
La rue Saint Sauveur est comme un îlot perdu au milieu de la ville, elle est à la fois immense et minuscule. Elle est déserte où inondée d’une foule laborieuse qui s’active. Les hauts murs des maisons de bois surgis d’un passé lointain, semblent vouloir rejoindre leur vis à vis et les embrasser. Le noir des ardoises qui couvrent les murs, atténue la luminosité des pierres blanches des rives de la Charente.
Elle se faufile entre la rue des Gentilshommes, la rue de la Bletterie, la rue du port et la petite rue du port. Elle se jette littéralement dans le canal Maubec sans toutefois vouloir s’y noyer. Réunion amoureuse de deux cours d’eau la Moulinette et le Maubec ils formaient anciennement un estuaire où fut créé le havre de La Rochelle.
On y naviguait et un étrange balai de barques à fond plat faisait descendre au commerce les vins et les sels de la banlieue de la ville blanche. Tout est bien fini maintenant, le canal sert de chasse pour vider le port de ses boues envahissantes. La gloire du lieu s’est terni, adieu les ponts bâtis et les moulins, mais les habitants de la rue viennent encore y flâner et les gamins ne se gênent de pisser le long des murs disgracieux qui abritent le mécanisme de l’écluse.
Les deux rues du port, l’une cascadant vers le port, l’autre simple venelle rappelle qu’en ce lieu le bourg communiquait avec le port et qu’on y franchissait une haute enceinte protectrice. Tous les gamins des rues échouent ici, se mélangeant aux travailleurs du port et fouinant dans les échoppes des artisans et des commerçants. Sur la droite la vieille rue de la Bletterie, où les marchands blattiers tenaient commerce, fait le pendant à l’ancienneté de Saint Sauveur. Mais à l’évidence l’âme du quartier se trouve ailleurs. Non loin du cours fangeux se dresse la silhouette hautaine de l’église Saint Sauveur. Le lieu est endroit de rencontres, de discussions, de commerces, d’amour. On y cancane, on s’y dispute, on s’y marie, et les fonds baptismaux chaque jour intronisent de nouveaux petits chrétiens.
Le bâtiment est cher à tout le monde, comme les peuples, ces vieilles pierres ont été meurtries, sacrifiées, écrasées et punies. C’est la quatrième église qui fièrement résiste maintenant à la folie des éléments et des hommes. La première fut consumée par un vimeux de feu en 1419, la deuxième magnifique ouvrage gothique, dont il ne reste que le clocher, fut suppliciée par les protestants enragés. La troisième mouture ne vécut que fort peu de temps, consacrée en 1669, le feu la ravagea en 1705.
Depuis 1718 l’actuel édifice semble vouloir défier le temps, bien qu’un manque d’entretien pourrait annoncer un autre destin funeste.
Ce n’est pas une beauté fatale couverte d’oripeaux, elle est simple comme les gens qui y prient et s’y recueillent. Elle régule la vie du quartier et l’ordonne par la résonance des cloches de la haute tour.
Dans cette rue tout se mélange, la sueur des ouvriers, la morve des garnements mal mouchés, les pleurs des femmes de marins disparus et l’urine des malpropres qui déversent leur nuitée sur les pavés mal joints de l’antique endroit. Les couleurs aussi s’y mélangent, le blanc des coiffes rochelaises, le noir des robes strictes des femmes et les chatoyants tabliers rayés de bleu. Les ouvriers en blouses, les marins de la royale qui déambulent à la recherche d’une petite, les petits employés en costumes élimés, les charretiers et les bourgeois qui y passent concourent à la variété des tons. Rien d’universel, tout est changeant comme la lumière qui s’y déverse en cataracte lorsque point le soleil de midi.
Les odeurs comme les fulgurantes lumières s’y mélangent, la fragrance du crottin se mêle à l’odeur savonneuse des femmes qui viennent de faire grande toilette, l’odeur de la marée enlace l’âcreté de la sueur ouvrière. Les vases du canal noient par leur pestilence celle des latrines de cours d’immeubles qui débordent. Les suaves remontées des cuisines familiales se confondent avec celles des auberges où gîtent les paysans et les colporteurs de passage. Lorsqu’il pleut les exhalaisons des bourres et des merdes des pauvres, qui privés encore de commodités, déversent leurs perverses pestilences dans l’espace et se dissolvent dans les joyeux parfums des gouttes d’eau qui dansent.
La rue est joyeuse, dansante, agitée d’une saine frénésie, les ouvriers s’encanaillent avec les domestiques, Rose la limonadière s’arrête un moment et bavasse avec le Sauvaget le professeur de musique. Jacques feuillet rajuste son chapeau et va prendre son poste au bureau des douanes du port, il lorgne au passage le derrière d’Élisabeth la couturière en robe. Elle lui sourit pas bégueule pour deux sous. Le Prêtre sur le parvis s’entretient avec son vicaire et ne voit pas la bande de drôles commandés par Augustine Teslard et Xavier Charlopeau qui leur font des grimaces.
Les chevaux hennissent et s’énervent d’attendre leur chargement, la rue est encombrée, une barrique se brise. Un jeune couple emménage et monte ses hardes en soupente.Tout est activités et mouvements, on dirait que la rue chante une mélopée joyeuse.
Elle est toute contraste, laborieuse et rieuse, lumineuse et terne, ouverte et renfrognée. Mais tous partagent en un logis commun une joie communicative, un bonheur certain qui balaye avec soin toutes les réminiscences des malheurs quotidiens