UN FUNESTE DESTIN , Épisode 9, dans les brumes de l’alcool

Peu à peu je découvrais ses défauts et ses imperfections qui jusqu’à là ne m’avaient guère gêné.

Tout d’abord un jour que ma mère et ma femme cote à cote se peignaient je m’aperçus que ma femme avait autant de fils blancs que ma mère dans sa chevelure. C’était un détail mais de ce moment je n’eus de cesse de vérifier l’évolution de cette blancheur que par ailleurs je tentais de percevoir dans les douces frisettes du conin de Renée. Puis moi amoureux de sa belle poitrine je m’étais un peu illusionné sur son fier maintien.

Mais ce qui me frappa le plus c’est qu’elle était aussi emmerdante que ma mère dans la gestion de notre intérieur. Je n’en menais pas large devant mes deux harpies, je devais décrotter mes sabots avant d’entrer, chasser les poules au dehors, me laver les mains et aussi changer de chemise une fois par semaine. A table je ne devais pas faire de bruit en lapant ma soupe et je ne devais plus péter, j’étais pas un bourgeois et il fallait tout de même mieux péter en société que de crever tout seul.

Bref vous parlez d’une engeance, j’étais mieux à l’auberge. A la fin de l’année après la fête des morts ma mère tomba malade, elle se mit à avoir des difficultés respiratoires, de la fièvre et aussi des diarrhées. Incapable de se lever ce fut Renée qui l’aida au mieux qu’elle pouvait. Ce n’était guère reluisant, on fit venir le docteur Junin, un ancien de la grande armée, il lui donna quelques médications. Puis ce fut Renée qui s’alita avec les même symptômes, moi je ne pouvais faire garde malade, j’avais mes labours d’hiver à effectuer.

Ce fut compliquer mais il faut relativiser, ma mère se rétablit peu à peu et ma femme ma foi elle décéda. Moribonde qu’elle était, elle couchait dans l’ancien galetas de ma sœur Anne et sans que j’y prête attention un matin je partis au champs. Ma mère elle s’en fut à son premier marché depuis qu’elle s’était remise. Le soir en rentrant on la trouvant raide comme une buche, morte dans ses rejets et sa merde, mon dieu qu’elle fin.

Il nous fallut l’enterrer, j’étais triste mais pas désespéré, n’allez pas croire que je sois dur ou indifférent mais bon la mort faisait partie de notre quotidien malgré le dévouement des docteurs bien moins mauvais qu’autrefois.

On me plaignit un peu mais surtout on se disait qu’à épouser une femme plus vieille les choses devaient finir comme cela.

Il s’avéra que la maline Renée avait un petit bas de laine caché qui me fit le plus grand bien et me permit d’agrandir ma vigne et l’un de mes champs.

Je pourrais désormais me consacrer à mes terres et non plus me louer.

J’étais aussi sur le marché des hommes à marier, un veuf c’est l’idéal surtout quand il a une vigne, un peu de terre quelques animaux et qu’il n’a pas dans les jambes des drôles à nourrir. De plus je n’avais que trente deux ans.

Ma sœur avait maintenant une petite fille mais d’abord ce n’était pas un garçon et de plus il ne portait pas le nom de Petit. C’était à moi de perpétrer la lignée, fini les femmes d’âge mûr. La prochaine devrait être avant tout un ventre.

Mais finalement ce ne fut pas si facile, le temps passa et je me languissais de n’avoir personne dans mes bras chaque soir.

Je compensais par une présence assidue à l’auberge, là bas j’étais bien, après quelques chopines dans les brumes de l’alcool je pouvais refaire le parcours déjà tumultueux de ma vie, j’oubliais les reins vigoureux de ma taularde et les tétons voluptueux de ma vieille.

J’en oubliais même que j’étais un pauvre paysan laborieux, je me voyais parader au château de Beauregard avec ces messieurs de Chassiron, je me voyais à la table du négociant Dubois. J’y étais servi par une domestique sur une table de chêne fleurant bon l’encaustique.

Mais le rêve ne durait pas, moi et les autres poivrots nous étions jetés dehors après avoir vidé nos poches. Le fruit de notre labeur quotidien passant dans les mains potelées du bistrotier et servirait à couvrir de jupons les hanches larges de la patronne.

Je m’enfonçais doucement dans une sorte de vie où plus rien ne m’importait que la quiétude dangereuse de la brume alcoolique. Je rentrais du champs et de mes vignes du treuil que je m’arrêtais invariablement pour trinquer. Outre que ma bourse se vidait bien vite mon travail s’en ressentait bien un peu. Après quelques cuites mémorables et du tintamarre dans les rues du village ma réputation vint à se ternir. Au début on plaignait bien un peu ce jeune veuf puis on vint réprouver cette conduite.

Un jour mon beau frère se fâcha et on se mit une peignée, ma sœur ne supportait plus qu’au marché, à l’église ou au lavoir on ne murmure à son passage.

Ma mère qui venait de perdre son amant reprit possession de notre foyer et me fit une guerre impitoyable. Mais ce qui me fit reprendre un jour conscience de ma descente aux enfers c’est que je perdis par ma faute le fruit de la récolte de mes vignes. Trop saoul pour vendanger, les éléments climatiques m’avaient rappelé à l’ordre. Un orage d’une violence inouïe avait tout détruit, il ne me restait rien et je devrais vivre chichement en attendant la prochaine récolte.

Plus question de boire , l’aubergiste ne faisait pas crédit et les amis se débinaient au cours des mois, seuls restaient les plus mauvais éléments.

UN FUNESTE DESTIN, Épisode 8, le mariage avec la vieille

Il nous fallut être prudents ce qui réduisait nos rencontres mais dans un village si petit je crois que plusieurs personnes le devinèrent.

Un soir que je rentrais du champs ma mère, ma sœur , le beau frère Bourru m’attendaient de pieds fermes, ce fut une belle tempête, je n’apportais que soucis, j’étais une honte pour la famille. Ma pauvre Renée était à leurs yeux une dévergondée, une catin , une étrangère et une voleuse de mari.

