LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 1, mon enfance

 

Par ce journal je vais vous raconter l’histoire de ma vie. Ce ne fut pas à proprement parlé une épopée mirifique, le destin extraordinaire d’une princesse, ou les aventures d’une exploratrice ayant franchi les océans.

Non ma vie fut celle d’une paysanne vendéenne, elle fut riche de labeur, de joie, de tristesse, de bonheur conjugal et familial. Mon horizon fut celui des femmes de mon époque, mon lit clos, ma métairie, son étable et son poulailler. Mes déplacements se bornèrent à l’église du village et au cimetière, avec une seule exception notable, un voyage aux Sables d’ Olonne pour voir l’océan.

Rien que du très banal, mais le bonheur simple comme un enfant qui pleure, les  braises qui crépitent ou l’odeur du pain chaud sorti du four.

Je vis le jour le 14 mars 1837 en la commune de La Chapelle Achard, je crois que le roi de l’époque se nommait Louis Philippe, mais mon père disait  » ce n’est point le bon, il est pas légitime  ». Ce dernier tenait une métairie que l’on nommait  » L’auzaire  ».

Mon père qui se prénommait Louis était tout jeune à l’époque, 26 ans c’était tôt pour s’établir. Mais pour nuancer, le vrai chef de la métairie était un vieux monsieur qui s’avérait être mon grand père.

Ma mère était encore plus jeune, 20 ans, une fleur fraîche et épanouie qui à peine butinée donnait un fruit. Elle répondait au doux prénom de Marie Rose Désirée.

Pour son premier enfant,  elle fut rapide et je poussais mes premier cris vers 15 heures, accouchement sans problème c’était  une gaillarde et moi j’étais  bien vigoureuse.

Comme la loi l’ obligeait mon père alla déclarer ma naissance à la mairie, bien évidement il prit mon grand père Pierre Barreau et mon oncle Pierre Barreau comme témoins.

L’ancêtre de la famille habitait avec nous et mon oncle était bordager au bourg. Les trois compères s’attardèrent au retour et le vin du cabaret les avait mis d’humeur guillerette.

A la maison en cette époque nous étions assez nombreux et je vais vous présenter ma fratrie.

Commençons par les plus vieux, mon grand père qui petite me faisait l’effet d’un vieillard centenaire n’avait que 53 ans, ma grand mère Marie Anne avait 35 ans et régnait en maîtresse sur la métairie. J’appris bien plus tard que le grand père s’était remarié au décès de sa première épouse avec sa jeune servante. C’est pour cela que j’avais des oncles âgés de 9 ans et 5 ans.

Il y avait aussi mon oncle Jacques grand benêt de 18 ans qui s’attardait plus au cul des femmes qu’au cul des vaches.

Pour parfaire le panorama nous avions une jeune domestique de 18 ans se nommant Marie Violeau.

J’allais oublier on me prénomma Marie Louise et je m’en fut prestement baptisée, il fallait faire vite car on mourait encore rapidement à cette époque.

Mon premier souvenir fut d’être tombée dans la mare de la ferme, c’est mon oncle François qui m’a repêchée. Marie Anne ma grand mère avait su avec l’aide d’une poignée d’ortie me faire comprendre qu’il ne fallait point que je traîne n’importe où. Est ce la baignade forcée ou la fessée qui marqua mon esprit impossible à savoir, tout ce que je puis affirmer c’est que ce fut mon unique bain et que j’eus en horreur la soupe d’ortie.

Comme je vous l’ai dit c’est Marie Anne qui diligentait la métairie, elle menait le grand père par le bout du nez, enfin ce n’est pas l’organe que ma propre mère citait mais bon je vais rester polie.

Toutes les femmes lui devaient allégeance car c’était l’épouse du patron. Ma mère ruminait en silence et s’en plaignait à mon père. Ce dernier timoré ne voulait pas d’un conflit avec sa belle mère, quand au grand père dès que la mégère en jupon levait le ton lui il baissait les yeux.

La vieille s’occupait donc de moi pendant que maman et papa s’évertuaient à tirer profit de la petite métairie. Je devais nourrir les poules ce n’était pas déplaisant, mais un jour un vieux jard énervé par mon oncle me pinça très fort. J’en fus encore d’une taloche alors que mon oncle fourbe adolescent rignochait dans son coin.

Mon éducation était toute domestique, pas d’école, ma seule source extérieure de culture était la messe du dimanche. Je n’y comprenais rien mais j’en aimais le cérémonial.

Le premier drame dont je fus le témoin fut la mort de mon grand père Pierre, il tomba malade fin mai 1844 se coucha un soir et ne se releva plus. Rien n’y fit, les remèdes empiriques, le médecin venu exprès de la ville, il ferma les yeux le 31 mai 1844.

