LA RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 3, LE GARÇON BOULANGER

A quelques maisons de là, dans l’antre d’un fournil à la lumière d’une journée commençante, éclairé par les flammes qui rougeoient dans le grand four, Jean Micheau le garçon boulanger besogne avec vigueur.

Déjà épuisé par les heures nocturnes qui défilent lentement, il pétrit la pâte de ce qui sera la dernière fournée de la nuit. Les premiers pains sortis de la gueule béante de l’antique four de briques attendent les clients.

Presque face à lui et l’observant à la dérobée se trouve sa patronne. Elle est là échevelée, ses longues mèches de cheveux collées par la sueur se jouant de sa patience. Sa chemise mouillée ne fait plus qu’une avec sa peau et cette intimité pourrait faire croire qu’elle est nue. Elle enfourne et enfourne encore ses pâtons qui bientôt se transformeront en l’élément de base de nourriture pour la plupart de ses clients. La chaleur est digne de celle des enfers, mais inlassablement au delà des forces féminines jamais elle ne faiblit. Jean se repaît du spectacle, la poitrine de Modeste qu’il devine ferme, manque à chaque mouvement de jaillir du corsage. Il boit cette scène, en jouirait presque tant il désire cette silhouette éthérée qui chaque nuit s’agite en une danse démoniaque. Cette furia de travail lui inspire des imagines érotiques. Il est vrai que de cette dernière nullement gênée par la présence de son employé émane une beauté fauve qui rend fou Jean et l’autre garçon boulanger. Dans la moite exiguïté du fournil les deux se croisent et se recroisent dans une sorte de balai d’opéra. Lui à chaque frôlement sent son cœur s’emballer et il tente de pénétrer en elle en humant les fragrances fortes qui s’échappent de son enveloppe corporelle.

Elle ne dit rien et ne semble pas se prêter à ce jeu de séduction, comme indifférente au tourment qu’elle provoque chez son ouvrier, elle le laisse se consumer de désir comme elle laisse se consumer les fagots qui alimentent son feu. A moins qu’ignorante de tout, elle ne perçoive pas la folie qui brûle en son ouvrier boulanger

François Pierre Micheau dit Jean est né le 14 avril 1825 dans la petite commune de Saint Jean de Liversay dans les plaines de l’Aunis, là bas presque en Vendée, presque dans les marais. Son père tenait à l’époque le moulin du bois et lui en fin de compte et à sa façon continue de manier la farine. Il est dans la boulange depuis son enfance et aime ce dur métier en se demandant tout de même quand il pourra à son tour devenir patron.

Dans le désir qui le tenaille en voyant les attraits de sa patronne il perçoit qu’une opportunité pourrait se présenter à lui.

Sa maîtresse est veuve depuis quelques mois, le patron qu’il n’aimait guère et qui se dressait à la place qu’occupe la patronne est mort à trente trois ans d’une sale maladie. Clément Honoré Clatz qu’il se nommait, un drôle de nom pour un drôle de gars. Son père, Joseph était horloger à Bourgneuf dans la banlieue Rochelaise et il venait de Guttenbach dans le grand duché de Bade. Ce grand blond presque allemand, même s’il avait usé ses culottes sur les mêmes terres que Jean, n’était finalement qu’un étranger qui avait réussi à ouvrir boutique avec les biens de son père. Lui Micheau le jalousait en lorgnant sa femme et en marmonnant qu’il était meilleur que le patron.

Jean ne sait si sa patronne éprouve la moindre attirance pour lui mais il se doute que malgré son courage et son abnégation à vouloir tenir l’affaire de son feu mari elle va droit à une catastrophe.

Le travail est éreintant, les deux garçons boulangers n’y suffisent plus et Madame doit se partager entre le four, la tenue de la boutique, les commandes de farine , son ménage et ses enfants.

Cela fait beaucoup pour une personne et Jean se verrait bien la décharger de quelques tâches.

Il combinerait bien l’utile à l’agréable, le corps magnifique de la boulangère et le fond de commerce. En somme le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière. Il n’en n’est pas encore à une conclusion quelconque loin de là. La patronne s’active à la chaleur vive du four et rien n’indique qu’elle soit échauffée par les regards plein d’envie du jeune boulanger.

L’autre ouvrier du fournil se nomme Jean Serre, c’est un bon gros nigaud, sans jugeote de 21 ans avec qui Jean Micheau partage une chambre en marge de la famille Clatz. Lui n’a pas de vue sur la patronne, mais plutôt sur la domestique Léocadie Blandelle. Aujourd’hui il n’est pas là car retenu en famille, madame est bien bonne de le laisser chômer alors que lui s’échine comme une bête. Il saura bien lui faire payer ce surplus de tâche.

La domestique s’occupe principalement des enfants, Émilie a cinq ans et Clément en a trois. Le couple a eu quatre enfants mais en a perdu deux. Madame Clatz a souffert de perdre à trois semaines d’intervalle son mari et le petit Louis âgé de dix mois qui se trouvait en nourrice à la campagne. Ce double deuil l’a ébranlée mais pas abattue, la veuve Clatz est une femme forte et les soutiens lui viennent de partout dans la rue. Cet endroit est un microcosme très rassurant.

Le travail est enfin terminé, Jean monte dans sa soupente et s’affale ivre de fatigue sur son matelas de paille, la chambrette non chauffée lui semble un havre de paix contrastant avec l’univers de feu du fournil. Bientôt il plonge dans un sommeil profond où sa patronne danse nue autour du four, où il se retrouve à parler en maître en ordonnant le renvoi de la domestique Léocadie et de son comparse en souffrance le Jean Serre.

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