Je leur fis face et leur dis que si il venait à arriver malheur à ma femme et bien je marierais Renée.

Ma mère faillit se trouver mal, ma sœur me prévint qu’elle ferait organiser un charivari et Bourdin qu’il ne me paierait plus à boire à l’auberge.

Au printemps 1831, le maire Pierre Favraud et son adjoint Etienne Guiomet vinrent me trouver, j’étais à l’étable à curer le fumier.

  • Tu as un coup à boire François
  • Pour sur monsieur le maire
  • Entrez donc à la maison.
  • On a une mauvaise nouvelle François
  • quoi donc c’est la mère
  • Non mon pauvre ta femme elle est passée le 16 du mois d’avril
  • quoi donc qu’elle a eu
  • Alors là c’est pas précisé mon vieux.

Je bus en silence avec les édiles annonciateurs de cette mauvaise nouvelle.

Marie n’avait que trente ans c’est bien jeune tout de même .

Après avoir annoncé la nouvelle à la famille je me devais d’aller prévenir Renée.

Curieusement elle ne se réjouit pas de l’annonce, maintenant que j’étais libre je n’aurais plus besoin d’elle, de sa présence de son vieux corps.

Je dus la rassurer lui dire que rien ne changerait, je la pris dans mes bras et je me surpris à lui dire des petits mots.

Puis il me fallut aller à Ferrière prévenir le viel Henry, il n’était point mauvais et je crus même apercevoir des larmes venir aux coins de ses yeux.

On but la goutte ensemble et il me raconta Marie, sa Marie, son enfance, puis comment elle était devenue la méchante personne qui l’avait conduite à mourir à trente ans dans une sombre prison de Limoges.

Je ne pus évidemment récupérer le corps de ma femme qui pourrirait seule dans le cimetière de la prison. Le curé ne voulut même pas dire une messe, même en doublant mon offrande.

Les mois passèrent, je voyais plus tranquillement Renée, nous faisions l’amour, on rigolait, on parlait. J’étais maintenant entiché de son corps, elle m’aurait emmené au bout du monde.

Lorsque sa robe tombait au pied du lit c’était comme si elle offrait une offrande à un dieu Grec. Elle qui avait peu d’assurance au début semblait maintenant maitresse de mon corps.

Mais curieusement cette harmonie nous éloignait du besoin de régulariser notre union. Pourquoi se marier alors que chacun y trouvait son compte.

Renée venait librement chez moi et y croisait ma mère, elles se connaissait bien, presque du même âge. Je n’avais pas le recul pour juger du physique de ma mère mais Jean Louis Drappeau un ami me dit à tout prendre c’est plutôt ta mère que ta Renée que je trousserais.

Encore une fois ma mère me paraissait bien vieille alors que Renée ne me faisait pas cet effet.

Un soir devant la soupe ma mère me dit mon fils maintenant il te faut la marier, c’est point moral de lever la jambe à tout va sans régularisation. Je faillis répondre qu’elle pouvait aussi se remarier avec son veuf, mais je m’abstins.

Avant que de cela je devais montrer au village la nature de ma relation avec Renée, alors un jour de marché je la pris par le bras et nous traversâmes le village. La mort traversant le village sur son char avec sa faux n’aurait pas provoqué la même stupeur. La vieille bretonne, cette étrangère au bras du fils Petit, quel outrage, quelle impudence. Chuchotements, rires, insultes, nous avons tout eu.

Mais nous avions fait un grand pas, il fallait maintenant s’occuper des formalités. Elle furent longues car native d’Ile et Vilaine dans la commune de Bourgbarré il fallut au maire une preuve de sa naissance là bas ainsi que sa filiation.

Cela nous prit donc plusieurs mois, mais finalement on s’accommodait de cette situation et je m’inquiétais à l’approche de notre vie commune.

Finalement la date du mariage fut fixée le jeudi 31 janvier 1833, j’étais veuf, elle était vieille cela aurait pu nous valoir un joyeux tintamarre, mais les coutumes s’en allaient peu à peu et les tumultes des charivaris étaient maintenant de lointains souvenirs.

Il nous fallut des témoins, ma future n’avait pas de famille alors on prit l’un et l’autre des amis ; le premier témoin fut Joseph Bourdin un cultivateur avec qui je buvais le coup et qui avait ses parcelles à coté des miennes, ensuite le Louis Brunetot un compagnon de vendange, puis les témoins de Renée, Louis Morin l’instituteur, père du tisserand qu’on appelait Poléon car l’un de ses prénoms donné au fait de la gloire de l’empereur était Napoléon. Puis le dernier Pierre Roumillou, un cultivateur lui aussi.

Ce fut l’adjoint Guiomet qui officia, le maire ma fois on le voyait pas trop, monsieur fréquentait les gens du château de Beauregard et de Ferrières.

J’étais donc uni à Renée et cela me fit bizarre de me lever le premier matin avec une femme à coté de moi, voyez vous je n’avais jusqu’à maintenant connu Renée que pour la bagatelle, maintenant je la voyais en son quotidien.

Peu à peu je découvrais ses défauts et ses imperfections qui jusqu’à là ne m’avaient guère gêné.

UN FUNESTE DESTIN, Épisode 7, Une femme de second choix

Cela me fit une distraction quelques mois à peine après l’emprisonnement de ma femme et en plus ma sœur disparaissait de la maison ce qui ne me faisait pas beaucoup de peine.

Ce fut pendant la noce que j’appris subrepticement que ma mère voyait quelqu’un, j’en tombais de ma chaise. Mon père était décédé depuis 20 ans, comment j’avais pu imaginer qu’une femme de trente cinq ans fusse t ‘elle ma mère resterait sans homme.

Apparemment ma sœur le savait, comme une grande partie du village, je n’étais une fois de plus qu’un imbécile.

Puis le temps efface tout et bientôt une autre affaire défraya la chronique sur Saint Sauveur, une autre arrestation, un autre drame , une autre famille brisée.

