CEUX DE LA RUE DE L’ESCALE, PARTIE 27, LA MORT DE LA POUPÉE

 

Dans la chambre d’Alice règne un silence absolu, les tantes ne sont pas là, et sa mère a enfin daigné lui laisser une plage de solitude.

Les volets sont grands ouverts et la pièce est inondée d’une chaude lumière. Claire qui sait que la fin de sa fille est proche accepte toutes ses volontés même les plus tyranniques. Ne pas être en permanence encombrée de la présence de quelqu’un en est une. La mère souffre ne ne pas profiter de sa fille, il lui reste si peu de temps pour en jouir.

Alice qui depuis longtemps ne se berce plus d’illusion savoure sa solitude, elle sait qu’elle fait du mal à ses proches mais enfin, qu’on la laisse juste un peu avant le grand départ, avant le grand saut avant la récompense suprême d’un paradis sans maladie.

Elle a encore perdu du poids, pour un peu l’on verrait à travers elle comme à travers une feuille. Sa respiration n’est plus qu’un faible râle, sa poitrine se soulève avec peine. De ses doigts frêles comme des pattes d’araignées, elle fait le tour de son corps, c’est une dernière caresse qu’elle s’octroie. Elle sent ses côtes, perçoit les battements de son cœur qui bientôt cesseront.

Elle n’a pas la force de toucher ses jambes qui ne la portent plus, mais comme dans une révolte, elle joue avec les boucles de sa toison. Cela la fait sourire de mettre ses mains sur un endroit si interdit et qui bien évidement restera vierge de regards étrangers, vierge d’amour.

Le soleil que sa mère s’obstinait à lui cacher brûle maintenant sa peau, sa chaleur est réconfortante, elle veut partir aidée par cet astre et aidée par l’atmosphère particulière de la rue.

Il est temps, son dernier délai est déjà dépassé, elle lève la main, sa mère en pleurs rentre et vient s’asseoir à la tête de son lit, Gustave le père a abandonné ses presses et son bureau ce qu’il ne fait jamais et se tient droit comme un I d’imprimerie au pied du lit. Puis ce sont les tantes, Zoé renifle bruyamment, Adélie soupire, Lidie baisse la tête, seule Delphine la regarde et lui adresse un joli sourire.

Mais le défilé continue, sa bonne amie la servante qui depuis des mois se dévoue à la visage ravagé par le chagrin. C’est aussi Henri Gerbault le typographe dont elle est secrètement amoureuse et Théodore Lavenue un employé de Gustave. Ils font partis de la famille et sont les bienvenus.

Dans le fond de la pièce il y a aussi Léopold Delayant le témoin de mariage des parents et bibliothécaire de la ville de La Rochelle, c’est un ami de monsieur Mareschal, une sommité, un brave homme qu’Alice a plaisir à écouter parler.

Le temps s’étire, la chaleur est moins forte, la nuit vient, Élisa la servante amène des collations. Alice ne parle plus, ne bouge plus, on allume les chandeliers. Cette lumière blafarde et dansante qui remplace la lumière du jour a quelque chose de déprimant. Elle est annonciatrice de la venue de la grande faucheuse, Claire tient la main de sa fille, Auguste Masseau le prêtre entonne les prières des morts.

Soudain les flammes des chandeliers vacillent, oscillent, ceux qui somnolent, relèvent la tête, l’on s’interroge car aucun souffle assez fort ne peut faire trembler ces sources lumineuses. Puis plus rien la pièce est plongée dans l’obscurité totale, l’inquiétude prévaut, la peur gagne, Gustave se précipite hors de la pièce et va dans la cuisine pour un ramener un copeau enflammé. La lumière revient, et tous se tournent vers la petite. Mais sur ses lèvres déjà bleues, aucun signe de vie ne s’échappe . Claire ne perçoit plus le pouls de sa fille, elle hurle de désespoir et se jette sur son enfant pour l’embrasser et voler un dernier instant à la mort. Le chat gris qui depuis le début de la maladie ne quittait pas sa petite maitresse se redresse. Lui qui depuis des heures était lové le long d’Alice ne semble plus rien avoir à faire sur le lit. Il regarde la petite, renifle, miaule légèrement et lève la tête vers Claire semblant vouloir lui dire quelque chose. La maman un instant hésite puis prend le chat dans ses bras, sa douleur est comme apaisée. Gustave et les autres ne comprennent pas, seule Delphine sent ce que Claire a perçu. C’est sans doute inexplicable, ce n’est qu’un manifestation normale d’un désir fou, celui d’une mère qui ne veut pas que l’âme de sa fille disparaisse. Mais peut importe de fait, de croire où ne pas croire, seule l’atténuation du désespoir compte.

Il est trois heures du matin Alice 15 ans n’est plus, la petite poupée de la rue de l’Escale gît les mains jointes serrées sur un chapelet d’ivoire.

 

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