LE COMMUNARD DE LA ROCHELLE, PARTIE 3, LA CHUTE DE L’EMPIRE

Lorsque Auguste vit Agathe défilait sur l’avenue, il n’était plus depuis un moment avec son aventure. La petite bonne n’était pas celle d’un seul homme, elle papillonnait, puisant son nectar dans les viriles fleurs de la gente masculine qui fréquentait les lieux de réunion où se jouait l’avenir de Paris.

En grand timide il n’avait pas conquis d’autres femmes, il vivait dans le souvenir de sa liaison charnelle et dans le souvenir fugace des yeux de son apparition d’un jour.

Ce que n’avaient pas réussi les députés de la gauche et les manifestations ouvrières, l’empire ou l’empereur comme on veut, le fit avec maestria. Sans que les ouvriers comme Auguste sachent avec certitude ce qu’il s’était passé, la France déclara la guerre à la Prusse. Ce fut comme un raz de marée, beaucoup se voyaient à Berlin. Magnifique coup de rein pour revigorer un empire; mais pure folie pour d’autres. Les avis étaient partagés et ce ne fut que mouvements de troupes, d’allées et venues de canon. Auguste n’était pas soldat, ni même garde national, il voyait donc les choses avec un peu de recul et n’épousait pas les bravades d’ivrognes qui, tous avaient un plan sûr pour battre les teutons.

Le peuple se félicita de voir partir l’empereur qui guerrier vermoulu, souffrait le martyr de la maladie de la pierre. Son équipage luxueux n’était qu’un prolongement des Tuileries alors qu’à peine parties les troupes crevaient de faim. Tout,d’ailleurs se passa très vite, non pas que les soldats eussent étés de moindre valeur que ceux qui leur faisaient face, disons plutôt que les officiers généraux cacochymes des guerres de Crimée et d’Italie ne valaient pas tripette face aux prussiens. L’armée malade comme l’empire n’était plus celle de Sébastopol ou de Solférino, mal commandée, mal ravitaillée, elle creva de faim et de maladies, l’incurie des chefs fit le reste.

Du 19 juillet 1870 au 2 septembre 1870, Auguste et les compagnons de son entreprise ne vécurent que des aventures de l’armée se nourrissant comme tous les autres parisiens des défaites et des faux espoirs de communiqués mensongers.

Le deux septembre l’empereur capitulait à Sedan .

Comme tous les parisiens, Auguste apprit la nouvelle dans l’après midi du 3 septembre il se laissa enlever de son travail et se retrouva vociférant devant les grilles du palais Bourbon où siégeait le corps législatif, tous exigèrent des députés la proclamation de la république. Les députés dédaignant la pression populaire et lui préférant la légalité, tergiversèrent. Les manifestants en restèrent là et repartirent à leurs occupations. Auguste qui n’avait pas pu approcher tant la foule était dense, se vit repoussé vers le pont de la concorde, il perdit son frère avec qui il était venu.

Alors qu’il était perdu parmi une foule d’anonymes, lui et d’autres ouvriers se virent invectivés par un groupe de femmes qui les traitèrent de lâches de n’avoir pas envahi l’assemblée. L’une d’elle, des plus virulentes, virago surexcitée, se jeta à son visage prêt à le dévorer, prêt à le gifler et le mordre. Mais dès que leurs yeux se firent face comme par magie la haine féminine qui ressortait de son corps de révoltée s’éteignit d’elle même. Elle avait reconnu l’ouvrier qui avait sifflé sa mère et lui avait reconnu la pâleur de spectre de celle qui le faisait fantasmer depuis un an. La dureté du visage d’Agathe s’éclaira d’un joli sourire, elle aussi ne rêvait que de ce peintre entre aperçu, elle aussi avait d’étranges réactions physiques lorsqu’elle y pensait. Ils marchèrent sans se parler jusqu’aux Tuileries puis allant dans la même direction firent chemin commun. Lorsque les deux s’aperçurent que finalement ils habitaient dans la même rue, ils éclatèrent d’un rire que rien ne put vraiment arrêter.

Auguste de sa nouvelle sous pente du 1 de la rue beausire, n’avait encore pas croisé Agathe qui habitait au 11 avec sa mère. Ils virent à n’en pas douter un signe du destin. Auguste la raccompagna et entrevit la mère d’Agathe. Elle n’était pas vraiment contente de l’escapade de sa fille à l’autre bout de Paris pour manifester. La fureur aux yeux, la gifle était certaine, si Auguste n’avait été là. Dans sa colère elle était fort belle et Auguste se serait bien vu dans ses bras de veuve. Vu l’accueil qu’elle lui fit ce n’était pas encore pour tout de suite.

Le lendemain au milieu d’autres ouvriers Agathe et Auguste se rendirent de nouveau devant le palais Bourbon.

C’est une journée de folie, digne des grandes révolutions populaires de 1789, 1830 et 1848, tout le monde hurle, se pousse, Auguste et son frère Pierre sont au coude à coude, derrière lui collée ne faisant qu’un il y a Agathe. Il sent sa présence féminine, son odeur forte, il sent sa poitrine qui se soulève d’enthousiasme. Bientôt l’assemblée est envahie, les colonnes du grand péristyle Napoléonien sont entourées. Le peuple pénètre chez lui, il y a du marbre, des bronzes, des statues , des peintures, des tapis rouges moelleux et des grands lustres de bronze qui descendent comme des comètes de la voûte céleste, la liesse est grande, la république est proche, on danse. Les ouvriers sans rien détruire boivent à la source de la richesse du bâtiment. Agathe heureuse enlace Auguste et dans un moment de communion ils s’embrassent. Pour eux plus rien ne se passe autour, les déclarations des députés Gambetta et Jules Favre qui annoncent la fin de l’empire n’ont plus de prises sur eux. Pour un peu ils chercheraient un grand lit, une couche, pour un peu les moquettes épaisses serviraient d’écrin à une folle envie. Le peuple de France ou  tout du moins le peuple parisien et les gardes nationaux , prennent possession des tribunes publiques, des couloirs des bureaux, rien ne résiste à la furia, on crie déchéance, vive la France, vive la République. Puis c’est la grande chose, la grande nouvelle, la sublime nouveauté, les deux députés républicains entraînent le flot à l’hôtel de ville où la république est proclamée, Agathe et Auguste sont fous de joie et fou d’amour, rien qu’un baiser vient de faire basculer leur destin.

Plus d’impératrice, plus d’empereur, mort aux prussiens, défense du pays, défense de Paris, tout se mélange, il y a des milliers de personnes, on chante, on boit, un gouvernement de défense nationale voit le jour, tout va aller pour le mieux. Il fait nuit il faut rentrer, même les plus belles journées se terminent, mais comment les prolonger. Pierre quitte les amoureux pour rejoindre sa femme et ses enfants, Auguste tient la main d’Agathe. Sans s’en rendre compte ils sont arrivés dans leur rue, ils se cachent dans une petite cour et s’embrassent encore et encore, le désir monte comme du fer en fusion. Auguste qui a sa petite chambre voudrait bien lui faire découvrir, mais Agathe est sérieuse, elle ne veut pas d’un amour caché, d’une prise de corps sans lendemain, elle veut Auguste à tout moment, à tous les instants, elle devine qu’il est l’homme de sa vie, même si elle ne le connaît guère.

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