LES FARINIERS DE LA ROULIERE, PARTIE 15/17, LES TROIS MARIE

Les frères vont pouvoir maintenant s’entre détester même si Pierre l’aîné devient chef de famille et responsable de la fratrie.

Le 20 novembre 1741 Pierre marie sa sœur aînée à un charpentier de gros œuvres nommé Jean Suire. C’est un heureux soulagement qu’on se débarrasse de cette acariâtre trentenaire. On a beau dire que c’est dans les vieux pots que l’on fait la meilleure soupe la Marie Fleurisson virait à la vieille fille. Son frère Jean avec élégance déclare que sa fleur devait être bien fanée et que son conin n’allait plus enfin lui servir qu’à pisser.

La patronne a une ennemie de moins dans la maison et l’on dispose d’un couchage de plus.

Huit ans de mariage et toujours pas d’espérance, c’est cruel et insupportable pour le couple, la virilité d’un homme se jouant sur sa fertilité. Évidemment la faute en incombe à Marie, un homme ne peut être stérile.

Pierre se jette dans le travail, pour un peu il aurait dormi aux pieds des meules.

Lorsqu’ils apprennent que leur sœur Marie est enceinte du journalier cela vire au drame, elle en parle au curé Luneau qui en grand spécialiste lui conseille de faire comme son mari le désire. Pour entendre une réponse aussi bête elle aurait bien pu poser la question à l’idiot du village.

Le 15 janvier 1743 après de longue négociation Jean épouse Marie Neau, une fille de laboureur à bras, un beau brin de fille au teint blafard qui n’apporte en dote que quelques guenilles et une petite pièce de vigne du coté du Gué d’Alleré.

La noce est magnifique mais Pierre a fait le nécessaire pour qu’elle soit moins belle que la sienne, aînesse oblige.

Le 24 mars 1743, Marie Fleurisson donne naissance à un petit Suire qui est nommé Jean comme son parrain le jeune marié. La pauvre au ventre affamé doit assister sa belle sœur, en rentrant au moulin elle se jette sur son lit et pleure tout son saoul.

Ce n’est pas la seule difficulté,  en se mariant le Jean a introduit au moulin un germe encore plus dangereux que le choléra. Les trois Marie, la vieille, la femme du chef et la femme du second doivent en effet s’entendre sur tout, mais de fait elles ne s’entendent sur rien. Les deux frères en repiquant leur meule les entendent gueuler comme les oies du capitole.

C’est la vieille qui cède la première, le 29 août 1743 Marie Brillouet est enterrée au petit cimetière, pour un peu les deux belles filles auraient dansé sur sa tombe.

Née sous le règne du roi Soleil elle meurt sous celui des sœurs de Nesle. La fin d’une époque sans doute et le début d’un nouveau règne chez les fariniers de la Roulière.

Les deux frères s’entendent fort bien, mais en sera-t’ il de même avec les cadets Nicolas et Jean Baptiste. Heureusement la coutume fait que les puinés restent au service des plus vieux, c’est en quelque sorte des valets du même sang que les maîtres.

En mars 1744 , Pierre assiste à l’enterrement de Jean Rouhault l’assesseur du comté de Benon puis à celui de Marie Louise de La Porte fille du seigneur en partie du Gué d’Alleré et de dame Louise Guy Poirel d’une vielle famille du comté. Cela fait dire à Pierre que la mort n’a pas de préférence et qu’elle emporte tout le monde. Elle moissonne à merveille et ferait une journalière de grande classe pendant les moissons.

C’est bien une réalité car au moulin elle passe.

Après avoir hésité un peu elle repart avec Marie Magdeleine Naud la femme au Jean, pas le temps d’avoir un héritier, la belle poupée de 25 ans variolée n’a guère le temps de pleinement apprécier sa vie de femme.

Sous les ailes du moulin il y en a une qui règne en maîtresse absolue d’autant qu en fin d’année, elle a une grande nouvelle à annoncer. Elle a enfin un espoir, plus de menstrues, cela reste à confirmer, restons prudents, mais ce noël a quand même  un parfum de bonheur qu’elle n’attendait plus.

La famille est nombreuse, il faut marier les sœurs, c’est un vrai combat, il y a beaucoup de prétendants. Sans être riche les meuniers ne sont  pas les plus à plaindre et s’introduire dans leur cercle est assez recherché.

Ce fut Jacques Mouraud un humble journalier qui obtint le saint Graal de déflorer la sœur du farinier.  La belle Jeanne âgée de 27 ans va devoir quitter le village de la Roulière pour se terrer dans les masures du bourg. Assurément elle serrait bien restée bercée par le bruit des ailes fouettant le vent.

Le mariage est célébré par le vicaire Prendergast car le père Luneau en est empêché. Jean Fleurisson le frère a la fierté de signer le registre, de la famille, il est le seul à savoir écrire, c’est une supériorité qu’il a sur ses frères. Cela ne lui donne pas le statut de chef mais seulement une supériorité morale.

Il aimerait devenir indépendant et prendre un moulin dans la région, à moins de retourner dans les marais de ses ancêtres.

Mais rien ne se présente dans la multiplicité des moulins de la région, il restera donc avec Pierre, Nicolas et Paul.

Alors que les paysans s’affairent à la grande affaire, la farinière se tord de douleur sur son grabat de parturiente, Élisabeth Servant dubitative malgré son expérience de matrone se gratte la tête. L’enfant est vraiment mal positionné et rien n’y fait  pour le faire tourner.

L’accouchement dure et dure encore, la veuve Isambart s’ingénie à sauver l’enfant et la mère. Elle n’a de connaissance que sa longue pratique, elle a mis au monde bon nombre d’enfants mais sa méconnaissance de certains fondamentaux fait que comme beaucoup de ses consœurs elle en tue involontairement quelques uns.

Celui-ci, elle finit par le sortir du ventre supplicié de Marie, devant la faiblesse de celui qu’on prénomme Pierre, la matrone ondoie l’enfant. Le 11 juillet 1745 on amène l’enfant à l’église Saint Pierre, bien sûr la mère impure n’assiste pas au baptême mais Pierre le père et le reste de la famille assistent avec fierté à la cérémonie d’entrée du petit dans la communauté chrétienne.

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