LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 8, LE DIFFICILE APRÈS

En soirée bizarrement on nous libère, mais où aller. Je sors, la nuit n’a pas encore tué le jour, mais le village comme exténué d’une trop grande activité dort déjà.

J’aperçois mon père, cela me soulage, me réconforte, mais il a une valise à la main. Sans un mot je le suis, il me fait monter dans une voiture. Je ne sais à qui elle appartient mais après tout rien ne m’importe que fuir ce village. Les derniers toits du village disparaissent, la nuit a recouvert de son suaire la campagne. Le conducteur ne dit mot, je m’endors.

Je ne sais combien de temps on a roulé, une maison perdue. L’homme me fait entrer dans un intérieur qui est visiblement le sien. Une petite femme replète m’accueille.

La soupe est prête, trois assiettes, on m’invite à m’asseoir, je n’ose pas, mais un sourire m’y encourage.

Le liquide chaud me réconforte, c’est une gourmandise, un délice sans prix. Ils n’ont encore rien dit mais la femme ordonne à son mari, va t’occuper des bêtes, la petite à besoin de se laver .

La petite, je replonge en enfance lorsque ma mère m’appelait encore ainsi avant notre grande rupture.

Je suis nue à nouveau, mais seule elle est là, l’eau chaude coule le long de mon corps.

Elle m’aide je suis tellement endolorie que je ne puis faire certains mouvements, ses gestes sont doux, sa main est cotonneuse, je m’abandonne à elle. C’est un nouveau baptême l’eau me purifie, puis doucement elle m’amène dans une chambre, me couche comme une gosse, mon borde comme une enfant et m’embrasse comme sa fille.

Je suis maintenant assise dans une prairie, un vent chaud me réchauffe, je sens l’odeur des herbes prêtes à la fauche, le tapis est moelleux.

Lorsque je suis seule, je retire mon foulard, mes cheveux ont repoussé, mais sont encore bien courts. Dans les premiers temps je me regardais dans le miroir tous les jours. Cela ne poussait pas plus vite alors j’ai fait abstraction. Ma nouvelle maman me dit que la coupe à la garçonne m’embellit, que ne ferait-elle pour me consoler.

Depuis que je suis ici je suis devenue une fille de la ferme, je me suis solidifiée, consolidée, endurcie au physique.

Mais dans ma tête, rien ne va encore , j’ai toujours l’appréhension qu’ils vont de nouveau venir me chercher.

C’est la fin de la guerre maintenant et les tontes ont repris, on s’en prend maintenant aux femmes qui sont allées travailler volontairement en Allemagne et aux femmes de collaborateurs qui rentrent en France.

Parfois je réfléchis et je me dis que j’ai eu de la chance, certaines des tondues ont été fusillées, d’autres emprisonnées. Je sais même que quelques malheureuses ont servi d’amusement à des groupes de FFI.

Moi on m’a oubliée, pas même une indignité nationale.

Je trouve quand même que c’est paradoxal en une même période , on tond celles qui ont usé librement de leur corps et on accorde le droit de vote aux femmes.

J’entends du bruit sur la route qui monte à la ferme , je me cache, je ne veux encore voir personne mais de loin j’aperçois un jeune homme qui saute du véhicule. Ma maman adoptive le prend dans ses bras.

C’est le fils qui est de retour d’un camps, que va t ‘il dire, que va t’ il faire. Je traîne, je veux pas rentrer j’ai peur. Je me cache à proximité de l’étable. Maintenant on me cherche, on m’appelle.

Cela recommence, je me fais toute petite comme quand j’étais enfant, je me recroqueville, le bruit se rapproche, je me mets en position fœtale.

Une main me touche.

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