LE VIGNERON DE L’AUNIS ET LE « PHYLLOSELERA », LA MORT D’UNE ÉPOQUE

L’on savait pour sûr qu’à Aigrefeuille il y avait déjà des parcelles de touchées et qu’à Surgères des ceps étaient infectés mais comme rien venait on s’imaginait passer à travers les gouttes et même si tout allait bien de vendre plus d’eau de vie sur le dos des malheureux.

Ce n’était que songe creux, le vent qui soufflait  sur l’Aunis avait fait son office, bientôt toutes les parcelles du fief du Gué furent atteintes, les insectes avaient déshabillé la fierté des paysans comme un client de bordel une putain. Ce n’était que lamentations, cris, imprécations, on maudissait ces foutus crétins qui avaient fait venir des plants américains. Tout se mélangeait dans l’esprit plein de désespoir de ceux qui savent qu’ils vont tout perdre. Oui ils avaient raison la bestiole était venue de plants d’outre atlantique, seulement ceux-ci porteurs, étaient comme immunisés.

Alors qu’il n’était pas encore arrivé en Charente et Charente inférieure, le fléau était déjà sujet à étude. Le malheur avait frappé ailleurs et les arrachages se multipliaient.

Le curé qui avait des vignes, multipliait les messes, Dieu a sans doute des vertus et des pouvoirs mais visiblement la lutte contre le  » phylloséléras  » ne faisait pas partie de ces attributions. Des petits malins aux poches pleines imaginèrent d’arracher les plants infectés pour replanter des plants français non contaminés, ce fut une catastrophe et une perte sèche. Ceux qui n’avaient que des vignes, envisagèrent tout de suite le pire, ceux qui pratiquaient la polyculture voyaient un peu plus loin.

André serait bien parti en pèlerinage à Lourdes à Jérusalem et même à la Mecque si il avait fallu, un jour sa femme le trouva à genoux sur son prie Dieu du soir en pleine discussion avec le créateur.

Depuis des années en conflit ouvert avec ce dernier, sa femme lui fit remarquer qu’il n’obtiendrait rien de lui et qu’il ne fallait pas qu’il ait la prétention que ses vignes ne fussent pas touchées.

Elisabeth avait raison, si un temps l’insecte avait semblé paraître hésiter avant de prendre d’assaut les parcelles du fief de Mille Écus, il reprit sa course folle.

Les vignerons du village que se fussent ceux du fief Goton, du fief des Noisettes, du fief de Bouhet, du fief des chaumes ou celui du fief David pleurèrent de concert .

Tout fut mangé, décimé, anéanti, les ceps n’étaient plus que corps de vieilles femmes stériles, flétries. Les parcelles dénudées de Folle blanche ressemblaient aux crânes chauves des vieux sans casquette. L’un des plus gros du village, coq ayant son banc à l’Église et miroitant un mandat, s’enrageait de voir partir ses plants de Balzac. Il s’en prenait à tout le monde, ses fils étaient des bons à rien, sa femme une incapable qu’il n’aurait pas du épouser, lui qui avait un si bel avenir. Il avait de l’argent et fit tout pour sauver son bien. A la pointe du progrès il lisait avidement la presse spécialisée.

On disait que le phylloxeras mourait dans les sols sableux, mais nous n’en avions pas. Dans certaines zones on inonda les pieds, cela donna des résultats, mais encore aurait-il fallu que cela soit possible chez nous. On utilisa aussi du sulfo carbonate, cela demandait encore de la main d’œuvre, encore des investissements. Les pauvres ères du village et les pauvres ères d’ailleurs n’en pouvaient plus de faire des dépenses, avec quoi, alors que l’état les abandonnait.

On essaya un peu tout et des vignerons plantèrent des cépages américains mais il se disait que le goût n’était pas là et que le vin produit, sentait la pisse de renard. Non la solution était ailleurs.

André qui ne vivait pas de ses vignes n’avait pas le problème récurent de faire bouillir la marmite, bien qu’il soit déclaré pour une autre raison que phylloxérique en état de faillite. Mais tout de même il en crevait, se consumait, ressemblait à un spectre, il ne mangeait plus ne dormait guère et se détournait du corps de sa femme qui pourtant faisait tout son possible pour lui procurer un dérivatif.