Ce fut un chambardement énorme, les voisins défilèrent, la famille rappliqua et une veillée funéraire s’organisa. On jeta l’eau des bassines et on couvrit le seul et unique miroir de la maison. Les femmes procédèrent à la toilette funéraire et on m’obligea à y participer. Je pleurais toutes les larmes de mon corps, j’étais peinée, honteuse de voir la nudité du corps raidi de mon grand père et pétrifiée de voir ainsi mon premier mort. C’était l’apprentissage de la vie, vous parlez je n’avais que sept ans.

Cette mort fut comme une renaissance, la famille sitôt l’ancêtre sous terre se divisa, une violente dispute eut lieu entre mon père et sa belle mère, Jacques mon oncle prit également position. J’étais drôlesse à l’époque et je me suis retrouvée dehors avec mon oncle Jean lui aussi trop jeune. Le motif de la dispute me resta étranger, mais la conclusion en fut que chacun se sépara.

Nous restâmes à l’Auzaire, tonton Jacques s’en fut au moulin des Landes avec sa femme et leur trois enfants. Ma grand mère Marie Anne avec ses deux garçons s’installa aussi au petit village du moulin des Landes, de patronne elle se retrouva journalière. Elle pinça un peu du bec et mon père décrivit un pincement à un autre endroit, moi je n’avais pas le droit de m’exprimer ainsi sinon  je me prenais une taloche.

Mon environnement changea du tout au tout d’un manque total de place nous trouvions maintenant la maison presque trop grande. Mes parents étaient plus détendus et je crois même qu’ils redoublèrent d’ ouvrage pour avoir un autre fils. Bon je me tais la dessus je ne suis pas sensée comprendre grand chose sur les choses de la vie. Bien j’avais moins d’adultes sur le dos, mais je n’avais plus mes jeunes oncles pour faire les quatre cents coups et je m’ennuyais mortellement. En plus mon frère âgé de trois ans ne me quittait pas d’une semelle. Cela arrangeait ma mère qui la pauvre se crevait aux champs, mais quand même j’étais pas bien grande pour garder un sale morveux comme l’Eugène.

Au fil des jours chacun se rabibocha, au début on se croisait à la messe, Marie Anne faisait semblant de ne pas nous voir, mes oncles de loin me faisaient des grimaces pour me faire rire. Puis un jour Jacques serra la main de Louis et la belle Esther ma tante me gratifia d’un baiser sur la joue.

Mon père au vrai voyait ses jeunes demi frères et lorsque François décida de se marier nous fumes évidement invités. Marie Anne ravala sa rancune et fit montre d’une jovialité inhabituelle.

En ce temps les femmes veuves se remariaient volontiers, Marie Anne âgée seulement de 43 ans pouvait facilement se dégoter un veuf ou un petit jeune pour subvenir à ses besoins. Elle était encore fort belle, bien que petite son port était altier, sa poitrine ferme et aucune ridule ne venait encore parcheminer son visage. Des cheveux noirs de jais, tirés en arrière avec une coiffe immaculée , ses yeux marrons légèrement bridés à l’orientale vous transperçaient et vous déshabillaient.

Mon père quand il avait bu racontait hilare que la Marie Anne aimait particulièrement les étables car il était commode de s’y faire culbuter. Il faisait rougir ma mère mais personnellement je n’ai vu aucun homme avec ma grand mère.

Bon passons sur le sujet moi je grandissais et je faisais ma jeune fille, avec ma mère nous étions très liées cela n’était pas forcement très courant à l’époque, je me souviens que je lui peignais ses longs cheveux bruns, je lui versais aussi de l’eau lorsqu’elle se mettait au baquet pour la toilette hebdomadaire je pense que j’étais la seule personne qui échangeait ce genre d’intimité avec elle. Même mon père n’avait pas accès à de telle privauté.

En 1848 je me rappelle nous déménageâmes, il y avait une révolution à Paris alors la date m’a marquée. Forcement je n’y comprenais rien, j’étais au cul des vaches, je m’occupais de la basse cour, je donnais à manger aux cochons et bien sur je mouchais la morve de mon petit frère, alors pensez donc me faire une opinion sur la chute d’un roi et l’installation d’une république.

Je savais seulement par mon oncle Jean que les messieurs du château étaient fort en colère mais qu’il y  aurait du bon, que le comte de Chambord allait revenir avec le vrai drapeau fleur de lysé et qu’on allait revenir aux valeurs d’autrefois.

Moi les valeurs d’autrefois je ne voyais pas bien mais bon. Comme disait mon père t’es qu’une grande godiche.

6 réflexions au sujet de « LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 1, mon enfance »

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  2. Ping : LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 3 , mon premier mariage et ma première maternité | Arbre de vie

  3. Bonjour, cette histoire me fait beaucoup, beaucoup penser à la Vie d’un Simple d’Emile Guillaumin, l’un de mes livres favoris, mais ici d’un point de vu féminin ! Est-ce que l’héroïne est l’une de vos ancêtres ou bien son parcours sort de votre imagination ? Cordialement, Elsa

  4. Ping : LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 5, ma vie de femme | Arbre de vie

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