LES FARINIERS DE LA ROULIERE, PARTIE 2/17, L’ANCÊTRE

Le vieux Jean qui doit bien avoir 60 ans a commencé sa vie de trime avec son père qui déjà tenait un moulin là bas au loin dans les marais de l’île d’Elle . En une région où l’eau et la terre ne font qu’une, où l’on circule en barque et où les grains de la plaine de Marans n’arrivent que sous les meules avec difficultés.

Pierre n’a pas connu le vieux Jacques, père du père, mais l’identité familiale fait que son fils Jean, quand il est en verve après boire, nous conte des histoires merveilleuses sur ses ancêtres. A l’entendre certains soirs la famille Fleurisson aurait-elle même ramené le moulin à vent des croisades.

C’est peut être un peu exagéré, mais de fait la famille farinait depuis au moins cent ans. Cela en fait déjà une belle dynastie et Pierre se gausse largement de cette origine.

Jean avait décidé d’abandonner la terre des huttiers pour celle des charbonniers, vers les années 1700. Il laissait le grand moulin de l’ile d’Elle à ses frère Mathieu et Jacques et allait voir ailleurs si l’herbe était plus verte et surtout le blé plus abondant.

Pierre se souvenait encore de son arrivée dans cet univers si différent, la forêt avait remplacé l’eau, le ruisseau de la Roulière, la Sèvre Niortaise.

Les eaux vertes des marais avaient laissé place aux cimes vertes de la sylve qui entourait presque entièrement de son inquiétude profondeur le petit hameau d’où s’élevaient les ailes familières des moulins.

Le chant des grenouilles qu’il allait pêcher, ne résonnait plus que dans sa mémoire. C’est celui des loups qui maintenant l’inquiétait .

L’activité autour de lui le fait sortir de sa torpeur et de ses souvenirs d’enfance, il est maintenant dans cette province d’Aunis et dans ce comté de Benon.

Il a voulu que son mariage soit magnifique, pour impressionner et marquer son aisance et aussi pour complaire à sa belle ou du moins à la famille de celle-ci.

Marie Brillouet est orpheline d’un père farinier, on en sortait pas de se métier, les dynasties se créaient ainsi au gré des contrats notariaux signés par les pères, les frères, ou les oncles.

En l’occurrence l’affaire, car cela en est une, a été traitée par un cousin germain de Marie. François Parpay par un lointain cousinage, avait été nommé curateur de sa cousine, ce laboureur cossu est un négociateur difficile. Cette famille qui par mariages et alliances s’élevait peu peu, touchait les Poirel et s’enorgueillissait d’un arpenteur et juré du comté de Benon. La susceptibilité et la versatilité de ces coqs de village, fit perdre à Jean ses derniers cheveux. Mais enfin la dot fut jugée belle par les parents du marié et son espérance d’avoir le moulin pour lui seul emporta la décision des membres de la famille de la mariée.

On avait signé chez le notaire, ne restait que l’union devant Dieu et l’union des corps.

D’ailleurs ceux-ci se dirigent vers Pierre pour le saluer.

Jean Parpay ressemble à un gros chapon, gras comme un moine, rougeaud comme un bourgeois bousculant une fille dans un bordeau. Suant sous sa grosse veste de velours, soulevant sans cesse son chapeau pour se rafraîchir, l’on voit qu’il a goûté au vin du père. D’ailleurs au loin ce dernier rigole saoul de voir l’arpenteur enivré avant la messe.

François le curateur d’une forte corpulence est  très gras,mais sa graisse se cachant dans son immensité fait de lui un colosse à sa manière.  Lui aussi a chaud mais semble moins ivre. Il doit accompagner sa cousine alors pas de fanfaronnades, l’on verrait après pendant le repas de noces.

André Goron un oncle de Marie les accompagne, lui plus humble en vêtements, en attitude et en prestance les suit comme un ratier suit son maître à la chasse. Marie l’aime bien, alors Pierre aussi l’aime, de toutes façons une noce avec du monde vous pose un homme et il aurait été inconvenant de ne pas étendre les invitations au maximum.

Maintenant il n’est plus temps de bailler aux corneilles, les préparatifs sont presque terminés et les femmes qui doivent aller à la cérémonie ont encore à se faire belles.

La responsabilité des cuissons et des derniers détails reposent sur des servantes gagées pour la circonstance et quelques voisines âgées que le chemin jusqu’à l’église effraye un peu.

Les deux violoneux arrivent et discutent avec le père. Pierre au loin voit le ton monter et se rapproche, les deux bougres veulent une rallonge car on leur demande de jouer plus longtemps. Cela semble logique mais pour le vieux une parole engagée est comme un roc, on ne peut se déjuger. Pierre accorde les quelques pièces, les repas et le coucher dans la grange. On ne peut pas prendre le risque ne pas avoir de musiciens.

La foule est maintenant dense, la famille, les voisins, les connaissances, la clientèle. Tous sont venus pour honorer la famille respectée du meunier, puis l’on est dimanche et le jour est celui du seigneur. On ne peut travailler, alors assister à un spectacle gratuit, on l’on pourra peut être manger de la viande et boire du vin c’est vraiment une aubaine.

Bien sûr tout le monde se demande pourquoi le curé a accepté de célébrer cette union ce jour là, c’est plutôt rare et le curé n’est pas du genre à transiger. A moins que la prébende qu’il va recevoir et les beaux habits qui vont se trouver dans le cortège n’y soient pour quelque chose. Tout est négociable en ce bas monde, que cela soit dans le monde terrestre ou le monde des cieux.

Pierre s’énerve de n’avoir pas encore vu sa promise, elle se cache depuis ce matin, sa mise en beauté dure un peu trop longtemps.

Elle est en retard, toujours en retard, il va falloir qu’elle corrige cela afin qu’il ne soit pas obligé de le faire lui même. Heureusement elle arrive enfin accompagnée de Jeanne et Marie, elle est sublime en sa jeunesse sa fraîcheur et sa virginité. Elle a 22 ans et son corps au firmament de sa juvénile beauté. Pierre est désarmé devant son sourire, on se presse autour d’eux, il faut partir car le curé là bas au bourg, va faire une grise mine.

Sur ordre les musiciens entament une lancinante musique, le fifre parle au violon qui par une sorte de plainte lui répond. L’air se fait maintenant entraînant l’on sort de la cour du moulin et l’on se dirige vers le village.

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