LA BELLE MORTE ET LA TUEUSE D’ENFANT, ÉPISODE 3

 

Papa est né à Orus en 1877, c’est un petit village de montagne, replié sur lui même, relié par un chemin tortueux à une petite vallée. Presque inaccessible en hiver, les gens tous paysans vivaient en une presque autarcie. La famille de mon grand père et celle de ma grand mère étaient comme de bien entendu du village. Même si lui avait choisi d’être gendarme, son premier fils n’en était pas moins né à l’abri des murs de pierres de ce village d’Ariège.

La famille avait migré au gré des garnisons du gendarme à cheval Ruffié Jean Michel.

Papa lui aussi n’avait pas choisi la même voie que son père, la vie en garnison, il en avait soupé et il choisit un peu par hasard l’administration des impôts.

Il se retrouva commis au Gué d’Alleré, un village perdu de l’Aunis et tomba éperdument amoureux de ma mère.

Un mariage et deux naissances plus tard, j’étais là.

Mais ce n’est pas le récit de la vie familiale qui me captiva, mon père pudique en toutes choses ne s’étendit guère sur lui et sur maman.

Ce ne fut guère important car c’est de la suite du récit que je me nourris.

J’entends du bruit mes parents et ma sœur reviennent, comme je ne veux pas subir le babillage de ma sœur qui comme à chaque fois veut me raconter la pièce j’éteins ma petite lampe.

Ma compagne du bout du lit s’efface et je sens qu’elle m’effleure les mains. Jamais elle ne reste, jamais elle n’apparaît quand ma sœur est là.

Andrée ostensiblement fait du bruit, elle me demande si je dors. Je ne réponds rien. J’entends qu’elle accroche son manteau à la paterne de la porte. Puis minutieusement ma sœur se dévêt, elle a allumé sa lampe de chevet, je me tourne vers le mur afin qu’elle ne voit pas mon visage.

Parfaitement éveillée, je sais chaque mouvement, je reconnais chaque effleurement, la robe, le crissement de la chaise quand Andrée ôte ses bas. Puis je perçois le glissement du vase de nuit qui se trouve sous le lit d’Andrée et le jet puissant du pissa de ma sœur. J’hume avec écœurement l’odeur acre de l’urine, vivement que papa fasse installer les commodités.

Puis ma sœur semble s’endormir, je reprends ma position et revit l’histoire.

Comme je vous l’ai dit, le village d’Orus par son isolement par sa petitesse offrait un bien piètre avenir. Mais la difficulté majeure restait tout de même de trouver un conjoint qui ne fut pas de près ou de loin de votre famille.

Nous, nous portons le nom de Ruffié c’est dans le village d’Orus le patronyme de loin le plus courant. Dans chaque famille immanquablement vous y trouvez des Ruffié.

Mais ma grand mère porte le nom de Delpy et il en est de même pour celui-ci. Pour être complet, vous ajoutez le nom de Dhers et vous aurez la composition type d’une famille d’Orus. Vous ne pouvez y échapper, Ruffié, Delpy, Dhers, sûrement tous liés par quelques cousinades anciennes, ils avaient probablement tous un peu de sang en commun.

Ma compagne de tristesse, ma confidente s’appelle donc Marie Anne Ruffié ou plutôt devrais-je dire s’appelait, car bien sûr elle n’est plus.

Née en 1824 à Orus fille de Joseph Ruffié, c’est une Lamare comme nous, nous sommes des Gaspanou. Comme tous portent le même nom , on se distingue en ce village par des surnoms qui se survivent de génération en génération.

Papa ne sait pas si les Gaspanou et les Lamare sont liés et Marie Anne qui a bien connu mon grand père ne le sait pas non plus.

Mon père commença par nous raconter le mariage de Marie Anne et de Sylvestre Dhers. C’était le 30 mai 1850.

Pour être intéressant le récit de père aurait dû être plus imagé, plus romancé même. Bien sûr il ne pouvait connaître tous les détails de cette union ne parlant que par ouï dire.

Moi dès le soir de la relation de ce conte j’eus ma première apparition ou non plutôt la sensation d’être habitée par une présence.

Ce fut vraiment étrange, je rangeais mes affaires quand soudain j’ai eu froid. Je ne comprenais pas car la pièce était empreinte d’une douce tiédeur, la cheminée de marbre ayant été alimentée par la bonne. Je me suis mise à suffoquer, j’étais entourée de murs sales, couverts de graffitis et d’humidité. Il y avait plusieurs planches de bois qui visiblement servaient de couche. Dans un coin un espèce de tonneau dégageait une odeur nauséabonde, le bois pourri par les matières fécales laissait suinter un liquide maronnasse.

Elle se tenait au milieu d’un groupe de femmes et moi j’étais là avec elle   en prison.J’étais la Marie Anne Lamaré, elle était entrée dans mon esprit par une porte que je ne pensais pas avoir laissé ouverte. Je devins elle et je devins la diablesse d’Orus.

 

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