DESTIN DE FEMMES, Épisode 27, Rosalie se marie enfin

Maman m’avait rejointe après le mariage d’Eugénie et après le départ de mon frère comme valet. Ce n’était pas spécialement que j’avais envie de partager la maison avec elle, mais bon économiquement parlant il était  indéniable que c’était mieux.

En plus le dimanche après la messe elle me gardait le petit et moi je pouvais donc vivre un peu.

Car voyez vous un homme s’intéressait à moi, il s’appelait Victor, il était terrassier mais aussi maçon.

Bon il n’était pas très beau, le menton en pointe, les joues creuses, des yeux bleus gris, des cheveux longs et gras, des dents manquantes. Une haute stature qui le faisait tenir légèrement vouté. Mais si l’extérieur vous faisait fuir, son verbiage et sa gentillesse vous retenaient.

Comme mon berger il m’avait capturé l’esprit, je l’écoutais dire ses bêtises, buvais ses grivoiseries.

Un jour il me prit la main et me la demanda, c’était le premier homme qui me faisait une telle offre, les autres m’avaient toujours demandé de me mettre sur le dos.

J’en aurai pleuré, mais cela demandait réflexion et non pas précipitation. Lui ne se découragea pas et m’entourait de prévenance . On fit plus ample connaissance mais au grand jamais je ne voulus lui céder le moindre pouce de mon corps. Il ne s’en offusquait pas me disant simplement à l’oreille que je ne savais pas ce que je perdais. Pour sûr je n’étais plus une oie blanche et je savais bien ce que je perdais, mais aussi je savais que pour moi il n’était pas question de me retrouver une autre fois fille mère. Alors si il me voulait, il attendrait, moi je voulais une vraie nuit de noces. Il fut patient mais il faut dire qu’en connaisseuse je savais le faire patienter.

Mais de fils en aiguille, l’excitation montait et un jour on s’est jetés l’un sur l’autre. Le temps d’une volée de cloches nous étions liés par l’amour.

Les tractations furent quand mêmes laborieuses, j’avais un garçon et lui aussi, le mien avait trois ans, le sien quatre. C’était la plus stricte égalité, même âge, même sexe, cela sera même lit. Pour les meubles, il possédait les siens et moi les miens, alors pour cette réunion on se mit d’accord pour vendre quelques bricoles pour ne pas les avoir en double.

Victor viendra s’installer dans ma maison car plus grande que la sienne, nous étions donc presque parvenus à un arrangement. Non ,en fait la pierre d’achoppement était simplement ma mère, je voulais qu’elle s’installe avec nous et lui s’y opposait fermement.

Je savais que la promiscuité avec la vieille génération était pénible mais elle avait quand même l’avantage d’avoir une nourrice à domicile. Certes maman travaillait encore mais justement nous partagerions les frais.

Le problème était de la loger pour qu’elle ne nous dérange pas, nous aurions déjà les garçons dans un lit à coté de nous. Nous eûmes beaucoup de mal à la convaincre de laisser sa place près de l’âtre pour une remise sans fenêtre et sans chauffage. Elle eut beau pleurer, tempêter, râler, argumenter, en restant chez nous elle ne serait plus chef de ménage. Victor le devenait et moi je serais la femme du chef, ce qui voulait bien dire en fait que c’est moi qui commanderait en mon foyer et non la vieille.

Elle fit la moue, ne me causa guère pendant de longues semaines mais céda tout de même.

Les noces se passeraient le 1 mars 1851, un samedi à sept heures du soir

Les enfants furent mis sur leur trente et un, nous ne voulions pas passer pour des miséreux, même si à y regarder de près tous nos vêtements étaient du réemplois.

Moi je mis une robe noire avec un chemisier blanc et un caraco rouge, mon bonnet était tout neuf, mon Victor me l’avait acheté à un colporteur. Pour les souliers je les avais empruntés car notre bourse n’était pas très remplie et les dépenses s’accumulaient.

Nous voulions faire sobre, car voyez vous, j’étais un peu, comment vous dire, encombrer par mon ventre. Bref j’étais pour sûr au moins enceinte de cinq mois. Je ne l’avais dis à personne sauf à ma mère et à mon homme, autant éviter les commérages. J’avais donc fait retailler une robe en conséquence et je crois que la couturière m’a confondue en mon mensonge. Qu’importe, c’est avec une grande satisfaction qu’enfin j’étais la légitime de quelqu’un. J’étais fière et les larmes me vinrent.

C’est mon cousin Étienne Petit qui me servit de témoin avec Victor Lucquin l’instituteur. Ce dernier je ne le connaissais guère mais comme il servait de secrétaire de mairie on lui demanda si cela ne le dérangeait pas.

Pour Hureau ce fut son frère Justin et François Gagneux un menuisier du village avec qui il faisait souvent des bordées.

A la sortie de la mairie et de de l’église on alla boire un coup à l’auberge. Puis on s’en retourna pour le repas de noces. Tout fut très réussi, l’ambiance était bonne, les hommes étaient saouls, braillards, excités de la braguette, les mots crus faisaient rire l’assemblée.

Mon frère finit par ne plus tenir debout et termina dans une brouette, sa femme était morte de honte et nous tordus de rire.

On fit comme si nous étions vierges de tout contact et partîmes pour une belle nuit de noces.

Ce ne fut guère idyllique, le Victor pourtant grande gueule n’avait plus guère de vitalité, moi j’étais fatiguée d’avoir cuisiné et servit à table, alors nous eûmes vite fait d’envoyer cette légère formalité.

Nous nous rattraperions bien un autre jour.

Le 28 Juin 1851 j’accouchais, c’était parfait je pourrais faire les moissons. Je fus contente de lui faire un garçon, au moins le risque d’avoir une autre fille mère à la maison ne se présenterait  pas.

Ce fut un enfantement comme les autres, Émile qu’on lui donna comme prénom.

Il finit attaché à une poutre emmailloté dans ses langes, aucun risque je pouvais donc aller moissonner. Il y avait beaucoup de travail, on était bien payés, alors pas question de manquer cela.

Je rentrais de temps en temps pour la tétée et ma mère passait voir  si rien de fâcheux n’était arrivé.

Le diablotin, hurlait du matin jusqu’au soir et ne se gênait pas la nuit non plus et nous ne pouvions guère fermer l’œil.

Un matin n’en pouvant plus je m’étais même énervée et je l’avais secoué un peu. Cela a eu l’air de le calmer et j’ai pu dormir un peu.

Le lendemain Émile était mort, juste deux mois, il avait donc bien quelque chose qui le tourmentait.

On l’enterra et on passa à autre chose. Bientôt les vendanges et là aussi nous ne devions pas manquer cela.

Victor lui n’était pas journalier mais terrassier, son secret espoir était de devenir cantonnier dans une commune. C’était quelque chose qu’un poste pareil pour nous autres.

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