UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 42, une autre sœur

 

Mon père maintenant que l’essentiel était fait pour ce mois,  s’absentait souvent et même  de plus en plus souvent.

Avec Stanislas nous avions l’impression d’être maître chez nous. Le soir mon frère disparaissait également et nous étions seuls à la grande table. Sans les deux petites nous aurions pu avec Stanislas nous retrouver lui garçon et moi fille. C’était étrange car cela ne nous était guère arrivé. Nous vivions dans un monde de promiscuité, personne n’avait sa chambre propre, il y avait toujours l’ombre envahissante d’un père ou d’une mère. Pour nous c’était le père, les frères et les enfants. Donc quand ils étaient partis et que les petits dormaient enfin, nous redevenions des jeunes amoureux. Stanislas plutôt balourd se transformait en troubadour, me contait des sornettes, me susurrait des mots doux et ce faisait caressant. Bien sûr cette attention n’avait qu’un but, je le savais mais cela me faisait bon de penser que ce paysan aux mains dures et aux ongles en deuil pouvait se changer en jeune prince. Si je faisais abstraction de ses trahisons je pouvais même envisager de regretter les miennes.

Je vais maintenant parler de ma petite sœur, elle n’avait que la moitié de mon sang et je n’avais guère aimé sa mère. Mais cette ravissante poupée avait bien sûr besoin de quelqu’un qui s’occupe d’elle. Sa maman était partie seulement depuis sept mois et son souvenir ne s’était pas encore estompé. Parfois elle s’arrêtait au beau milieu de l’une de ses occupations et se mettait à pleurer. Moi seule pouvais la consoler, mon père était trop bourru pour le faire et la plupart du temps occupé ailleurs. La nuit elle faisait des cauchemars, hurlait, prise dans les bras de terreurs enfantines. Elle se mit souvent à pisser dans son lit. C’était un drame car honteuse elle ne voulait pas le dire devant les hommes, alors elle me regardait d’un air suppliant qui voulait dire aide moi Angélique. Alors discrètement je la changeais et changeais ses draps. Je voyais qu’elle m’en était reconnaissante. Peu à peu elle devenait ma fille. La nuit sans que nous y prenions garde elle se faufilait entre Stanislas et moi. Elle fuyait ses démons, si vous aviez pu la voir, comme elle me serrait. Si elle avait pu rentrer en moi elle l’aurait fait. Stanislas comprenait en brave homme qu’il était et avait accepté cette petite belle sœur toujours dans nos jambes.

Elle me rendait de menus services et me surveillait Marie dans son berceau. Elle n’avait rien à faire si ce n’était de la garder. Pendant mes absences la tante et la nièce restaient seules à la maison. Aucun risque, Marie était emmaillotée, loin de la cheminée et hors de porté d’un chien errant ou d’un prédateur quelconque. Thérèse bien sage jouait des heures autour du petit berceau. Moi si mon travail ne me retenait pas trop loin je passais les voir. Cela me sécurisait, quand il faisait beau elles venaient d’ailleurs avec moi. Mais en extérieur bien qu’elles soient plus près je n’étais jamais tranquille.

Comme je vous parle de ma petite sœur, il est peut-être temps de parler de ma grande sœur enfin pour la comparer à Thérèse car en fait elle à sept ans de moins que moi. Elle se nomme Rose Esther, elle est tailleuse d’habit, cela fait plus d’un an que je ne l’ai plus vue, elle n’est même pas venue à l’enterrement de sa belle mère. Elle n’ habite pas très loin , mon père l’a placée à Talmont voilà maintenant une paire d’années. Chez nous c’est tout l’un ou tout l’autre, soit on vit encaquer comme des harengs soit on s’éloigne et l’on ne se fréquente pas. Elle a donc vingt et un ans et elle ne fréquente pas encore. Mon père n’en parle pas car quand il l’évoque il est triste car voyez vous la Rose ressemble à si méprendre à sa défunte mère. Contrairement à moi qui ai pris des Herbert, elle a tout pris des Neau. Enfin c’est mon père qui le dit. Il faudra bien qu’elle nous rende une visite un jour, ce n’est quand même pas à nous de nous déplacer. Mon père dit souvent, elle va nous revenir un jour et je lui trouverai un mari. Moi mon avis c’est qu’elle ne va pas avoir besoin de lui, mais bon ce n’est que mon avis.

J’aurais d’ailleurs pu être moi même placée si mon père n’avait eu besoin de main d’œuvre pour sa métairie. C’était le lot de tous, les garçons devenaient valets et les filles servantes ou bien couturières. Selon les maisons où vous tombiez, il n’y avait guère de différence, domestique de ses proches ou domestiques chez des étrangers.

Un matin on eut la visite de Jean Tessier dit Napoléon;un jeune journalier qui travaillait souvent avec mon père. Il avait fait les fenaisons avec nous et aussi les moissons, un rude travailleur et un bien bel homme. Oui bon je m’égare, il est venu pour nous inviter à son mariage avec Marie Jeanne Chancelier. Cela se fera la semaine prochaine et je serai bien content que vous soyez là. J’acceptais volontiers, il y avait un moment que nous n’avions pas fait de noces et faire la fête nous dégourdirait les jambes et nous libérerait l’esprit.

Une réflexion au sujet de « UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 42, une autre sœur »

  1. Merci encore de cette jolie narration d un temps qui n.est pas tres lointain.la cousine de ma mère nee en 1920 a été placée par son père alors qu elle était son seul enfant et qu il avait une entreprise à lui avec des ouvriers,utilisee comme domestique ,ma grand mere tante de cette jeune fille a désapprouvé ce placement mais on ne pouvait rien dire ,sa fille lui appartenait!!et cette chose s.est passe vers1937 incroyable quand on pense a la vie que ma tante et ma mère ses cousines ont eu mais c.etait à la campagne en tout cas un grand merci pour le partage de ces breves vues d.un temps pas si vieux

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