UN AMOUR FOURASIN, PARTIE 12, LA MAITRESSE JEANNE

Jeanne décida qu’une femme de sa condition ne pouvait allaiter et l’on se mit en quête d’une nourrice.

Cela fit rire dans la maisonnée, pour qui se prenait-elle cette intruse, cette gamine élevée au cul des vaches,. Elle ne se prenait en réalité pour personne, elle était elle même, elle s’élevait pour son fils, elle s’élevait pour rendre fier l’homme qui avait bravé les interdits pour elle.

Un jour il décida de l’emmener à La Rochelle. En voiture comme une dame, elle fit le chemin. Elle n’avait jamais vu de grande ville ne connaissant pas même Rochefort. Elle découvrit tout d’un coup de ses yeux émerveillés, les murailles de l’ingénieur Ferry, les vieilles tours qui surveillaient le port. Elle se posa bien des questions, pourquoi une des tours semblait vouloir s’écrouler, pourquoi cette foule grouillante sur les quais, pourquoi ces allées et venues d’embarcation divers dans le chenal. Simon lui expliqua tout patiemment. La maison familiale était dans le quartier de l’église Saint Barthélémy, si le magnou ressemblait à une ferme, l’hôtel des Gauvin ne ressemblait pas, lui à une maison de paysans. La demeure était vaste, les pièces aux hauteurs de plafonds considérables et une domesticité nombreuse. Jeanne n’y fut guère à l’aise, heureusement que le voyage était de courte durée.

Rapidement elle se lassa des rues boueuses de La Rochelle et de l’odeur fangeuse des ruisseaux qui venaient des faubourgs. Heureusement son quartier était pavé de belles pierres de leste et l’on ne se crottait pas dans les parages de l’hôtel. Simon la présenta un peu partout, aux dires de tous, la paysanne avait tout de même un brin de noblesse et surtout d’intelligence. On la trouva distinguée, pouvant tenir une conversation et évidemment les hommes lui trouvèrent une jolie gorge et un cul emprunt de majesté. Elle croisa même Abraham Étienne, qui fit montre d’un bel engouement à son égard. Une faille se créait dans la carapace familiale.

Ils rentrèrent à Fouras , Jeanne était de nouveau heureuse de sentir les embruns, elle faisait rire Simon en disant qu’à la Rochelle ce n’était pas la même mer.

Maintenant elle se promenait en reine dans le village, les notables la saluaient et les pauvres levaient leur chapeau. Même les rustres marins et leurs pêcheuses de femmes avaient compris la naissance de la puissance de Jeanne.

Ce n’était d’ailleurs plus la Jeanne mais madame Gauvin.

En mars 1767 comme toutes les femmes aimantes et partageuses de la couche de leur maître familial, elle annonça une arrivée prochaine.

Feue sa mère avait coutume de dire que pauvres ou riches les femmes devaient leur dû à la nature. Ces naissances sans distinction de condition étaient une rédemption que l’on devait au seigneur. Une belle connerie, Jeanne pas bigote pour un sou se serait bien passée de cette corvée qui lui arrivait aussi souvent que les gueuses.

Cette grossesse non voulue aurait pu être un cauchemar pour Jeanne si un événement ne s’était produit.Comme une marée qui efface les dessins des enfants sur une plage, comme un vent qui disperse l’architecture des nuages, comme la nature annihile un chemin forestier abandonné, le frère de Simon revint de ses préventions à l’égard du mariage de Jeanne. Par amour de son frère ou par intelligence il ne l’exprima pas mais ses venues au Magnou disaient assez qu’il en avait assez de la querelle.

Un jour on le vit au bras de sa belle sœur dans la cour du logis, un autre jour en grande cérémonie il l’emmena à la messe puis en promenade vers la citadelle. Les notables de Fouras riaient jaune mais puisque le chef de famille des Gauvin avait fait un pas vers l’intruse, il convenait maintenant de faire pareil. Simon et Jeanne furent invités partout, les portes s’ouvraient. Jeanne peu à peu devenait celle qu’elle aurait du être par sa naissance. Elle n’était plus née dans une mansarde de Breuil la Réorte mais dans un hôtel cossu de la paroisse Saint Barthélémy à la Rochelle. Elle n’allait plus traire les vaches, mais apprenait la musique, la danse, le dessin avec des maîtres. Elle ne dormait plus avec sa sœur dans un lit de drap de chanvre mais seule dans un lit à baldaquins enroulée dans des draps de soie. Elle ne vidait plus le fumier des étables mais sonnait la servante pour qu’elle vide son vase de nuit. Pour faire plaisir à son maître elle ne soulevait plus son jupon douteux mais faisait appeler pour qu’on l’aide à se dévêtir, la richesse se comptait aussi en épaisseur de tissu.

Elle ne marchait plus pieds nus ou en sabots mais chaussée de souliers faits sur mesure.

Sa sœur Marie, avec son mari Henri Bourdajeau accompagnés de leur petite fille Marie débarquèrent à Fouras pour s’y installer. Jeanne était à la fois heureuse de revoir sa sœur près d’elle mais un peu honteuse de voir arriver ces pauvres. La rejetant d’un coup vers son passé, dans la petitesse de sa sœur, elle se revoyait elle, le cul à l’air dans la paille violée par Simon. Il était impossible de hisser ces deux là au niveau des maîtres mais Simon donna des responsabilités à Henri. L’on vit dès lors Simon Gauvin bourgeois avec son beau frère Henri Bourdajeau journalier.

De quoi les deux discutaient personne ne le savait, mais une impression de camaraderie en ressortait. Henri comme sous une protection divine devint presque régisseur, après tout il était de la famille.

UN AMOUR FOURASIN, PARTIE 11, UNE INSULTE À LA MAJESTÉ SEIGNEURIALE

UN AMOUR FOURASIN, PARTIE 10, LA MORT DU DEUXIÈME ENFANT NÉ DE LA CUISSE GAUCHE

UN AMOUR FOURASIN, PARTIE 9, UNE VICTOIRE AMÈRE

UN AMOUR FOURASIN, PARTIE 8, LA MAITRESSE AU MAITRE

 

Laisser un commentaire