintenant partie du conseil municipal de la ville. Le maire, Augustin Jousselin, notable âgé, avait bien du mal à tenir son conseil dans la voie de la légalité gouvernementale.

Puis, à Paris, arrivèrent les troubles qui s’avérèrent funestes à la monarchie de Juillet : en trois jours, le roi à la tête de poire abdiqua et un gouvernement provisoire improvisa une direction.

Le 25 février 1848, le pays n’était plus une royauté mais une république ; la nouvelle se répandit en province.

Claude Durand exultait et, déjà membre du conseil municipal, on le nomma maire provisoire en lieu et place du vieux Augustin Jousselin.

Il n’y resta qu’un mois, car le préfet des Deux-Sèvres invalida la nomination. François Désiré Maichain, pourtant républicain de gauche, ne supportait sans doute pas la présence à la mairie d’un vigneron enrichi.

L’agitation était à son comble et, dans le bourg, on ne savait à quel saint se vouer. Claude fut remplacé par Louis Leroy, un vigneron tonnelier remplacé par un menuisier ; certains se prenaient la tête à deux mains. Les temps étaient bel et bien en train de changer.

Le gouvernement provisoire décida d’organiser des élections pour nommer les membres d’une nouvelle Assemblée nationale constituante.

Ce fut un joli mouvement. Les journaux comme « L’Écho du Peuple », « L’Œil du Peuple », « La Feuille du Peuple », « L’Écho républicain » parrainèrent des listes. À Niort se formèrent le Club démocratique, le Comité central républicain, le Comité des ouvriers socialistes ; on y discutait comme au temps de la Grande Révolution.

À Mauzé aussi, l’on se réunissait. Claude, dans l’auberge d’Auguste Audoin, palabrait avec Roy le coutelier, avec Pierre Renaud le tailleur de pierre et avec son successeur à la mairie, Louis Leroy.

Il lui arrivait aussi d’entrer en des discussions interminables avec Philippe Clerc Lasalle, vice-président du tribunal civil de Niort et ancien député, ainsi qu’avec Bouhault Pierre Isaac, important négociant de la ville. Claude se plaisait à les entendre, mais il donnait également son avis, tout en sachant qu’il ne pouvait combattre les arguments de ses contradicteurs, par trop habitués à la politique.

La jeunesse de Mauzé bougeait également, et Jacques, le fils de Claude, âgé de 14 ans, se mêlait aux braillards.

Claude, qui un mois durant avait dirigé la commune, se prit à penser qu’il pourrait apporter sa pierre à l’édifice et décida de se présenter à la députation.

La liste ouvrière et sociale était une liste parmi les autres. Les conservateurs s’étant abstenus, toutes les listes étaient républicaines. Une liste d’union nationale et républicaine fut choisie par un comité républicain. C’est dans cette liste que menait Désiré Maichain que les députés furent choisis.

Suffrage universel et scrutin de liste : chaque votant allait devoir inscrire six noms sur son bulletin. Le vote eut lieu au chef-lieu de canton ; les hommes se rassemblèrent par commune et, en chantant, drapeau en tête, se rendirent sur les lieux du vote.

Mauzé étant chef-lieu de canton, la population des environs se déversa sur le bourg. Claude, en costume et manteau malgré la chaleur de ce 23 mai 1848, était fêté par beaucoup de Mauzéens, serrant des mains, soulevant son chapeau. Il était un peu le héros de cette fête populaire.

Claude Durand, notre propriétaire, tonnelier, vigneron, ne fut bien sûr pas élu ; les masses ne le connaissaient pas et sa réputation de chansonnier n’était guère sortie du bourg.

Antoine Baugier, homme politique, écrivain, journaliste et érudit ; Pierre Charles, propriétaire terrien bien implanté ; Désiré Méchain, médecin et ancien député ; Alexandre Chevallon, fabricant ; Narcisse Boussi, avocat et journaliste ; Jules Richard, propriétaire ; Blot, filateur de Parthenay ; Demarçay, ancien député de Melle, furent élus. Tous étaient des républicains ; Claude Durand l’était aussi, mais sa notoriété ne fut pas suffisante.

LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 6, LA MORT DU VIEUX

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