RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 5, LA MATRONE DE LA COUR

Marie Anne remonte son jupon, elle n’aime pas cet endroit, il est nauséabond et peu discret pour ceux qui le fréquente. Elle considère sans qu’on puisse lui donner tort, que ce lieu commun est une violation à l’intimité. Au milieu de la cour, une porte masquant le trône du pauvre et un trou dans une planche de bois. Elle peste car ce matin il lui a fallu nettoyer les lieux, sa voisine Elisabeth Charlopeau a encore déversé son pot de pisse nocturne à coté. Elle l’a déjà prévenue mais la colère monte d’un cran. Si elle la croise, elle va l’entendre. D’ailleurs l’autre soir elles ont failli se foutre une peignée et c’est leurs maris qui les ont retenues.

Ce qui énerve le plus Marie Anne c’est que le mari de la saloperie est copain comme cochon avec Louis. Souvent les deux font la tournée des grands ducs et rentrent saouls comme des polonais. Le Jacques Charlopeau est charpentier de navire, alors entre gens du métier du bois, on trinque. On dirait même que cette histoire entre leur femme les excitent . Marie Anne menaçant Élisabeth d’une fessée magistrale au milieu de la cour et Élisabeth menaçant Louise de lui tanner le cul avec son battoir. En attendant ce moment magique les deux s’époumonent des grossièretés. La rue s’en amuse et Joseph et Elisabeth Peyrot les autres locataires de l’immeuble verraient bien en cette lutte éventuelle un dénouement à cette haine.

Les enfants malgré les torgnoles s’amusent de cette rivalité, Magdeleine Charlopeau une furie de treize ans use ses galoches avec la Louisa et le Xavier du haut de ses huit ans traîne avec Théodore.

L’autre jour le garnement a montré son sexe à la gamine, il a pris une volée par sa mère mais Marie Anne n’est pas satisfaite de la sanction. Heureusement qu’elle ne sait pas ce que sa fille et la Magdeleine  trafiquent derrière les réserves de bois de l’arsenal.

En remontant chez elle Marie Anne songe qu’il va encore falloir pimer pour que le propriétaire ne fasse passer les videurs de fosses.

Elle s’assoie devant des travaux de couture, n’ayant pas d’emploi fixe, elle met du beurre dans les épinards en effectuant du travail à la tâche à domicile. Cela a des avantages pour son ménage et la surveillance de ses filles mais a l’inconvénient d’une moindre rémunération. Elle est un peu lasse de tant de labeur, elle voit sa vie défiler, ses meilleurs jours s’en aller. Elle se revoit plus jeune arpentant les rues de la vieille ville. Portant haut une magnifique poitrine où tressaillait une envie d’amour, fine élancée, une croupe conquérante qui cristallisait les mâles regards. Sa chevelure blonde lui descendait sous les hanches et lorsqu’elle était seule avec sa sœur elle jouait nue à s’envelopper de cette crinière, comme une femme animale. Son visage emprunt d’une sereine beauté ressemblait aux marbres voilés. Des yeux bleus d’une possible origine scandinave et d’une branche non avouée d’un libertinage avec un marin de passage, une bouche à vous croquer une vie et un petit nez pharaonique faisaient d’elle une nymphe. Elle papillonnait un moment, refusait les avances des uns et des autres. Les marins du port la répugnaient avec leurs odeurs prégnantes de poisson, leurs visages tannés par les embruns et les cheveux blanchis par le sel. Elle ne se voyait pas caressée par leurs mains crevassées et pleines de cornes. Elle se méfiait aussi des soldats voleurs de vertuset qui vous abandonnaient en cas de malheur. Les calfats l’auraient fait vomir tant ils suintaient le goudron, alors elle se pencha sur le cas des cols blancs, employés de l’octroi, agents de commerce, petits courtiers, fils de marchands. Elle se voyait bien habillée, mise comme une bourgeoise, ayant une domestique à gifler. Mais fille de cordier, elle n’était mariable qu’avec un humble, ses charmes intéressaient tout le monde, basculer une fille n’était pas une frontière infranchissable. Finalement, elle fut séduite par Louis Lacoste Testard, un garçon menuisier qui sentait bon la sciure de bois et la colle. Un soir rue Saint Jean il la croisa et un seul regard fut suffisant, il leva le magnifique gibier, et aussitôt ils se crurent amoureux. Ils ne traînèrent pas longtemps pour se connaître bibliquement. Marie Anne qu’un désir impétueux soulevait perdit sa fleur en même temps que Louis perdait son embarrassant pucelage, ce fut précipité, maladroit, rapide .

Le pas était franchi, Louis au bras de Marie Anne se crut le premier moutardier du pape, le menuisier était sur un nuage, jeunesse, beauté puis enfin le mariage.

Six maternités plus tard elle est là assise à se demander comment elle va annoncer à son mari qu’encore elle porte. Son corps a changé, ses hanches si fines la font maintenant ressembler à une Marie Jeanne. Ses seins pleins de gloire en sa jeunesse portent pavillon bas et son ventre distendu plisse sur son intimité. Louis ne semble guère sans soucier, aime ses fesses grasses et redondantes, se perd dans ses plis . Il la prend chaque jour comme on prend son repas. Elle reçoit cela comme une sorte d’hommage et considère quand toute finalité on trouve dans cette attitude des traces d’amour. Mais elle sait qu’il ne sera pas content, qu’il en ira d’une grande tirade. Il la menacera d’aller voir ailleurs, de ne plus la toucher, se fera méchant, l’accablant d’une faute qu’elle aurait commise. Il dira, foutue femelle qui sont pleines rien qu’à voir une culotte tomber. Cela serait sa faute si les fins de mois sont difficiles, c’est d’ailleurs toujours sa faute.

Des larmes s’échappent et mouillent son ouvrage.

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