Elle pensa qu’elle devrait bientôt s’en séparer mais en une dernière réticence elle en repoussa l’idée.
Mais comment dormir avec ce corps en décomposition au fond de son lit, elle n’avait aucune possibilité d’aller ailleurs. Elle ouvrit sa fenêtre et décida de dormir aux pieds de son lit.
En elle montait une appréhension, tout se mélangeait dans sa tête, ses escapades amoureuses, la première fois où elle s’était donnée, sa grossesse, ses artifices pour la cacher, son accouchement, puis ce petit rien qui dormait au fond de son lit. Elle ne savait pas si il était femelle ou mâle, elle ne savait si il était vivant au mort.
Elle ne l’avait pas vu respirer, elle se mit à pleurer, pleine d’une coupable responsabilité. Elle était bonne fille, elle était bonne chrétienne, qu’avait elle fait.
Elle ne dormit pas et fit les cent pas dans la pièce, plusieurs fois elle faillit soulever les draps de son lit. La température était caniculaire, malgré la nuit. L’odeur était à peine tenable. Demain il faudrait qu’elle s’en débarrasse, comment elle ne le savait pas.
Ce fut avec une mine effroyable qu’elle prit son service, ses patrons n’étaient pas de bonne humeur. Ils la menacèrent de renvoi, ce n’était pas possible d’avoir une domestique avec une telle allure.
Louise qui oscillait entre la domestique de ferme et la servante de maison fila à l’étable pour se réfugier avec les deux vaches qui restaient. Elle y traîna plus que de coutume mais dut revenir à son travail routinier. Les heures passèrent, longues et monotones.
Le soir après souper, Louise se décida. Elle attendit que les vieux s’endorment, puis avec d’infini précaution elle souleva doucement sa courte pointe puis son drap. Une odeur de viande oubliée lui souleva le cœur. Elle prit le parti de ne pas considérer cet amas comme son enfant mais plutôt comme une monstruosité dont elle devait se séparer. Elle l’emballa dans le drap puis attacha le tout avec une corde.
Avec d’infini précaution elle sortit de la ferme et se dirigea vers l’une des mares et vidanges qui pullulaient dans le village de Limoges Fourches. Pas très loin du bois des charbonniers où l’enfant avait été conçu s’en trouvait une assez profonde.
Elle accrocha une grosse pierre au cadavre de son enfant puis de toutes ses forces le jeta dans l’eau sombre et herbeuse de ce petit gouffre aqueux. Il y eut comme un bruit sourd, Louise s’affola, un oiseau s’envola dans un cri réprobateur. Le corps résista un moment à la surface, surnagea puis coula.
Louise ivre de dégoût, de désespoir, de tristesse et de crainte rentra et s’abattit comme une bête sur son lit.
Elle n’avait guère dormi depuis deux jours, alors elle plongea dans une eau trouble où sa conscience l’abandonna.
Le lendemain elle avait fait fi de tout et reprit le cours de sa vie.
Le 15 juin 1887, Macaire Thilbury en compagnie de Henri Demoon allèrent laver leur linge dans la grande mare. Ce jardinier belge et son compatriote cocher avaient l’habitude de venir à cet endroit, l’eau y était claire et ils étaient un peu à l’écart des femmes du village qui préféraient un autre lieu. Ces hommes sans femme, étaient sujet à moquerie lorsqu’ils effectuaient des tâches qui ne leur étaient pas habituellement destinées.
Mais ce jour ne sera pas un jour normal car ils aperçoivent un bout de tissu avec une ficelle qui entre deux nénuphars danse sur les ondes qui se forment sous l’effet du vent.
Ils finissent par attraper et par identifier ce qui surnage.
Ils croient voir un enfant à travers cette masse pourrissante, Macaire vomit, Henri ne se trouve pas bien, mais coure pour prévenir. Il trouve le maire monsieur Thierry dans son champs, qui arrive au bord de l’eau à son tour et constate l’innommable. Bientôt c’est le village en entier qui se presse, George Dure l’instituteur, le vieux Moreau garde champêtre. Le père Lecomte abandonne son épicerie, Germaine la femme du maire arrive avec sa petite Blanche comme a une promenade.
La foule gronde, les commères cherchent à savoir quelles femmes étaient grosses.
On fait appeler les autorités, les gendarmes arrivent et l’enquête commence. Le village est petit et le nombre de jeunes filles est réduit, comme il est presque impossible à une étrangère de perpétrer un tel forfait il ne reste que celles qui habitent au village. Alors cela cause, on recoupe des informations, on cancane on suppute et on a vu une telle, à ce jeu le nom des domestiques ressort fatalement et madame Renard la patronne de Louise devient le point de mire en racontant les modifications de comportement de Louise. C’est sûr c’est elle, on ne peut rien tirer de ces filles faciles que sont les servantes. Le feu au cul voilà tout, un mandat d’arrêt est délivré et le 15 juin Louise est arrêtée puis conduite à la maison d’arrêt de Melun par le brigadier Menatier de la brigade du Châtelet.
En chemin c’est bien simple elle avoue tout, c’est bien son enfant et elle s’en est bien débarrassée.
La Louise n’en mène pas large, elle redevient petite fille dans sa jupe rayée de bleu et son caraco de mêmes motifs. Son chapeau de paille ne dissimule pas les larmes qui coulent de ses yeux verts, elle est une fille perdue.
Le 29 juin 1887 elle est condamnée pour suppression d’enfant par le tribunal correctionnel à une peine d’un an d’emprisonnement.
La peine est bien légère mais rien n’a pu être prouvé par le médecin qui a pratiqué l’autopsie. L’enfant était peut être déjà mort et rien ne vient étayer le fait que sa mère est pu le supprimer. Le législateur a donc appliqué l’article 345 du code pénal qui condamne la soustraction d’un enfant à l’état civil ou de faire disparaître un nouveau né sans idée d’infanticide.
Louise effectue sa peine intégralement et ressort de la maison de correction le 29 juin 1888.
Bien entendu à sa sortie elle ne retourne pas chez ses maîtres mais elle est accueillie chez ses parents à Lissy.
Ne croyez pas que la Louise se fut assagie en 1892 elle mit au monde une fille qu’elle prénomma Georgette. Bien entendu cette naissance hors mariage déboucha sur une déclaration de père inconnu.
Inconnu c’est peut être un peu aller vite en besogne car l’heureux amant de la belle aux yeux verts n’est autre qu’un homme marié. Il se nommait Fadin Eugène et était marié avec Virginie Poisson. Cette idylle provoqua le divorce d’avec Virginie en octobre 1892. Enfin libre Eugène entraîna Louise à la mairie de Lissy le 20 janvier 1894.
Eugène reconnaîtra Georgette et 6 autres enfants viendront par la suite. Le couple s’installera à Corbeil dans l’Essonne, lui sera manouvrier et elle, joli retournement de situation deviendra nourrice.
Je souris à la conclusion de mon histoire en m’imaginant la tête des jeunes couples actuels infatués de principe si ils apprenaient que leur nourrice a fait de la prison pour infanticide.
Mais ne jugeons pas cette Louise qui en un moment de désespoir a perdu pieds, elle fut sans doute bonne mère et bonne épouse et gageons que souvent au cours de sa vie elle repensa au petit être qui gisait au fond de son lit.
L’INFANTICIDE DE LA MARE, ÉPISODE 1, L’AMOUR AU CLAIR DE LUNE
L’INFANTICIDE DE LA MARE, ÉPISODE 2, LA FAUSSE DÉLIVRANCE
L’INFANTICIDE DE LA MARE, ÉPISODE 3, LE MONSTRUEUX EMBARRAS