
Il fut prévu que l’on restât quelque temps au même pot, mais la petite Marie Magdeleine souhaitait se dégager au plus vite de la tutelle de sa mère et de son beau-père.
L’union de ces deux enfants fut un conte de fées ; la plume de Claude n’avait jamais aussi joliment glissé, et les quatrains sur son amour avec Marie Magdeleine succédaient, comme les gouttes d’eau des pluies d’avril, aux quatrains qui chantaient les douceurs de son corps.
Au rythme effréné de leur juvénile passion, à la verdeur de leur jeunesse, aux mots doux susurrés dans la chaleur de leur lit clos, Marie Magdeleine sentit gigoter en son ventre une belle promesse.
Les deux n’avaient sans doute pas prévu si vite une naissance, et Claude, tout à ses tonneaux, n’avait pas compris que leurs corps neufs étaient un terreau fertile à la multiplication des êtres.
Le 25 août 1824, après des heures d’attente, Marie mit au monde une petite fille qu’ils prénommèrent Louise Marguerite.
Claude la déclara à monsieur Giraud en compagnie de son ami Jean Laporte, le ferblantier, et d’Augustin Rambaud, cultivateur propriétaire, lui aussi très proche du couple.
D’ailleurs, la femme de Jean, Marguerite, est vite devenue amie avec Marie ; venant d’accoucher elle-même, elle soutint la jeune femme pendant toute sa grossesse.
Il fut doux au poète de voir et de magnifier les séances d’allaitement où les deux femmes, libres et naturelles, sortaient leurs mamelles pour rassasier leurs gloutons.
Hélas, la petite mourut rapidement sans qu’on ait le temps de s’y attacher réellement, laissant toutefois une blessure que beaucoup de femmes intériorisaient sans s’autoriser à montrer leur souffrance.
Il y eut aussi le mariage de Catherine en début d’année 1825 ; cette dernière, jalouse de l’union prématurée de sa petite sœur, se sentait enfin soulagée. Elle aussi allait devenir femme, elle aussi allait devenir mère.
Claude, qui se repaissait sans cesse de la vue de sa belle-sœur, bouda un peu la noce et les mariés, mais Jean-Pierre Lamarre était un brave homme, et Claude ne pouvait avoir deux femmes.
Les vers maladroits de Claude ne portaient pas uniquement sur les beautés du monde, mais aussi sur la politique ; il s’inquiétait de la politique ultra qui, en cette fin de règne du gros roi, renaissait de ses cendres et faisait fi de l’héritage de la Révolution.
Puis, à Louis XVIII succéda Charles X ; ce vieux pédant entendait ressusciter l’absolutisme de la vieille monarchie, et Claude jeta rageusement sur ses cahiers des vers rageurs.
Souvent, au feu de la cheminée, Marie lisait ces alexandrins révolutionnaires.
Notre tonnelier se serait bien gardé de tenter de faire publier de telles phrases : elles l’eussent conduit dans de sombres cachots. Il n’était rien qu’un artisan qui, doucement, s’enrichissait, et il n’était nullement temps pour lui de se faire remarquer par quelques pamphlets. Pour tous, il n’était que Durand le Jeune, un peu rêveur et encore éperdument amoureux des jupons de sa Marie.
Puis les affaires prirent une autre tournure : Claude fils était le digne représentant d’une lignée de paysans qui ne demandaient qu’à s’élever et à s’enrichir. L’explosion du commerce des eaux-de-vie fut source d’enrichissement.
Lorsque Claude déclara la naissance de sa deuxième fille, Marguerite, en octobre 1825, il reprit Giraud, le maire, qui tout bonnement le mentionnait en tant que tonnelier : « Notez donc, monsieur le maire, l’état de propriétaire. »
La tonnellerie, élément essentiel du commerce du vin, restait une affaire d’artisans du bois, mais nombre d’entre eux vendangeaient une petite parcelle. Ces fines parcelles de vigne faisaient ressembler le paysage à une véritable mosaïque et comportaient un nombre important de possesseurs gagne-misère. Il suffisait d’en rassembler un plus grand nombre pour que votre statut changeât : de vigneron, vous pouviez vous lancer dans le négoce et rejoindre l’aristocratie des eaux-de-vie.
Les Durand n’en étaient pas là, évidemment, et n’étaient pas reçus par les Rivière ou les Guitard. Ce n’était pas encore « monsieur Durand », mais le père Durand et le fils Durand. Ils n’étaient pas de ceux qui comptent socialement, mais ils étaient déjà sur le long chemin qui menait à l’aisance et à la reconnaissance.
Le couple prit son indépendance et s’installa dans la rue principale, non loin de leurs parents néanmoins. Ils jouirent pleinement de leur intimité ; Claude s’aménagea, comme un notable, un petit bureau où, à loisir, il put écrire. Malheureusement, comme chez tout un chacun, la mort rôdait et emporta la petite Marguerite à l’âge de onze mois. Cette fois, le couple en fut très affecté et une bataille se livra pour délivrer Marie Magdeleine de sa tristesse.
Il leur fallut plus de deux ans avant qu’un heureux événement ne se présentât de nouveau ; cette fois, Claude en était persuadé, ou du moins voulait se persuader qu’un héritier mâle arriverait.
Marie livra une terrible bataille, assistée de Marie-Rose Guiraud, la sage-femme. La nature en sortit vainqueur, mais encore une fois aucun signe tangible d’un début de virilité entre les cuisses du poupon vigoureux qui braillait dans ses langes. La lutte avait été terrible ; l’enfant, mal placé, ne voulait point sortir. L’habileté et les compétences de la femme du facteur permirent heureusement la délivrance. C’est encore une fois Jean et Jacques Geoffriau qui firent office de témoins ; ils étaient tous deux liés à la famille Durand et leur étaient chers comme des frères.
D’ailleurs, Jean se maria en cette même année avec la fille d’un ancien gendarme, à présent concierge de la mairie. Les Durand furent de la noce et Françoise Berny devint l’amie de Marie Magdeleine. Bien que plus âgée et déjà mère de quatre enfants, Françoise devint inséparable de la femme de Claude.
Le couple eut encore une fille en 1831, Zoé Victorine ; le garçon serait pour plus tard.
LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 4, LE MARIAGE
LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 3, LES BEAUX ATOURS DE MARIE












