CEUX DE LA RUE DE L’ESCALE, PARTIE 13, ROSE LA PETITE FLEUR DE LA RUE

 

Rose Robert a seize ans, elle oscille entre l’enfant et la femme, son corps est un peu entre les deux, pas encore les générosités d’une femme faite mais la perfection de la première esquisse de la nature.

Elle n’a que seize ans mais son devenir elle ne le voit pas, le corps courbé à faire briller l’escalier de Madame Lidie, elle ne veut en aucun cas devenir une oui Madame, comme vous voulez Madame, selon votre désir Monsieur. Elle voit plus grand, veut élargir un jour son horizon, capter le corps d’un homme fortuné pour pouvoir pénétrer son esprit, le dominer et lui faire sentir que la beauté s’achète mais que la jeunesse ne se vole pas.

En attendant elle profite de la jolie place qu’elle a obtenue chez les Admyrauld, Madame est gentille et respectueuse du personnel, chaque fin d’année elle donne une robe à ses domestiques, peu portée, presque neuve, elles font baver les autres servantes de la rue. Les autres maîtresses se gaussent et s’énervent de voir les deux domestiques à la Lidie se pavaner dans leur élégance bourgeoise. Monsieur est certes un peu plus distant, plus cassant, l’on dirait qu’il en veut à la domesticité de connaître son quant-à-soi. Heureusement il n’est pas souvent là.

Rose est un peu l’égérie de la rue, certes beaucoup de femmes sont plus belles qu’elle, plus élégantes, plus intelligentes et plus désirables, mais l’ensemble des suffrages vont à sa personne.

Le vieux Louis Babin quand il la croise, la mesure comme un maquignon, Monsieur Mareschal lui, baisse la tête pour voir par dessus ses lunettes et embrasser sa croupe d’une vue d’ensemble. Les ouvriers typographes ne sont que des merles tant ils sifflent lorsqu’elle passe en ondulant. L’autre jour Louis Desroches le cocher lui a mis une main au derrière. Charles Martin le tonnelier, un vieux de cinquante ans abandonne son ouvrage quand elle passe et lui lance des œillades pathétiques, Henri son fils petit apprenti rougit comme une fille en s’imaginant on ne sait quoi.

Il en est de même pour tous les hommes de la rue, mais elle pour l’instant n’a d’yeux que pour Charles Martin fils, le décrotteur. Elle espère l’atteindre en fricotant un peu avec son frère Eugène, histoire de le rendre jaloux, histoire qu’enfin il la regarde un peu.

Séduire l’un pour avoir l’autre n’est pas dans ses intentions d’autant qu’elle ne voit pas Charles comme un potentiel avenir mais plus comme un objet initiatique afin de mettre au point un système de séduction féminine qui pourrait la mener au sommet.

Eugène finalement serait plus apte à cet emploi car il a posé son regard sur elle mais ne s’est pas contenté de cela.

Jour après jour s’est nouée entre eux une sorte de complicité, une amitié qui un jour a débouché sur une connaissance plus intime. Lui n’avait que cela en tête et elle se convainquait qu’elle en avait aussi envie. Ils avaient pour habitude de se retrouver dans la remise à bois du père Martin et du père Daviaud. Comme le tout à chacun ils commencèrent par des baisers, puis des mains s’égarèrent. Ce n’était que l’apprentissage de deux débutants, un maraichinage vendéen, un essayage, un avant goût de l’aventure des corps . Ces jeux tendres mais tendancieux finissent toujours par le péché d’Ève, Rose dans un moment de folie monta plus haut son jupon, et Eugène dans un moment d’égarement baissa plus bas son pantalon. Rose ne pensait pas que l’acte fut aussi rapide et s’était imaginée autre chose, bien que tout de même et elle en convenait, elle avait perçu l’ombre d’un petit plaisir. Eugène dans sa vantardise congénitale s’imagina qu’il avait été digne d’un Casanova alors que sa prestation tout en promptitude n’avait été finalement que l’assaut mal mené d’un débutant preneur de citadelle.

Rose a la certitude que ce passage à l’acte l’aidera au mieux, mais se promet de ne jamais recommencer avec Eugène. Lui chaque jour raconte sa bonne fortune à qui veut bien l’écouter, en rajoute et énerve son frère qui lui n’a de cesse de cueillir une autre rose du parterre de la rue de l’Escale.

Rose ne sait guère pourquoi elle est attirée par Charles car son appétit de grandir dans la société ne serait pas rassasié avec cet ouvrier sans ambition.

Il serait plus judicieux dans un premier temps de séduire un employé de la préfecture, un subalterne un peu âgé attiré par le corps juvénile de Rose puis voir et attendre un veuvage qui lui assurerait une respectabilité et une petite rente afin d’enfin entrevoir un beau mariage.

Elle rêve lorsqu’elle récure, lorsqu’elle épluche les légumes ou qu’elle puise de l’eau , elle se doute que les écueils seront nombreux, surtout ne pas se faire engrosser par un imbécile, ne pas se retrouver liée avec un chiard au cul merdeux, boulet en chaine  dont elle ne voudrait pas garder le père.

Mais Rose sans qu’elle sans doute une minute est le fruit de la sollicitude d’un autre homme de la rue, François le tonnelier un coutre à la main, l’observe derrière un pilier de l’arcade qui jouxte son atelier. Malgré l’amour qu’il porte à sa femme il est, sans qu’il le sache réellement obnubilé par la petite garce aux Admyrauld. Il se prend à la guetter et surtout se surprend lorsqu’il fait l’amour à sa femme de penser à la petite.

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