LA RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 4, LA VEUVE DU MENUISIER

Non loin de là, Louise Chauveau veuve au menuisier Teslard, descend les marches vermoulues du 16 de la rue Saint Sauveur. Elle peine à se mouvoir mais s’efforce chaque jour de faire sa marche. Elle ne va pas bien loin car le but de sa promenade est l’église Saint Sauveur où elle va assister à la messe.

Elle est ponctuelle à ce rendez vous depuis le décès de son mari, petite, la peau ridée comme une vielle poire, pâle comme une tuberculeuse, un petit nez de fouine et les mains fripées aux veines saillantes. Elle vit avec son fils Louis, ce couillon n’a pas de femme et c’est encore sa mère qui lui lave ses culottes sales. Il n’a pas trouvé chaussure à son pied ni de pot à son couvercle c’est un solitaire toujours rivé à son établi. Il a repris l’affaire de menuiserie paternelle à charge pour lui de nourrir la vieille et de l’amener à la mort dignement. Les deux au vrai s’aiment et se détestent cordialement, lui aimerait pouvoir gérer l’entreprise à sa guise sans qu’il doive rendre compte à la véritable propriétaire. C’est un prix à payer, sa mère se mêle à son intimité ce qui le fait enrager mais en contre partie il a toujours du bouillon chaud sur un coin du potager et un morceau de fromage à déguster d’un pain frais de chez Clatz.

Quand à Louise, que la vieillesse inquiète, elle est bien contente de vivre avec son chenapan de Louis, même si des mauvais bruits courent sur lui dans la rue. Après tout que lui chaut que son fils ait des mauvaises mœurs, elle prie pour lui, tente de le faire absoudre de ses vilénies. Elle garde tout pour elle en taiseuse, mais parfois dans la solitude, des larmes lui montent et ravinent ses vieilles joues usées que nul baiser ne vient attendrir.

Le corollaire au fait que Louis jouisse des biens du père, est que ses autres enfants soient fâchés avec elle, c’est d’autant plus dur que chaque jour elle croise son autre fils qui par un tour du destin se nomme aussi Louis et est aussi menuisier. Lui habite au 6 de la rue Saint Sauveur avec sa femme et sa trallée de drôles, ce n’est pas qu’il soit un vilain bougre mais têtu comme une vieille mule, il s’entête à méconnaître sa mère. Mais le plus dur pour la veuve Teslard est encore de croiser ses petits enfants qui bien évidement lui font comprendre qu’elle est une étrangère pour eux.

D’ailleurs sans paraître elle se préoccupe de cette vilaine nichée, il y a là un nid de femelle qui certainement n’apporteront qu’ennuis. Fannie a dix sept ans c’est une gamine délurée qui joue du croupion devant les marins du port et qui avec ses amies ensorcellent les portes-faix et les ouvriers de l’arsenal. M’étonnerait que la jouvencelle ne fasse pas basculer ses jupons rapidement, un beau drame si cette merdeuse ne devenait grosse. La cadette Louisa a quinze ans, malgré les trempes que lui assène sa mère, la belle jouerait volontiers les catins. Elle se croit femme alors qu’elle n’est que gamine, les mâles du quartier ne feront guère de cas au fait qu’elle ne soit encore plate comme une solette . Oui il y a du drame dans l’air à la voir se tortiller devant le Édouard Tronquet ce bancaleux de charpentier de navire qui dit-on a déjà eu un mauvais comportement avec elle et des gestes un peu équivoques.

Il y a aussi Augustine dix ans, une insolente à la langue vipérine à l’insulte facile et qui chaque matin poursuit sa grand-mère en lui crachant des méchancetés. Dans ses basques se trouve la petite Théodore, une mignonnette un peu timide de huit ans que l’Augustine oblige à être cruelle envers son ancêtre et envers les nécessiteux du parvis de l’église.

Devant la maison traînasse aussi le petit Théodore, c’est le seul garçon de la couvée, à cinq ans il promet pour les âneries mais n’a pas encore acquis le fond de méchanceté de ses sœurs.

Puis bien sûr il reste le petiote Adélie de trois ans et qui déambule avec peine dans les jupons de sa mère. Elle hurle en permanence et sa mère la débarbouille de gifles retentissantes, qui ont sans doute but de la faire gueuler d’avantage. Oui Louise souffre que sa belle fille la plantureuse Marie Anne Renaud ne la bouscule presque comme une vile mendiante, elle souffre et passe son chemin suivant son destin.

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