PAR LE REGARD D’UNE FEMME, ÉPISODE 4, LES YEUX D’UNE JEUNE FEMME

Alors que les jours se traînaient, que la nuit rigolait de sa supériorité sur le jour, que la végétation semblait vaincue par une force obscure, dans la maison, on s’agitait.

Le fils d’Hypnos et de Nyx, le divin Morphée avait desserré son emprise sur le long hivernage que nous nous imposions depuis l’arrivée des grands froids.

Moi personnellement je serais bien restée plus longtemps dans ses bras, mais si l’agitation qui faisait bruire de multiples sons dans le logis ne me concernait pas, ma mère en avait décidé autrement.

En effet nous étions dans les préparatifs du mariage de ma sœur. Cela n’avait pas été facile de lui trouver un mari, lorsque vous aviez un chiard dans les jupons, vous trouver un compagnon n’était pas pas plus aisé que de danser une bourrée avec une jambe de bois.

Avant que de virer vieille fille, elle n’avait pas d’autre choix que d’épouser un sans le sou. Le gars était pauvre comme un mendiant, sot comme un baudet et laid comme un poux. L’être me répugnait au possible et je tremblais pour ma sœur de l’imaginer dans les draps blancs de la nuit de noces. Oui maintenant j’avais vieilli et je savais vraiment ce qui se passait dans les alcôves, sans pour sûr m’y être essayée. Tout allait donc très bien dans le meilleur des mondes paysans. La nature était en instance mais des travaux de labours n’en étaient pas moins nécessaires. Mon père ,un matin, attela donc les bœufs pour retourner une pièce. Le temps était fort menaçant, la température abaissée par un fort vent d’est, pouvait laisser à penser d’une neige prochaine.

Il était prévu que je lui amène son quignon de pain, son fromage et sa touque de vin pour qu’il gagne du temps. Mais je prétextais une indisposition et ma mère de mauvais gré s’y rendit. Bien m’en avait pris, elle rentra trempée et gelée. Je me fis petite tout l’après midi. Le soir ma mère se plaignit de douleurs dans la poitrine. Elle était brûlante et frissonnait. Le lendemain elle ne se leva pas, le père me secoua et je dus remplacer ma mère dans les tâches matinales. Ma sœur domestique au dehors n’était évidemment pas présente.

Seule avec maman je dus m’en occuper, son visage avait changé depuis la veille, plus aucune trace de jeunesse et la maturité avait muté en vieillesse. Son front était brûlant, sa respiration était sifflante et de violentes quintes de toux achevaient de lui voler sa force. Je tentais de lui faire manger sa soupe mais elle recrachait tout impitoyablement comme une cheminée sa fumée. Puis arriva ce qui arrive aux animaux et aux humains , elle se fit dessus. Je vis à son visage suppliant qu’il fallait que je prenne une décision. Jamais je n’avais été confrontée à la souillure, refusant même de torcher mon petit neveu. Un vent de panique m’envahissait totalement, j’étais ensevelie sous des sentiments bien divers. Ma mère gisait là sans pouvoir rien faire, presque moribonde et moi statue de marbre je la fixais comme si elle m’était complètement devenue étrangère. Au vrai je m’aperçus que j’étais dans l’incapacité de la toucher et que véritablement je n’avais plus le souvenir du moindre contact physique avec elle. Mon esprit sonnait un étrange tocsin, c’était d’ailleurs plus un glas qu’il chantait et aucune issue ne m’apparaissait dans cette folie. J’entendis un bruit, notre voisine vint à mon secours, elle m’écarta et comme une religieuse d’hospice, une bonne sœur des pauvres elle s’occupa de ma mère.

Je n’eus pas d’autre occasion, la nuit lui fut fatale, père hurla comme un loup lorsqu’un réveil prémonitoire le vit allongé contre une femme d’un froid de marbre.

Le reste ne fut pour moi qu’une longue expiation, bien que je ne fusse pas une pratiquante bien sincère je crus à ma punition divine.

J’étais assise à coté d’elle, la chandelle se jouait de nous et faisait danser l’ombre de la trépassée sur le mur. C’était d’une effrayante fantasmagorie et mon regard allait de la silhouette dessinée au visage hiératique de ma mère. Son visage d’une douceur d’ange jusqu’alors s’était durci et semblait grimacer. Était-ce du à ma présence, par delà la mort me poursuivait-elle de sa vindicte pour me punir de la répugnance que je lui avais témoignée.

C’était assez ridicule et puis je m’étais rachetée, avec ma sœur nous l’avions dévêtue, lavée puis en une ultime fête nous l’avions revêtue de sa robe de mariage. Cela n’avait pas été aussi simple, la crûe nudité d’une morte, la vision de ses seins flasques abandonnés qui ne nourriront plus, de ses bras sans vie qui ne fourniront plus de travail, de ses mains translucides qui ne caresseront plus et de cette origine du monde ridiculement indécente avec ses poils gris me troublaient et me laissaient ivre de sentiments divers.

En la regardant les yeux clos, vide de vie je ne pouvais penser à autre choses qu’à ma culpabilité de fille ingrate qui laissait en l’esprit de la mourante une bien triste image.

J’espérais simplement au fond de moi même,que ce triste épisode n’occulte pas le reste des bons moments que nous avions passés ensemble.

Mais elle n’était plus et comme ineffable souvenir j’avais de ne lui avoir jamais dit je t’aime ni de l’avoir gratifiée d’une simple caresse.

A cette simple évocation mes yeux s’embuèrent et des larmes enfin consentirent à apaiser mon chagrin.

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