
Le 21 mai c’est la consternation, l’on apprend que les Versaillais sont entrés dans Paris, la lutte continue t’elle ou commence t’elle? défend t’on sa ville ou bien son quartier?
C’est une vaste question, Auguste et Agathe n’ont pas de réponse, eux se ruent sans trop savoir vers la barricade qu’ils connaissent le mieux. Elle défend le boulevard saint Antoine, elle défend la Bastille.
Le lutte sera à mort dans cette rue sombre et ignorée de tous, pourquoi ici pourquoi pas là bas?
On s’organise, ils sont nombreux, la barrière est trop basse, on la surélève de tout ce qu’on trouve, pavés, charrettes, matelas. Agathe coud des sacs que les hommes remplissent de terre. Il y a des enfants qui jouent à la guerre, ils miment les adultes en un jeu qu’ils ignorent, encore plein de danger. Ici il n’a pas de canon, c’est dérisoire comme défense, mais tous en buvant le vin amené par leurs femmes, jurent d’y mourir pour la liberté de Paris.
Avec son chassepot Auguste prend ses gardes à la barricade qu’ils ont sommairement crénelé. Il voit la masse sombre de l’ancien hôtel Fieubet où se trouve maintenant l’école Massillon.
Il voit aussi la caserne des célestins où grouille un bataillon de gardes nationaux en attente.
Il perçoit une animation dans la cour de l’auberge de la herse d’or, il a comme l’impression irréelle que la vie continue malgré tout.
L’on apprend par des gardes qui se sauvent, que les combats sont intenses, que les Versaillais avancent irrémédiablement. Les blessés affluent, les femmes tentent de leur apporter du réconfort. Auguste les yeux mi-clos se couche à même le sol dans une pièce de la caserne, il est fatigué par sa nuit de veille. Agathe se multiplie, encourage tout le monde, elle va, elle vient, lui s’endort.
A son réveil il apprend par sa belle mère qu’Agathe est partie au plus près, elle veut servir, elle veut aider.
On voit de la fumée s’élever, des canons au loin grondent, comme des départs de feu d’artifice. On ignore tout, il n’y a pas de commandement. Le capitaine qui plaît tant à Agathe est parti avec un détachement, Auguste n’est pas volontaire.
Agathe voit maintenant les versaillais, ils sont organisés, impitoyables, les barricades qu’ils ne peuvent prendre simplement, ils les contournent. Les fédérés sont surpris de les voir arriver derrière eux, c’est un massacre.
Tel un automate des nouvelles galeries, Agathe avance au hasard, des femmes lui ont dit le sort qu’on réserve aux femmes de la capitale, viol et exécution. Elle ne sait si c’est la vérité mais elle tremble, les sens en éveillent. Au coin d’une rue le long d’une borne, elle aperçoit un soldat, il n’est pas mort, un râle s’élève à peine perceptible. Agathe se porte à lui pour le secourir, il n’a plus personne, la rue est déserte, le ciel est bleu, la fumée acre qui enveloppait tout a disparu comme par un coup de chiffon miraculeux.
Penchée sur lui elle le reconnaît, sa face est noire de poudre, ses yeux presque révulsés, un filet de sang doucement s’écoule de sa bouche entrouverte. Sa veste d’uniforme déchirée, en lambeau laisse paraître une horrible blessure, les mains serrées comme pour une prière, le bel officier au torse puissant qui faisait pâmer Agathe tient ses boyaux. C’est une masse de chair, de sang, de terre, c’est une vie qui s’éteint. Elle ne peut rien faire, lui soulève doucement la tête. Les Versaillais arrivent, elle va être prise. En une ultime folie elle lui dépose un baiser sur ses lèvres déjà séchées par un rictus de mort, puis se sauve, coure et coure encore.
C’est exsangue qu’elle arrive à la barricade où Auguste tranquillement déguste un quignon de pain avec du fromage. Folle de rage de voir tous ces hommes entrain de se repaître alors que d’autres crèvent pour la cause, elle hurle, les traite de lâches de sans couille, de fille. Certains rigolent, d’autres la menacent d’une correction, Auguste se tient silencieux la pipe à la bouche, avec une telle femme il se dit qu’il ne mourra pas dans son lit qu’elle le poussera à la dernière extrémité.
On raconte que le ministère des finances n’est plus que cendres, que le palais des Tuileries est victime d’un incontrôlable incendie. La furie incendiaire agit avec l’avancement des Versaillais. Des individus sans ordre mettent le feu à ces symboles de l’autorité, il ne doit rien rester. Les canons détruisent peu à peu les barricades, des arrondissements entiers sont abandonnés par les communards. Les versaillais exécutent sans procès, ceux qui sont pris les armes à la main. Les autres sont traînés dans des prisons dans des casernements victimes de violences et de privations.
Les heures se suivent, Agathe retourne chez elle pour se reposer un peu et se laver. Elle se sent souillée par le sang, par les larmes, par la mort, elle veut se purifier pour repartir au combat.
C’est un drôle de réflexe, une bizarre réaction. Elle descend dans la cour, pompe de l’eau à la fontaine à main puis remonte chez elle. Elle n’entend plus rien, le vacarme est comme atténué, lointain inexistant.
Elle se dévêt et énergiquement se débarrasse de toute la lie dont elle se croit enveloppée. Elle se frotte comme elle frotterait une culotte souillée. Puis un bruit, des paroles, la porte s’ouvre, elle est nue face à sa mère qui soutient un homme, il semble ivre, titube. Agathe ne sait plus quoi faire l’homme ne semble pas la voir ne la regarde pas mais pudiquement elle cache son sexe d’une main et sa poitrine de l’autre.