Les mois passèrent et une présence féminine me manquait je n’avais pas de nouvelle de Marie. Il faut bien dire que nous ne savions écrire ni l’un ni l’autre.

Un jours que je prenais le chemin de ma vigne une femme vint à ma hauteur et lia conversation avec moi. Je la connaissais simplement de vue car elle était bien plus âgée que moi. On la surnommait la bretonne, elle avait un drôle d’accent et parfois des mots bizarres lui venaient.

Elle m’ intriguait bien un peu, domestique, célibataire, cela sentait son vice caché. Sans être moche, elle n’en était pas belle pour autant. Petite, les cheveux bruns, les yeux noirs, un nez un peu aquilin, le teint bruni par la vie au grand air, elle dégageait un relent de tristesse qui ma fois devait bien faire fuir les hommes.

Quand elle m’adressa la parole, je fus surpris par sa voix. Elle contrastait avec son apparence, douce, envoutante, son timbre vous prenait et vous emmenait où bon il lui semblait.

En quelques kilomètres j’étais sous le charme de Renée, et lorsque nous nous quittâmes je n’espérais qu’une chose c’est qu’elle me tienne compagnie sur la route dès le lendemain.

Le manège dura des semaines puis un jour n’en pouvant plus je l’invitais à venir gouter mon vin à la maison. C’est donc dans mon chais que pour la première fois je me décidais à l’embrasser.

Elle se laissa faire et ce rapprochement me transporta, j’eus envie d’elle et je ne fus que précipitation.

Elle me repoussa gentiment m’expliquant que j’étais bien trop jeune pour elle et qu’en plus j’étais marié. Mais je savais qu’elle n’avait pas été insensible à mes avances et qu’un jour prochain !

Pour bien comprendre la situation, je n’avais pas spécialement envie de cette femme qui avait presque l’age de ma mère, mais comme ma situation ne me permettait pas de retrouver une jeune fille il me fallait me rabattre sur un choix second. Personne n’aurait commis un adultère avec moi et de plus avec les frasques de ma taularde d’épouse ma réputation était en baisse.

Donc plus par dépit que par amour je me mis à désirer cette femme mure. Certains disaient qu’elle avait quitté sa Bretagne natale pour suivre un soldat, d’autres disaient qu’elle était veuve, d’autres qu’elle avait abandonné un enfant et qu’elle avait été chassée de son village. Bref personne ne savait rien de la présence incongrue d’une bretonne, non mariée de 48 ans.

On se revoyait souvent et chaque fois je tentais d’en obtenir plus. Cela se fit aux vendanges, je n’avais pas une grosse parcelle mais néanmoins j’avais besoin de quelques bras supplémentaires en plus de ceux de ma mère. J’ai donc embauché Renée. Pendant plusieurs jours je l’ai observée et nous avons joué comme un jeux de séduction. Bien sur ma mère s’en aperçut et j’eus le droit à un beau sermon.

Mais la Bretonne ne cédait pas, je la pinçais, la frôlais, la touchais même, je lui racontais mille bêtises. A la fin de nos travaux on se réunit tous à la maison pour un joyeux partage, la piquette coula à flot et nous étions bien gais. En fin de journée ma mère s’absenta de la maison pour retrouver son veuf et moi finalement je me retrouvais seul avec le fruit que je désirais.

Je sus tout de suite qu’enfin elle consentirait lorsqu’elle se laissa allonger sur ma couche. Les baisers succédèrent aux caresses puis lentement je la dévêtis, sa peau était blanche, presque laiteuse, douce comme une pêche de vigne. 

Ce n’était pas Marie pour sur, plus prude, plus chaste, moins entreprenante, il fallut que je fasse preuve de patience et de douceur, mais quand enfin je la possédais je me vis transporter dans un autre monde.

Moins musclée que ma jeune Marie, plus grasse, plus voluptueuse, plus en rondeurs elle me fit un bien fou. Je ne sais pas l’expliquer mais avec elle je savais que je serais bien, qu’elle m’aimerait et que je l’aimerais.

Saoul d’amour je la laissais repartir, notre liaison devrait rester secrète.

UN FUNESTE DESTIN, Épisode 6, une condamnation et le carcan

Elle n’aimait guère Élisabeth Monnery la sœur de son père et cette dernière le lui rendait bien. Présente ce soir là pour faire du levain elle essuya tout de suite une salve d’insultes.

Le ton monta très vite et Marie se saisit d’une poêle pour faire sortir sa tante de force. Henry s’y opposa et Marie lui asséna un violent coup sur la tête.

Le vieux tomba par terre, je tentais de la calmer et le petit frère s’interposa aussi pour protéger son père.

Ma femme hurla se débattit, elle était  comme folle.

Le tintamarre avait  alerté la population du village encore nombreuse dans les rues en cette fraiche soirée.

Jean Brizard et Pierre Bret deux cultivateurs qui rentraient de l’auberge n’en perdaient pas une miette.

Je tentais de faire sortir Marie mais ce fut  moi qui me retrouva dehors, pour sûr j’ aurais dû l’assommer mais c’était ma femme.

Marie Anne Jousselin la femme au René Renaud par la fenêtre commentait les faits en compagnie d’André Monnory.

Pas un n’intervint , j’étais seul et je n’arrivais pas à la maitriser. Elle redoubla de violence, jeta son père au sol lui asséna des coups de poings, la tante arriva à s’enfuir.

Tout le village était en alerte, monsieur Delavaud le maire fut prévenu.

Tout était bousculé à l’intérieur, chaises renversées, pot cassé, vêtements éparpillés, elle tirait maintenant son père par les cheveux, le malheureux était comme mort, inerte il ne pouvait que subir.

La folle se saisissait maintenant d’une fourche pour embrocher son géniteur, je m’efforçais de la retenir, elle devenait vraiment dangereuse.