Non il passait ses journées au milieu de ses pieds mourants, il interpellait ses voisins et rageait avec eux. Peu à peu on enlevait les ceps, le paysage devenait triste, la terre elle même habituée depuis des lustres à voir les profondes racines fouailler ses entrailles, ne respirait plus qu’avec peine. Les plus courageux ou ceux qui avaient le plus faim s’organisèrent et se décidèrent pour une autre agriculture. Mais beaucoup s’entêtaient et agonisaient, André se serait bien vu le dernier, l’ultime possesseur. La nuit il rêvait que telles des lianes les sarments de ses folles blanches l’entouraient, le prenaient et finalement l’étouffaient, il se réveillait alors en hurlant.

Il ne fallut que peu de temps pour que tout crève, le beau vignoble du Gué d’Alleré avait vécu, l’extension maximum du vignoble Français était terminée et allait toujours plus vite régressant.

André un jour regarda une poutre de sa grange, comme une maîtresse celle ci l’appelait. Il hésita, erra dans la pièce, aperçu un tonneau qui désespérément sonnait un vide abyssal. Il joua un temps avec une corde, en fit un joli nœud, mais comme un jury devant une cour d’assise il se récusa. Il n’était point courageux au mal et ne voulut point non plus affliger à sa femme le spectacle d’une langue noire et gonflée.

Non, il vendit pour rien ses terres nues, cette dune abandonnée, cette langue de terre si petite qu’elle ne lui rapporta presque rien. Des malins profitèrent pour réunir ses frêles morceaux et se constituer enfin des terres viables. Lui acculé par son destin quitta le village et alla errer sur d’autres terres à la merci de ses fils.

Le vignoble de Charente et de Charente inférieure (maritime ) passa de 265 000 hectares en 1875 à 60 000 en 1889.

On trouva la parade au fléau en greffant des plants français sur des greffons américains, cela coûta cher et on ne replanta que dans les endroit et où l’on était sûr de faire un profit.

Pour le village d’André ce ne fut pas le cas, la majorité des vignes disparurent et l’on ne conserva que quelques parcelles localisées.

Ce fut la fin d’une époque, la population diminua un peu, on acheta des vaches et sous l’impulsion de visionnaires on créa des coopératives pour le beurre et le lait. D’autres se lancèrent dans la culture de la betterave et sa distillation. La mutation fut générale, le bruit du tonnelier qui confectionnait ses fût disparu à jamais et l’on ne vit plus le sourire malicieux du paysan qui examine son raisin. L’on entendit plus résonner les chansons des vendanges, la joie de faire son vin disparue.

L’amour de la vigne , la fierté de faire son vin , le bonheur de vivre bien avec peu disparut peu à peu.

L’oïdium, le phylloxera et le mildiou emportèrent cette culture comme le vent emporte les fleurs de pissenlits.

Au village, même les ailes des moulins se sont tues, elles accompagnaient de leur mouvement le chant des vignerons qui peinaient à l’ouvrage. De tout cela il ne reste rien, pas même des souvenirs.

A l’endroit où poussaient ces vignes, des lotissements ont été construits n’apportant pas le supplément d’âme nécessaire à la vie d’un village.

Plus personne ne connait le passé viticole du village et l’on a peine à imaginer que les terres pierreuses de notre commune fournissaient l’eau dont on fait le cognac

Au dessus du lotissement de Mille écus existe un endroit qui s’appelle le Treuil et de nombreux hameaux de l’Aunis portent comme une résurgence du passé ce nom, le Treuil du rivage près de Ferrière, le treuil Arnaudau, le treuil Chartier etc.

Pour en savoir plus sur le sujet, lire  »Vin , vignes et vignerons  »de Marcel Lachiver et  »paysans Charentais  » de Julien Labruyère. Ces livres sont anciens mais présents dans nos bibliothèques et ils sont à dévorer sans modération.

LE VIGNERON DE L’AUNIS ET LE « PHYLLOSELERA » L’HOMME ET SA VIGNE

LE VIGNERON DE L’AUNIS ET LE  » PHYLLOSELERA  » , LES CATASTROPHES

 

 

 

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