LA RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 26, LA RUE ET SES MURMURES

La rue est tout un monde pour qui veut bien partir à sa découverte. Elle est d’abord un univers de bruits. Celui des chevaux qui au rythme de leurs sabots ferrés jouent comme une mélodie pour enfants. Il n’y a  pas beaucoup de notes mais les accords sont entraînants et ils se lient harmonieusement avec le bruit des roues cerclées de fer des charrettes que laborieusement ils traînent.

Les pas de chevaux ont leur pendant, celui des humains, sur les pavés claquent les sabots de bois, donnant  l’impression que chacun danse. Dès l’aube les ouvriers y déambulent, l’un porte des planches, l’autre porte-faix aux épaules solides a sur son dos la malle d’un officier qui revient des îles. Ils marchent en groupes pour se rendre à l’arsenal, leur musette au coté avec le précieux casse croûte. Il y a aussi les affriolantes lingères avec leur panier, elles sont fraîches, provocantes aux ouvriers, femmes libres de leur travail. C’est l’heure aussi des poissonnières aux amples jupons, poitrines énormes et cul monstrueux, avec leur langage coloré qui fait paraître celui des soldats comme des aimables comptines. Voici le ministre du culte, triste corbeau noir, pasteur de ses âmes qui se rend au temple réformé. Il salue d’un geste bref, nous ne sommes plus au temps des guerres de religions, les prêtres de la paroisse qui comme un vol de grolles s’élancent pour l’église où ils pleureront les matines. A leur suite comme une nuée de merles qui virevoltent les veuves du quartier, missel à la main, tête penchée vers la terre qui doucement les appelle, se pressent pour les entendre.

 

De temps à autre la ville de garnison qu’est La Rochelle exsude des soldats qui aux aboies d’une proie femelle sortent des bouges du port, ils rejoignent leur caserne en traînant des godillots, priant tous les saints pour que leur belle d’une heure ne les ait gratifiés d’un aimable cadeau.

Leur pendant de la mer, marins de la royale, fidèles aux embruns de l’océan et aux embruns d’alcool titubent de fatigue d’une nuit dissolue, ayant bu leur maigre solde avant un nouveau départ. La rue pleine d’une foule affairée, échoppes ouvertes sur le trottoir, fourmilière grouillante où se mélangent passants et habitants atteint sa munificence  lorsque le soleil au zénith étincelle les murs de pierres blanches. Les colombages des antédiluviennes demeures se recroquevillent sur eux même pour laisser s’exprimer la virginité des pierre de Crazanne. On ne voit alors plus d’ombre, ni de recoin, tout se découvre à la vue comme se  découvrirait une belle femme à la lueur d’une chandelle. On oublie aussitôt, l’étroitesse de la rue, on oublie le faîte des maisons qui se tendent la main pour ne former qu’un, on chasse de son esprit la petitesse de l’endroit et l’ombre menaçante de la vieille église, les gens y sont heureux et s’y attachent comme l’on s’attacherait  à son village natal. L’odeur forte quelque fois se transforme en parfum, le puissant crottin que les utiles canassons offrent en cadeau est une sublimité au nez. L’on s’habitue même au nauséabonde boue nocturne que des mauvais citoyens en dépit de toutes interdictions communales déversent. Cela forme un tout, les odeurs de merde se fondent avec celles du port qui s’envase, avec celles de la pluie et avec les vases du canal Maubec. Les écuries, les demeures des humains en cette rue se jouxtent, arpentées par une armée de matous  qui peinent à chasser les rats proliférant des profondeurs des entrailles de la ville.  Des chiens abandonnés, faméliques se disputent le peu de  restes que les hommes rejettent alors que d’autres replets ne voisinent dans la rue avec eux que pour lever la patte 

C’est tout cela, c’est tout ceux là qu’est la rue Saint Sauveur, artère qui désert le Maubec, les quais et l’île Saint Nicolas, rue qui comme une porte ouvre la vieille ville à l’aventure des océans et du commerce extérieur.

Jean Baptiste Soulié vingt huit ans encore célibataire mais en pleine espérance de ne plus l’être, boit son environnement avant d’affronter une nouvelle expérience. Tout à l’heure il doit quitter sa rue protectrice pour se rendre dans la lointaine rue chef de ville où l’attend une cliente. Les chaussures qu’il lui confectionnera seront, l’espère t’ il l’œuvre de sa vie. Comme un compagnon du tour de France, il fera son chef d’œuvre et son père enfin conviendra que lui aussi est un maître cordonnier.

Irma sera fière de lui et l’on parlera sérieusement de mariage. Ils ont déjà succombé à la chair, le danger d’une grossesse ne calme guère leurs ardeurs animales.Ils se sont rencontrés par l’intermédiaire de Marc le  frère d’Irma, il est voilier chez un tisserand spécialisé. Entre eux tout a été limpide, une attirance mutuelle, et un projet commun qui se dessine. Justement ce dernier est contre carré par la survivance de la vieille Caradine. Il ne veut pas sa mort mais son départ l’arrangerait, car en aucune façon son futur couple ne s’installera avec ses parents. Travailler avec le vieux pour récupérer l’échoppe est déjà bien assez contraignant sans en plus partager le même pot .

 

 

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