Puis enfin j’eus le dessus je lui pris son arme et la jetais dehors, il y avait du monde , Jean Pouvreau le jeune menuisier nous regardait de son air idiot, Brizard et les deux Bret étaient  toujours là.

Pierre Michaud arriva aussi, tout le canton allait être au courant pour sûr. On s’éloigna sur le chemin royal pour rentrer à Saint Sauveur.

Puis mue par un remord elle fit demi tour pour retourner chez son père, pour s’excuser ou arranger les choses je ne sais, mais sur place le maire du village avait ordonné à Henry de ne pas lui ouvrir.

Alors on retourna à la maison, Marie ne montrait plus trace de fureur, comme si rien ne s’était passé.

Mais malheureusement Monsieur Delavaud prévint le Juge de paix du canton de Courçon Monsieur Charles Bastard.

Une procédure se mit en route, un juge d’instruction de La Rochelle fut saisi, l’affaire était criminelle et par commission rogatoire Monsieur Bastard fut  chargé de recueillir des témoignages.

Pendant ce temps Marie fit comme si rien ne s’était passé et vaquait à ses occupations, le 30 aout alors que nous nous trouvions à Ferrieres des gendarmes de la brigade de Nuaillé se saisirent d’elle.

Elle avait perdu de sa morgue, son bonnet tomba, ses cheveux se mêlèrent à ses larmes. Des cris fusèrent, des insultes aussi, la foule gronda devant celle qui avait  bafoué l’autorité parentale sacrée. La maréchaussée se pressa de l’emporter.

Ce fut la dernière fois que je la vis. Elle fut conduite sous bonne garde à la maison d’arrêt de La Rochelle. Tout alla très vite, ceux qui s’étaient agglutinés devant la maison ce soir là furent interrogés à Courçon. La messe était dite, ce sera la cour d’assise et j’appris de source sure qu’elle serait conduite à la prison de Saintes dès le 2 octobre.

J’errais comme une âme en peine, on me regardait de travers, c’était ma faute, je n’avais pas été capable de dominer ma femme . L’un me dit qu’il lui aurait bien fait rougir le cul à coup de ceinture, un autre m’expliqua que quelques calottes lui auraient fait du bien. Les femmes se moquaient que je n’eusse pas porté la culotte dans mon ménage, que j’étais une lavette.

Ma mère pleurait sans arrêt et ma sœur ne me parlait plus. De plus j’avais les deux mouflets de Marie, j’en étais embarrassé, ma mère ne voulait plus sans occuper et voulait les foutre à la rue.

Le neuf novembre 1829, elle fut  condamnée à 5 ans de prison pour violence sur ascendant. La sentence étatt sévère et dure, le juge Armand Spéry avait  eu la main lourde et monsieur Limat son avocat n’avait rien pu faire

J’en étais peiné pour elle, car voyez vous je l’aimais encore et elle me manquait. J’apprenais aussi qu’elle avait  subi pendant une heure le carcan, exposée sur la place du tribunal avec un panneau autour du cou indiquant son nom, son age, sa peine, et le motif de sa condamnation.

On l’emmena ensuite à la maison centrale de Limoges pour qu’elle fasse sa peine.

J’étais désespéré de son absence et aussi honteux d’être montré du doigt, le soir dans le lit je croyais percevoir son odeur, cela me rendait dingue.

Il y eut une sorte de conseil de famille au sujet des enfants de Marie, moi je n’étais en rien tenu par eux, ce n’était pas les miens et mon travail m’empêchait de les garder. Ma mère ne voulait rien savoir à leur sujet et me disait de me débarrasser des petits bâtards. La sœur de Marie les récupéra j’étais enfin tranquille.

Nous verrons bien quand elle sortira quelle attitude adopter.

UN FUNESTE DESTIN, Épisode 5, une mauvaise fille

Le vieux en aurait pleuré, il accepta cette demande comme un cadeau venu du ciel. Enfin il allait être débarrassé de cette encombrante furie. Nous bûmes un bon nombre de chopines, j’étais ivre et lui aussi. Il donna à sa fille comme dot une pièce de vigne qui avec la mienne nous permettraient d’être presque autonomes. C’était inespéré pour moi, non seulement j’avais une bien belle fille dans mon lit et en plus j’obtenais à bon compte une belle terre. Je crois que j’aurais pu lui demander sa chemise.

Marie était moins contente, elle espérait plus et en fit une affaire. Son père ne lâcha rien de plus et moi j’estimais que le contrat était bon.

Le mariage se fit le 21 janvier 1829 à Ferrières, nous étions mercredi et il était quatre heures du soir. Le maire monsieur Antoine Delavaud nous maria.

Ce fut  quand même assez solennel, ma mère faisait mauvaise fortune bon cœur, le Henri reniflait et larmoyait et moi fier je tenais fermement ma belle mariée.

C’est François Boucard et Jean Genaud qui me servirent de témoin. Jean m’avoua plus tard qu’il avait connu intimement la mariée bien avant moi.

Marie prit son beau frère Jousselin et François Momory son cousin comme troisième et quatrième témoin. On passa devant le curé mais la cérémonie fut bâclée, le bon prêtre considérait que ma femme n’était pas de bonnes mœurs et ce n’était sûrement pas avec ce qu’elle lui avait raconté en confession qu’il aurait pu changer d’opinion.

On fit un bon repas à l’auberge de Ferrières, nous n’avions pas voulu alerter le ban et l’arrière ban de nos familles et nous fîmes cela en petit comité

Nous eûmes quelques mois d’un enchantement certain, bien que la problématique fut la cohabitation entre ma mère , ma sœur, et ma femme. Trois poules pour s’occuper d’un même coq c’était trop, aucune ne voulait lâcher. La cuisine s’était transformée en un lieu d’affrontement ma mère comme du haut d’un donjon entendait y régner, Marie faisait tout pour la contrarier, changeait les ustensiles de place, salait trop, mettait trop de lard. Moi je m’enfuyais, ne prenant pas position. Avec ma sœur la lutte était terrible, car voyez vous on dormait dans la même chambre qu’elle. Marie lors de nos ébats en rajoutait un peu, criait, râlait, geignait, en redemandait. Chaque matin les gros mots fusaient d’autant que Marie et Anne étaient les deux opposés. Ma femme était impudique, se trimbalait en chemise, pissait en société alors que ma sœur, trou du cul pincé s’offusquait à la moindre apparition de chair.

