
Marie depuis le temps a appris à connaître sa maîtresse, elle s’accommode de ses sautes d’humeur et de tout le reste.
Tous les matins le cérémonial est le même, la domestique monte de l’eau pour la toilette de Madame puis redescend avec le vase de nuit. Malgré que Madame soit pudibonde elle n’hésite pas à lui confier sa propreté et sa nudité. Bien sur Madame se lave seule mais disons qu’elle l’assiste en tout. Les deux font fi de la différence qui les sépare et c’est justement cette différence qui permet à Madame de franchir le seuil de cette promiscuité. Marie l’aide aussi à enfiler ses vêtements, une femme bien née ne saurait le faire seule. C’est source de conflits, de disputes, la domestique est une gourde.
Marie redescend ensuite à l’office pour y rejoindre sa fille qui déjà s’affaire au service du premier repas de la journée de la famille.
Marie Desroches a cinquante deux ans, elle n’a plus la silhouette qu’elle avait a vingt ans mais sa haute taille, sa poitrine forte qui s’obstine encore à défier la gravité et ses hanches larges de femme généreuse en amour, font que les hommes se retournent encore volontiers sur son passage. Elle en retire une fierté et son mari une vive inquiétude.
Elle est en place auprès de madame depuis des années et contrairement à d’autres domestiques elle et sa famille sont logées décemment. Les gages sont corrects et si la santé le permet elle pourra avec son homme se retirer dans une petite campagne des environs.
Magdeleine sa fille est aussi domestique dans la maison, au physique, elle tient plus de son père, fluette, de petite taille, les seins d’une garçonne, un regard fait de feu et d’acier, une peau de mauresque. C’est bizarre et les mauvaises langues pensent que la Marie a joué avec un marin venu des mers du sud, qu’elle s’est donnée sur une toile de jute dans un des nombreux entrepôts du port et que son porteur de corne de mari a endossé la loupiote.
La petite n’attend à la vérité qu’une chose se marier pour s’émanciper de la poigne maternelle car rien n’est plus dur que de travailler en famille. Au vrai, elle a plus de remontrance de sa mère que de madame Zoé.
Cette dernière est maintenant attablée dans un petit salon qui donne sur la rue, elle n’a pas une vue bien dégagée car son regard se pose plutôt sur les lucarnes et les toits des maisons d’en face. Mais elle y voit aussi le toit de l’ancien hôtel Villemarais.
Marie dans sa crasse ignorance, pensait que la rue de l’Escale devait son nom au port de la Rochelle et aux nombreux bateaux qui justement y faisaient escale. Sa maîtresse l’en détrompa, la rue tenant son nom de celui de Jean de Lescale conseiller du roi, lieutenant criminel en 1627 et président du présidial de la Rochelle. Beaucoup moins romantique et enchanteur mais c’est ainsi.
Madame Zoé sanglée dans une robe d’un autre âge, les cheveux attachés, couverts d’un bonnet de dentelle que seule les vieilles femmes portent, mâchonne son repas.
Son impatience grandit car elle n’entend pas son cocher revenir avec la voiture. C’est en effet son jour de visite et rien au monde ne la ferait changer de jour et d’itinéraire.
Dix fois elle sonne Marie pour savoir si elle n’a pas de nouvelle de son mari. Chez les Bernon la domesticité est familiale et celui que Madame attend est donc son malandrin d’époux
Elle n’a pas plus de nouvelle que sa maîtresse mais elle se doute que Louis qui souvent profite de la mansuétude de Madame est allé boire un petit remontant avant de récupérer les chevaux à l’écurie et les atteler à la voiture.
Louis Desroches est cocher, il est bien sûr dans la domesticité mais on peut le considérer comme un personnage important de la maison, il est d’abord le seul homme et en tant que tel, sait se faire désirer. Madame lui voue une espèce d’admiration canaille qui laisse à penser que la froide veuve aurait pu avec des années de moins se laisser encanailler par un membre du vil peuple. Il est un peu hâbleur, un peu buveur, un peu coureur de filles et un peu insolent. C’est d’ailleurs ce qui a plu à Marie et elle s’estime heureuse d’avoir pu se marier avec lui malgré qu’elle soit son aînée de dix ans.
Elle considère que la prise a été bonne malgré tous ses travers. Louis est né à Dompierre dans la banlieue de La Rochelle, là bas en partant sur Paris alors qu’elle est du département des Deux sèvres. D’ailleurs a ce sujet Madame dans les premiers temps a tenté de lui faire prendre un autre accent que celui que lui a donné ses ancêtres ou plutôt lui a imposé d’utiliser le Français en lieu et place de ce dialecte poitevin qui écorche les oreilles.
Madame a sa canne à la main, Marie lui amène sa capeline, elle arpente la pièce et la dispute en disant qu’elle va tous les jeter à la rue. La domestique baisse la tête, mais sourit sous cape car Madame a des habitudes telles qu’elle ne pourrait changer de domestiques.
Enfin la voiture et là, telle Joséphine à la Malmaison ou Marie Louise aux Tuileries elle descend avec superbe les marches du bel escalier de pierre en dédaignant la rambarde artistiquement ouvragée, elle est vieille certes mais encore alerte.
Louis Desroches est né le 01/05/1810 à Dompierre sur mer en Charente maritime de Louis Desroche et de Marie Landriau
Marié à La Rochelle le 25 mars 1835 à Louise Rasteau ( Marie sur recensement 1851 ), née à Avon département des deux sèvres le 15/10/1792 et décédée le 12 /12/1879 à La Rochelle au moulin de la monnaie.
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