PAR LE REGARD D’UNE FEMME, ÉPISODE 8, LES YEUX DE LA FEMME MURE

Il semblait porter en lui toute la misère du monde, même ses yeux qui pourtant n’étaient qu’étincelles, avaient fini par s’éteindre. Trop de malheurs, l’eau, la grêle, le froid, le phylloxéra, la cherté des semences, l’effondrement des cours du blé l’avaient transformé en porte faix du malheur.

Fort encore, son dos pourtant se voûtait inexorablement comme attiré par la terre qui viendrait le prendre. Son pas, si sûr, si rapide se faisait plus lent, plus lourd, comme hésitant sur le chemin à prendre. Parfois il semblait qu’il allait s’allonger là dans le grand chemin, attendre et mourir.

Autrefois lorsqu’il rentrait j’avais le droit à ce que j’imaginais être des moments de tendresse, il me pinçait, me frottait sa barbe dans le cou, tentait gentiment de lever mes cotillons, me plaçait une plaisanterie salace qui me faisait rougir. Mais maintenant plus rien, il accrochait son chapeau à un vieux clou, se délestait de sa veste sur un dossier de chaise et invariablement se coupait un morceau de pain dans la miche qui l’attendait sur la table, ensuite les minutes s’égrenaient, longues et d’un mortel ennui.

Je ne savais plus si j’aimais cet homme mais je ne savais pas non plus si je l’avais déjà aimé. Pour sûr je le respectais, je vivais en bonne entente, il ne me battait pas comme plâtre, sachant simplement être raisonnable lorsqu’il me corrigeait. Il ne buvait pas plus qu’un autre et au contraire de certains il avait le vin doux et je savais qu’au retour de l’auberge où d’une fête il serait doux comme un agneau, voir caressant lorsqu’il me prendrait.

Mais bon il n’était pas le prince charmant des contes, il n’était pas le monsieur des châteaux, il n’était que le paysan aux mains calleuses à la propreté douteuse et à la parole chiche

Alors étais-je heureuse où résignée à cette vie que je n’avais pu évitée, cela restait un mystère.

En ce moment où j’étais encore une fois pleine j’opinais pour un triste destin. De mes trois premiers accouchements il ne me restait qu’une fille. Jean le premier était mort dans son petit berceau. Sans même un cri, sans manifestation, sans vouloir nous déranger, nous l’avions porté en terre comme un petit chat d’une portée non désirée.

Jean le deuxième fut plus prompt à mourir encore, né malingre avec à peine un souffle de vie nous avions eu les plus grandes peines à le tenir en vie avant que la sage femme ne l’ondoie. Notre fille au contraire  quand à elle grandissait comme une herbe folle dans un champs sarclé, chaque jour elle semblait inscrire sur son visage les lettres qui disaient à son père,  » je suis une fille papa, je suis ta fille  »

Jamais il ne la prenait sur ses genoux, jamais il ne la regardait, indifférent à cette jeune femelle qui pourtant le convoitait du regard suppliant d’une jeune biche. Cette poupée qui coulait son ombre dans la mienne, qui mimait mes gestes, qui singeait mes mimiques m’apportait parfois une once de bonheur. Elle était belle, souriait à la vie, insouciante encore. J’avais été comme elle et c’est pour cela que je m’inquiétais pour son devenir. Mais l’inquiétude que j’avais pour sa vie était-elle de l’amour. Je n’en savais rien n’ayant pas la solution à la résolution complexe de cette existentielle question. Parfois en frottant mon linge je me disais que de simplement me poser la question voulait dire , voulait me crier que je n’étais qu’une mauvaise mère dépourvue d’amour maternel. Alors que d’autres fois en d’autres moments je me disais exactement le contraire.

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