Du coté des Simonneau , ma Marie n’entendait pas lâcher prise quand à une part plus grande de l’héritage, elle faisait des scènes à n’en plus finir à son père et l’insultait de bon cœur.

La crise couva tout l’été, Marie était tous les jours à Ferrières a insulter son père. Ce que me révélait Marie concernant sa personnalité me faisait peur, elle était vindicative avec tout le monde, en voulait à la terre entière.

Un jour au cours d’une énième dispute avec ma mère je pris position pour cette dernière, mal m’en a pris, elle ameuta tout le quartier et sortit comme une folle pour retourner chez son père.

Elle en avait également et sans que je sache pourquoi, après son jeune frère Jacques. Elle avait pris un réel ascendant sur lui, mais je crois surtout qu’il en avait peur. Elle le tourmentait, le battait et l’insultait à tout propos. Le pauvre petit n’avait que les pleurs pour refuge.

Une journée de juillet Marie apprit que son père voulait vendre six brebis à Sylvain Laroche l’aubergiste chez qui on avait nocé. Elle voulut s’y opposer en disant que les bêtes étaient à elle.

Une vive discussion s’engagea et dégénéra et Marie voulut fendre le crane à son père avec une pierre.

Elle y renonça mais saisissant les cheveux de son père elle lui en arracha une grosse touffe. Le vieux Henri la chassa en lui demandant de ne jamais revenir.

Je n’avais plus prise sur elle et maintenant je la redoutais aussi. Mais j’étais faible et le soir se donnant volontiers elle chassait toutes mes velléités d’intervenir.

Ma mère et ma sœur qui n’avaient rien perdu de nos ébats me disaient tous les matins, elle te mène par le bout de ton vit , tu devrais plutôt lui coller une bonne trempe.

L’été passa donc, nous avions beaucoup de labeur et je pensais que Marie se rendait moins à Ferrières, j’étais dupe car en fait elle s’y rendait fréquemment.

UN DESTIN FUNESTE, Épisode 2

UN FUNESTE DESTIN , Épisode 4, à la recherche d’une fumelle

Bon je ne fus pas pris, un soulagement, j’allais pouvoir m’atteler à trouver une fille. J’avais un double objectif, une femme expérimentée et ne craignant plus une grossesse pour me déniaiser et apaiser mes sens en attendant que je me dégote une drôlesse de mon âge et de mon milieu afin de me marier. Mais pour convoler il me fallait de l’argent, alors j’économisais et remplissait mes bas de laine, à ce rythme je ne pourrais me marier avant mes vingt six ans. Ça risquait d’être un peu long, alors je me mis à lorgner sur tous les jupons des environs. Je n’étais pas seul sur le foirail à rechercher femelle.

Idiotement je jetais mon dévolu sur l’une des filles du moulin, la cruelle sentant le nigaud m’avait souri. J’ai donc tenté de pousser un peu plus loin et un soir je décidais de l’accompagner du bourg au moulin de Jassillon. Elle accepta et je lui fis dès lors une espèce de cour. Comment avais je pu imaginer un instant qu’une fille de meunier s’offre à moi. Un jour ce ne fut plus une belle mais Alexis et Maximilien Surville les frères qui me firent la causette. Nul besoin d’en venir aux mains j’avais bien compris, le gibier était trop gros et point fait pour moi.

Alors que faire, guigner les filles sans pouvoir les lutiner c’en était désespérant pourtant j’étendais comme mes copains le cercle de nos recherches, nous allions sur Ferrières, Nuaillé d’Aunis, le Gué d’Alleré. Malgré l’interaction de ces villages, chasser sur des terres qui n’étaient pas les nôtres provoquait de nombreuses querelles et des bagarres.

Puis lors d’un bal à Ferrières je l’aperçus, elle s’appelait Marie Magdeleine , tout de suite je fus subjugué et ne la quittais plus des yeux. Elle virevoltait, dansait, sautait, riait, aguichait. Sous son bonnet j’apercevais ses cheveux d’un châtain très clair, son visage rond presque celui d’une enfant souriait de toute sa carnation qu’elle avait de très belle. Un petit nez lui donnait un petit air d’insolence qui d’ailleurs ne lui faisait visiblement pas défaut. Sa peau marquée de la petite vérole était toutefois assez jolie, son teint coloré était celui d’une fille des champs.

Elle était de petite taille mais croyez moi cela n’enlevait rien à son charme. Sa poitrine qu’elle avait forte semblant vous appeler à chaque fois qu’elle bondissait dans l’une de ses rondes endiablées.

Un ami de Ferrière me donna son nom c’était la fille au Henri Simonneau un cultivateur veuf et père d’une trallée de mouflets.

Il m’avertit aussi de me méfier de la belle, car visiblement elle avait la cuisse assez légère.

Pour ce que je voulais obtenir c’était une bénédiction.

Elle s’amusait comme une folle ne s’occupant guère des regards et des mauvaises phrases qui ça et là jaillissaient à son encontre.

Comme un imbécile, je restais à la regarder sans que cette dernière condescendit à me remarquer.

Tout de même en fin de soirée elle posa enfin ses yeux sur moi, ses yeux clairs me transpercèrent, soudain je me retrouvais nu, exposé comme au conseil de révision. Elle me jucha comme un maquignon , comme un boucher soupesant sa viande. Pantin désarticulé je ne savais que dire.

  • Tu me regardes depuis des heures, peux tu au moins me ramener.
  • Es tu muet ?
  • Non non, je suis d’accord je te ramène chez toi.

Ce fut bien court, Ferrières n’était pas bien grand. Arrivée devant sa maison, Marie Magdeleine m’octroya un baiser sur la bouche.

