
Par sa fenêtre Louise Babin aperçoit Charles Martin entrain de discuter avec la bonniche du dessus, elle en a un pincement au cœur et comme une rage interne. Un sentiment de jalousie la pourfend. C’est un torrent irrépressible, à chaque fois qu’elle entrevoit ce jeune homme, il se passe dans son corps des choses bizarres. La nuit, elle rêve de lui, c’est abominable, c’est animal.
Elle ignore tout de l’amour physique mais elle subodore que ce qui l’agite en pensant au corps de son voisin n’est pas très chrétien. L’autre soir avoir l’avoir entrecroisé elle a été en proie à un désir incontrôlé. Une femme honnête ne s’étend guère sur le sujet mais le fait de penser à ce diable de voisin, lui a procuré un plaisir immense, insoupçonné. Ce simple égarement à son point de vue, demande pénitence, il n’est pas commun qu’une fille de bonne famille se laisse aller à de telles divagations. Le lendemain confuse et rougissante, à travers la grille du confessionnal, elle se confie au curé. Il l’écoute avec attention sans la questionner, n’y intervenir. Voila c’est fini, elle a battu sa coulpe et visiblement si elle se réfère au nombre de Salut Marie, ce n’est que peccadille pour le jeune prêtre de la cathédrale. Son repentir n’a pas été vraiment dur à obtenir et elle s’en félicite. Elle en conclue donc que le soir dans sa chambre, dans le silence et l’obscurité de la nuit elle pourra se laisser-aller à des pensées immorales et se persuade que son attitude est simplement naturelle. C’est pour elle une voie d’exploration.
D’ailleurs le bon père a été plus choqué par le fait qu’elle ait tourné sa pensée vers un moins que rien de vil condition plutôt que par un acte que l’église réprouve en général. Le curé expert dans l’âme humaine a senti que Louise n’avait péché que par ignorance, il marqua tout de même dans son esprit qu’il lui faudrait quand même suivre la chose.
Zoé et sa bonne arrivent au 9 rue Dauphine après avoir traversé la place royale et longé l’hôtel de Craon. C’est madame De Coupé qui poliment reçoit Zoé, les deux femmes ont sensiblement le même age et s’entendent à merveille. Rose rejoint l’office où les domestiques présents pourront se révéler les cancans de leurs maîtres.
Monsieur le Baron est là, qui attend les deux femmes, presque au garde à vous dans une fixité de statue, il claque presque des talons en se baissant pour déposer un baiser sur les gants de Zoé. Lui est plus âgé, son visage est marqué par les nombreuses années. Sa peau est grêlée de taches de vieillesse, ses bajoues sont flasques et sa bouche est presque édentée. L’ancien lieutenant colonel de cavalerie fait peine à voir. L’ancien garde des feus duc de Berry et duc d’Artois a maintenant l’allure d’un rentier sur le déclin. Mais la volonté qu’il avait au temps de sa jeunesse lorsqu’il avait pris le parti de son roi et qu’il avait combattu ses compatriotes au sein de l’armée des émigrés, est toujours intacte. En homme sur de sa position et de son rang, il n’a donné sa fille qu’au prix de nombreuses concessions.
Le contrat devant notaire est en passe d’être bouclé et la longueur de l’acte pourrait faire penser à un mariage royal.
Le Baron maintenant entend faire du mariage de sa fille un événement mondain, rien ne devra être laissé au hasard et la liste des invités est encore sujette à de nombrables discutions.
En effet si les deux familles s’entendent à merveille, il n’en n’est pas de même pour leur entourage en cette période marquée par l’accession au pouvoir de Louis Napoléon.
Monsieur le Baron, royaliste et légitimiste de surcroît ne peut admettre qu’un représentant de cette famille honnie soit arrivé au pouvoir.
Mais il a bon espoir que les Français redeviennent raisonnables . Mais de toutes façons, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la république en 1848 ne pourra se représenter pour un deuxième mandat en 1852.
Ce n’est pas à l’évidence la pensée du futur marié, qui lui sans s’opposer à son futur beau père, penche plutôt vers un renouveau politique incarné par le neveu. La société Rochelaise étant partagée, l’élaboration de la liste des invités et leur placement vont être un véritable casse tête. Zoé n’en est pas sa première négociation car c’est avec maestria qu’elle a marié sa première fille Zoé Augustine. Celui qui a fait choix de son ainée se nomme Christopher Ege, il n’est pas français mais dans ce monde de la finance et du négoce ce n’est nullement préjudiciable. Son statut de banquier efface de toutes façons n’importe quelles tares. De son norvégien de mari, Zoé a deux petites filles. Elles sont nées toutes les deux rue de l’Escale car leur mère a fait ses couches dans la maison familiale, Christopher travaillant lui à Fontenay le comte. La seconde fille de Zoé en entrant dans l’illustre famille Admyrauld n’a pas dérogé loin de là. Un sang pur coule dans les veines de ses petits enfants et elle est sure que son défunt mari aurait apprécié ses choix. Certes, la future n’est point jolie, voir même un peu disgracieuse, mais c’est secondaire car son éducation est soignée et Zoé est certaine qu’elle tiendra bien le ménage de son fils. Pour ce qui est de la bagatelle il se forcera à la féconder pour procréer afin de perpétrer sa race, pour le reste il fera comme les autres font, il se prendra une maitresse. D’ailleurs un temps elle a suspecté son propre mari d’en avoir une, cela n’avait été qu’une simple intuition corroborée par une période où il l’avait moins sollicitée en leur intimité.
D’ailleurs maintenant qu’elle songe à ce sujet tout le monde dit que son voisin le vieux gendarme, entretien une catin qui pourrait être sa fille, c’est d’une telle répugnance que Zoé en frémit.
Marie Anne Boutet Destouches née à Rochefort le 17 juin 1792, décédée le 15 novembre 1873 au 31 rue Dauphine La Rochelle.
Elle s’est mariée le 31 juillet 1821 à La Rochelle à Pierre Charles François De Coupé, Baron, lieutenant colonel de cavalerie, chevalier de saint Louis et chevalier de la légion d’honneur lui même né le 11 mai 1776 à Montmorillon ( 86 ) et décédé au 9 rue Dauphine à La Rochelle le 03 février 1854.