LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, ÉPISODES 22, le chargement du sel

 

Au printemps un commis de Jean Séjourné le marchand vint me prévenir qu’un bateau arrivait et que l’on chargerait le pilot de sel que j’avais sur le tasselier. C’était toujours un événement et une joie que de voir apparaître un navire qui était acheteur de votre sel. Cela signifiait que j’allais être payé de mes peines et que je pourrais un peu rembourser mes dettes.

Tout se mit en branle, aidé de plusieurs sauniers je me rendis sur mes pilots et je les délivrais de leur gangue de paille et de terre. Ils n’étaient guère vieux et je n’avais que peu de coulage.

Toutes les femmes arrivèrent avec les chevaux et se fut un défilé sur la bosse de sel, à l’aller elles montaient les chevaux car les basses étaient vides. Marie sur le  » Jean  » trottinait fièrement en tenant à la longe notre deuxième cheval. Nous les hommes on remplissaient les basses puis nous les remettions sur les bêtes. Marie et ses consœurs repartaient ensuite vers les lieux de chargements.

Tout se faisait dans la joie, certains chantaient, d’autres échauffés par les coups de tire vers exprimaient en mots salaces l’amour qu’ils portaient au physique des femmes. Ces dernières se piquant au jeu en un langage cru et imaginé les excitaient et se moquaient parfois de leur virilité défaillante.

Mais il fallait travailler très dur, les navires ne devant être immobilisés que le moins possible et la noria des charges devait se faire rapidement.

Au retour donc les femmes et aussi les enfants guidaient les chevaux vers ce que l’on appelait la charge. Cet endroit où l’on chargeait n’était qu’un appontement provisoire, une allège de faible tonnage remontait les chenaux au plus près des prises, il n’y avait pas beaucoup d’eau et les échouages n’étaient pas rares.

Une fois le bateau amarré une planche était jetée en travers et des gars costauds que l’on nommait les hommes de la planche enlevaient les basses pleines à ras de sel et les déversaient dans l’allège.

Le travail était pénible mais payé en conséquence, il fallait avoir le pied sur et ne pas se retrouver avec le sel dans le chenal.

Dans la barcasse, des contrôleurs vérifiaient la quantité, lorsque la charge avait été atteinte le pilotin repartait avec son chargement et se rendait à Saint Martin où attendaient des terres -neuviers qui faisaient provision de ce sel vert qui conservait merveilleusement les morues pêchées au loin dans les mers froides.

Il fallut plusieurs jours pour évacuer les nombreux monticules qui émaillaient le paysage, nous étions fourbus mais heureux, pour une fois la vente s’était déroulée à notre avantage.

Notre bon sel ne partait pas seulement à terre neuve, il prenait souvent la destination des pays scandinaves, alors là les barcasses se muaient en gros navires bien pansus car non seulement ils chargeaient en sel mais aussi en vin, les tonneaux se calaient avec le sel qui servait ainsi et de marchandise et de leste.

Quelques temps plus tard nous en étions au même point, le ventre si doux de ma femme restait stérile, je me lassais de cet ouvrage sans cesse recommencé et me détournais peu à peu des charmes de Marie.

Non pas que la tentation d’aller voir ailleurs me soit venue, d’ailleurs cela n’aurait en rien favorisé mes envies d’avoir un fils.

Nous n’avions pas de chance et ce n’est pas les prières à l’église qui changeraient quoi que ce soit à la situation. C’était mon troisième mariage et je n’avais toujours qu’une pissouse.

Le temps passa Marie avait 36 ans et moi 38 le travail nous unissait et nous passions notre temps ensemble en fin d’année 1737 nous eûmes enfin un espoir. Ma femme se trouvait grosse enfin.

C’est l’époque aussi ou ma mère qui vivait seule dans la petite maison où j’avais grandi n’eut plus assez de force pour subvenir à ses besoins, j’entends par là que sa faiblesse ne l’autorisait plus à travailler comme saunière, ni dans mes marais ni dans ceux des autres. Le ramassage du sart était trop dur, enfin pour résumer elle n’était plus bonne à rien. Évidemment la maison où elle habitait ne lui appartenait pas en propre, alors plus de travail plus de toit. Il fallut se rendre à l’évidence nous devions la prendre chez nous Heureusement nous avions deux pièces et la grand mère dormirait avec sa petite fille dans le même lit. Nous allâmes chercher ses hardes et les résidus d’une vie domestique, oh trois fois rien, des nippes, des casseroles quelques couverts et pots divers . Ce que nous ne pouvions emporter faute de place fut vendu.

Maigre profit pour une très grosse peine, il est dur de voir finir sa vie et dur de voir partir ses souvenirs à l’encan.

Nous avions Marie et moi quelques libertés il fallut que nous fassions montre de plus de discrétion.

Lorsque j’avais envie d’elle je pouvais profiter du moindre recoin pour lui remonter sa robe, nous pouvions hurler de contentement que cela ne gênait personne. Pour la toilette Marie se lavait entièrement nue. Pour nos besoins dans le pot de chambre aucune décence n’était requise. Maintenant que la vieille était là assise près de l’âtre nous étions observés et jugés à la mode du feu roi louis XIV.

Bon il y eut un petit avantage, elle s’occupait des repas et de la petite Marie Catherine. Au sujet de ma fille nous étions un peu inquiet passée deux ans elle ne marchait toujours pas et avait le plus grand mal à se tenir assise. Bon Dieu non seulement ce n’était pas un garçon mais en plus la voilà contrefaite.

En octobre 1737 le village bruissa du changement des fabriqueurs, la discussion fut houleuse à l’église mais ce fut Jean Grisard qui fut désigné en compagnie de Jean Séjourné.

Grisard était notaire des seigneuries d’Ars de Loix et des Portes, nom bien pompeux pour un écrivaillon mais il avait des biens et était lié avec toutes les familles de notables de l’île .

Séjourné était marchand, lui aussi très aisé mais largement moins con et prétentieux que l’autre coq de village. De toutes manières nous pauvres gueux nous n’avions qu’à travailler, baisser la tête, et soulever le chapeau.

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