C’était la première fois qu’une femme m’embrassait, j’en fus pénétré, transporté, la foudre ne m’aurait pas frappé plus durement.

  • A bientôt l’inconnu
  • Je m’appelle François Petit
  • D’accord et moi Marie Magdeleine Simonneau.

Je rentrais chez moi presque en courant, à la maison ma sœur Anne m’attendait, elle aussi avait été à la fête mais obnubilé par ma danseuse je ne m’étais pas occupé d’elle.

Elle entra dans le vif du sujet tout de suite.

  • Alors tu en pinces pour la Simonneau, je t’ai vu
  • Oui et alors
  • Alors tu ne la connais pas cela se voit
  • Non et alors j’apprendrai bien à la connaître.
  • Passe ton chemin c’est une catin, une moins que rien.
  • Elle a déjà deux marmots sans père.
  • Tout le monde la troussée dans le canton, tu es bien le seul mon pauvre idiot.

Je restais penaud d’apprendre cela, mais en fait j ‘étais résolu à ne pas m’en occuper.

Ma sœur poursuivit son déballage.

  • De plus elle est méchante, bagarreuse, voleuse.
  • Son père Henri lui a mis des trempes, mais rien n’y a fait.
  • C’est une diablesse, laisse là à un soldat de passage ou à un bandit qui la foutra au travail sur le port.

Ma sœur était de toutes façons une jalouse et une langue de vipère, je me couchais bien résolu à la revoir.

Je n’eus de cesse de provoquer une rencontre et la pièce de vigne que nous possédions vers le Treuil n’avait jamais été aussi bien tenue.

J’appris beaucoup de choses sur elle et évidemment ce n’était pas à son avantage, violente, méchante, elle s’opposait en permanence à son père et à sa mère.

Son fils Louis avait trois ans et sa petite Marie quelques mois, elle ne s’en occupait guère et c’était sa tante qui la plupart du temps veillait sur eux.

Est ce la vilénie de sa fille qui fit mourir prématurément la femme à Henri Simonneau, certains le disaient et l’on chuchotait que la Marie aurait bien pu tuer sa mère.

UN FUNESTE DESTIN , Épisode 3, ma mère et ma sœur

 

Maman s’échinait et faisait son maximum, elle rayonnait de nouveau et tels des grolles au dessus d’une carcasses des hommes tournoyaient en son parage. Il y avait de tout, veufs chargés d’enfants qui cherchaient une mère et un ventre, jeunes cherchant à s’émanciper de la tutelle paternelle, mâles en rut qui trouvaient confortable de baiser une femme qui n’avait plus de compte à rendre à personne et enfin vieux barbons déjà grabataires qui se seraient bien vus assister de cette belle maitresse pour ressusciter leurs ardeurs d’antan.

Pour être franc jamais je n’ai vu ma mère accepter la moindre des avances, une sainte femme dont l’esprit était occupé à la mémoire de François Petit feu mon père, c’était peut être trop beau.

Non la merveille des merveilles à la maison, c’était ma sœur Anne, une reproduction de la beauté de ma mère mais en plus sauvage. En apparence vous eussiez cru voir une madone, toujours impeccablement mise, proprette, au première loge pour vous satisfaire en le moindre de vos désirs, non vraiment un modèle de petite fille. Tout le monde s’y trompait, ma mère qui la première avait de la merde dans les yeux, le curé qui était béat devant une si belle créature du bon dieu et bien sur la cohorte familiale, et voisinale.

Pour ma part j’étais plus circonspect, un brin de méfiance, je la connaissais sous d’autres optiques que ceux communément adoptés.

Vous voulez la vérité, ma sœur était le pire serpent de la création, fausse, méchante, toujours à épier à écouter et surtout à rapporter.

Je ne sais comment elle s’y prenait mais le moindre ragot du village n’avait de secret pour elle, évidemment personne ne se méfiait. Elle avait ensuite le don de distiller ses renseignements aux bons moments et il suffisait d’observer son petit rictus de contentement quand ses mots susurrés déclenchaient une catastrophe.

De plus cette créature au sang froid avait le don d’ubiquité et se trouvait toujours à l’endroit où on ne l’attendait pas. Elle semblait tout connaître de moi, mon intimité, mes pensées dont elle pénétrait les moindres recoins.

Maman me chargeait de la surveiller et en fait c’était bien le contraire qui se produisait. N’ayant connu que le travail depuis mon plus jeune age je ne souffrais guère d’un manque de loisirs, le dimanche était chômé ainsi que de nombreuses fêtes religieuses, nous avions donc du temps entre notre labeur pour nous amuser, chercher des filles, danser et parfois boire.

Je me souviens de ma première cuite, je m’échinais sur les terres du château de Beauregard de l’autre coté du chemin royal qui menait à Paris entre Ferrières et Nuaillé d’Aunis. Eh oui le travail se défie des frontières communales et j’œuvrais souvent chez le baron Gustave Charles Alexandre Martin de Chassiron. Pour sur on ne le voyait presque jamais occupé qu’ il était à Rochefort ou à la Rochelle mais son régisseur croyez moi lui on l’avait sur le dos.

Bon un jour sous le coup de dix heures une petite faim se faisant sentir chacun sortit un quignon de pain, moi j’avais un morceau de fromage d’autres du lard et certains juste un oignon. Il y avait un vendéen avec nous, un traine sabots venu du bocage, un surplus de famille nombreuse qui cherchait dans la plaine d’Aunis de quoi se faire une situation et pourquoi pas nous voler une fille du pays. Il sortit de sa besace un litre d’eau de vie et chacun à tour de rôle nous y puisâmes de généreuses lampées. De gorgée en gorgée la bouteille fut vidée et l’on passa à du vin de la région. Je ne sais ce qui me piqua la gorge le plus, ce foutu vin aigrelet ou cette eau distillée, toujours étant je devins gai comme un pinson. Mon ivresse me fit dire des conneries, la tête maintenant me tournait, les autres riaient mais étaient inquiets pour la tournure éventuelle des évènements.

Je ne sus pas au juste comment j’avais pu terminer la journée, mais comme notre soif n’avait pas été étanchée par les premiers bouteillons nous avions continué. Les autres m’avait ramené et ma mère m’avait accueilli comme il se doit, de toutes façons j’étais trop saoul pour me prendre une engueulade. A l’aide de Anne elle m’avait jeté sur ma paillasse.

Le lendemain j’eus droit à tout, les réprimandes, la gueule de bois et le mal de tête. Pourtant je dus retourner sur les pièces de beau vallon, curieusement le régisseur m’avait mis dans une autre équipe.

Ma mère possédait en toute propriété une parcelle de vigne qui pour sur par sa petitesse ne nous permettait pas d’en vivre mais enfin nous avions quand même l’impression d’être propriétaire.

Notre parcelle ou plutôt notre mince lanière se trouvait presque au niveau du hameau du Treuil, cela faisait beaucoup de chemin pour si peu de pieds, mais nous y tenions comme à la prunelle de nos yeux.

La majeure partie des paysans du coin avait un peu de vigne, certains en vivaient mais l’immense majorité non.

Nous faisions souvent fouloir commun et l’on se partageait ensuite les fruits de notre maigre récolte.

Évidemment des négociants vivaient largement du négoce d’eau de vie et les pieds de vigne plantés à tout va remplaçaient les autres cultures.

L’eau de vie était le trésor des Incas pour nous Aunisien.

UN FUNESTE DESTIN , Épisode 2

Ce que j’admirais le plus c’était ses cheveux, longs , soyeux, couleurs de blé mûr, nous avions seuls la privauté de les voir dénoués, maman ne sortant qu’avec son bonnet et les cheveux relevés. Lorsqu’elle les peignait je l’observais, magnifique spectacle, j’étais fier qu’elle me laisse la mirer ainsi, complicité complexe entre une mère et son fils.

Je pensais qu’une telle beauté pourrait retrouver un homme très facilement, mais jalousement je ne le souhaitais pas, ma mère était à moi et je me devais de remplacer mon père.

Pour l’heure et malgré mon jeune age j’avais fini mon enfance, plus d’école, plus de catéchisme, mais en lieu et place de cette éducation un emploi de valet dans une ferme de port Bertrand.

Maman avait fait ce qu’elle avait pu, mais je la maudissais quand même un peu de m’avoir trouvé un placement si loin. De la maison il y en avait bien pour quarante minutes, en sabots sur des chemins trempés avec en plus une belle côte.

Je passais par le pont aux ballets, puis je prenais le chemin de Saint Sauveur à Port Bertrand, je croisais le chemin de Nuaillé à L’Abbaye, laissait les Grasilières à ma droite et Plain point sur ma gauche et j’étais enfin arrivé.

Je n’étais pas seul sur les chemins, à peine la nuit levée des cohortes de journaliers de tous âges allaient rejoindre leur carré de souffrance.

Ayant perdu la figure tutélaire de mon père je me forgeais une nouvelle icône en la personne de ma mère, ce n’était plus l’admiration béate de l’enfant mais quelques choses de plus subtile, de plus volatile.

Pourtant elle ne m’épargnait guère, dure avec elle, elle l’était avec moi aussi, je ne comptais plus les gifles ni les engueulades. Tout était prétexte à déverser sa hargne et sa rancœur du monde sur le seul être qui était atteignable pour elle.

Mais après chaque orage revenait le beau temps et elle acceptait de nouveau que je la vois lisser ses beaux cheveux.

Si ma mère n’était pas tendre, mes employeur ne l’étaient pas non plus. J’ai poussé comme un arbre de la côte, je me suis plié au vent mais je n’ai pas cédé. Chaque coup de galoche, chaque torgnole, chaque coup de ceinture me renforça et m’endurcit comme une chaine endurcit le bagnard.

Je devins finalement un bon paysan, dès la fin de mon enfance je savais tout faire. De mes patrons, des grands valets et des autres domestiques j’avais tout appris, le travail, la filouterie, mais aussi un certain goût pour notre terre d’Aunis.

Ayant un corps d’adulte et les même qualifications je décidais de quitter la ferme de Port Bertrand afin de me gager comme journalier en m’offrant à la première foire qui se déroulerait.

Jusqu’à maintenant mes patrons m’assuraient le gîte et le couvert ainsi que du linge propre, pour l’argent il n’en était point question.

Ce fut le foirail de Nuaillé qui vît ma première embauche, je n’avais eu aucun mal l’ensemble des exploitations était en mal de main d’œuvre.

Lorsque je rentrais à la maison, fier pour annoncer la bonne nouvelle à ma mère, celle ci m’attendait avec le fouet de mon feu père.

J’avais omis de l’avertir de ma démarche, crime de lèse majesté, presque un tyrannicide, les lanières claquèrent et me zébrèrent le visage.

Ce fut un véritable combat, je ne pouvais que parer les funestes morsures mais ma jeunesse vint à bout de sa hargne et je lui ôtais des mains son horrible fléau.

Comme deux amants nous nous opposâmes, jeux de force et de domination, elle céda j’étais vainqueur de cette joute, mais emprunt d’un amour filial, je lui promis de l’aider pécuniairement.

Du statut d’enfant je passais à celui d’homme de la maison, enfin presque.

C’est aussi à cette époque que je me mis en quête du saint Graal féminin, ce ne fut guère couronné de succès et je me désespérais de trouver l’amour.

Quand j’entends amour, je me réfère surtout à la partie physique.

Je crus que mon heure était arrivée quand un soir de Saint Jean j’eus fait virevolter une drôlière de mon age. Je lui volais un baiser, la pressais un peu ce qui ne lui plut guère.

Non pas, puceau j’étais, puceau je resterais. Je m’aperçus rapidement que je n’étais pas concurrentiel, pauvre, trop jeune, et il faut l’avouer un physique de grand dégingandé à la peau boutonneuse qui ne faisait guère rêver.

Ma sœur Anne curieuse de tout et observatrice me blaguait gentiment sur le sujet et ma mère qui elle aussi devinait mes tourments de grand benêt riait de bon cœur avec elle. Ces deux foutues femelles par leurs allusions me faisaient rougir et bredouiller.

Je me jurais bien de me déniaiser avant le tirage au sort qui déciderait de mon destin, cultivateur ou bien traine sac dans l’armée royale.

Oui je parle bien de l’armée royale, le Bonaparte avait perdu ses souliers de satin dans les boues gelées de la Russie, avait mangé son chapeau en évacuant les plaines saxonnes. Certes son génie avait fait merveille lors de la plus belle de ses campagnes, mais le nombre de ses ennemis et la trahison de ses maréchaux eurent raison de lui.

Je ne parlerais même pas de la désastreuse Waterloo, les anciens rentrés et démobilisés contaient leurs exploits réels et inventés et les charges folles du rougeaud qui avait perdu la raison.

C’était donc le gros Louis qui régnait sur le royaume restauré, à sa décharge son baron Louis avait réparé les finances et les envahisseurs étaient repartis chez eux.

Puis nous sur notre charrue, nos fourches, nos bêches qu’est qu’on en avait à foutre, un beau monsieur était un beau monsieur.

UN FUNESTE DESTIN , Épisode 1

 

C’est bizarre la perception que l’on peut avoir des choses ou des endroits en fonction des évènements qui vous y confrontent ou qui vous y emmènent.

Un paysage sera différent si vous le regardez avec la lumière pâle de l’aurore ou si vous le mirez avec les rayons du soleil à son zénith. Les feuilles des arbres ne feront pas le même bruit au faible souffle de la brise estivale qu’aux bourrasques maritimes de la saisons automnale.

Tel monument ne vous paraitra pas identique aux différentes heures de la journée , de même un endroit familier ne le sera plus après plusieurs années passées loin de lui.

C’est bien à ce genre de considération que mon esprit en ce moment vagabonde, ce n’est pas le temps mais c’est ainsi.

Je suis dans mon terrain de jeux, mon pays d’aventure, mon village de cocagne, j’en connais le moindre recoin, la plus petite pierre et j’en reconnais la moins prégnante de ses senteurs.

Avec les autres enfants du village nous y avions fait les pires bêtises, c’est derrière le mur du saint lieu que j’avais embrassé pour la première fois une petite bergère de Ferrières, premier émoi amoureux. C’est aussi entre deux croix que je m’étais battu pour la première fois avec le fils du maréchal ferrant, il m’avait mis une raclée et piteusement j’étais rentré chez moi pour me prendre une autre trempe car ma chemise était déchirée.

Maintenant j’étais là figé, droit comme un piquet serrant de près les jupons de ma mère.

Formant un toit, la frondaison des arbres était constellée de milliers de petites fleurs blanches, elle nous abritait du rude soleil du beau mois de mai.

Je ne cessais d’observer ma mère, cette dernière les yeux rivés sur le monticule de terre et le trou béant attendait l’arrivée de la charrette.

Posé sur les planches disjointes, un corps enveloppé dans un linceul de lin blanc brinquebalait au mauvais grès des ornières du chemin mal empierré. C’était la dépouille mortelle de feu mon père que ma mère et les voisines avait préparé après la toilette des morts.

La famille, les amis, les voisins se tenaient tous silencieux, tête basse, chapeau serré sur le ventre écoutant religieusement l’oraison funèbre du curé.

Seule ma petite sœur Anne âgée de cinq ans manifestait des velléités de liberté, ma mère maintenant veuve Petit la foudroya du regard.

Ce fut suffisant pour qu’elle se tienne tranquille quelques instants, mais croire que la diablesse allait se tenir longtemps était présumer de la terreur réelle que pouvait susciter ma maman.

Après les belles paroles du représentant du seigneur, le fossoyeur aidé par quelques assistant descendit mon père et l’installa en son ultime couche. Je me fis la remarque à moi même de la précarité de la protection que procurait à mon père ce drap dont on l’avait emmailloté. Fusse t’il de bonne qualité ce tissus issu du labeur de ma mère ne résisterait pas longtemps à l’humidité de la terre du champs de repos.

Le curé avait beau nous farcir de vie après la mort, nous savions tous en bons paysans que nos faibles dépouilles retourneraient à la pourriture de la terre formant l’humus des générations qui nous suivraient.

Hors donc nous jetâmes quelques poignées de terre grasse au fond du trou, flic flac, flic flac, le bruit mat me fit presque rigoler.

La corvée était maintenant terminée, 18 mai 1812 une date à retenir, nous étions seuls moi ma mère et ma petite sœur Anne.

La semaine précédente nous attendions tonner la voie grave de notre père quand il rentrait de sa vigne, maintenant nous n’entendions que la triste mélopée des pleurs de ma mère.

Papa était mort en pleine santé, balayé, emporté, dispersé au vent de la vie en quelques jours , presque en quelques heures. La   »mystériosité » de sa mort m’intrigua, mais personne ne put m’apporter de réponse. Il n’avait que quarante et un ans, fort comme un bœuf et pourtant.

Du haut de mes dix ans je pressentais que la vie ne serait plus la même et que bon nombre de difficultés allait surgir.

Maman qui jusqu’ àlors n’apportait avec ses gages qu’un complément aux finances du couple allait devoir supporter seule l’ensemble des charges et en premier lieu de nous nourrir. Elle n’était pas la seule dans son cas, les veuves dans le canton formaient légion.

Au niveau de la famille pour nous aider il n’y avait guère que ma grand mère Marie Moinet la mère de ma mère, terreur de ma jeunesse, vieille acariâtre, sèche comme un pied de vigne, odorante comme un vieux bouc, méchante comme un coq. Alors vous pensez bien que ce spectre vêtu de noir ne nous serait d’aucune utilité.