LES CHARNIERS DE L’ILE DE RÉ

 

 

Jean comme tous les jours pénétra dans le vaste bâtiment qui servait d’hospice civil au petit bourg de Saint Martin de ré. Faisant office de croque mort , accompagné de son aide François, il venait quérir leur charretée quotidienne de cadavres

En entrant dans la première salle il croisa sœur Adélaïde la supérieure du couvent des filles de Saint Vincent de Paul , il la salua et s’enquit du nombre de morts à transporter.

Aujourd’hui encore la tâche serait rude, l’épidémie avait fauché son lot de jeunes hommes.

Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans les méandres des salles, le nombre de malades augmentait, il y en avait partout, tant l’hôpital manquait de lit pour faire face à l’afflux massif de soldats contaminés. Dans les salles des grabats supplémentaires avaient été rajoutés aux lits habituels, on devait les enjamber pour se mouvoir. Chaque couloir, chaque recoin, chaque cage d’escalier recelaient son quota de moribonds. Les préaux servaient de salle d’attente et même les combles avaient été squattés pour pallier à l’affluence.

L’odeur qui émanait de cet entassement était indescriptible, les effluves de sang se mêlaient à celles des vomissures, l’acre senteur de l’urine se mélangeait à celle douceâtre des excréments. Les fades relents des paillasses pourrissantes s’unissaient aux nacres émanations de sueur des hommes qui savent qu’il vont mourir. Dans un coin presque oublié, un jeune garçon d’une vingtaine d’années les yeux ouverts déjà vitreux exhalait une flagrance de mort. Jean se dit qu’il faudrait commencer par ce pauvre hère avant qu’il ne pourrisse et ne fasse qu’un avec sa litière de mauvaise paille.

Les vivants pour la plupart fiévreux attendaient stoïquement leurs derniers instants, les sœurs s’affairaient, soignaient,nourrissaient et réconfortaient les pauvres condamnés.

L’afflux toujours croissant de malade fit que l’on délocalisa à l’hôpital de la marine, à l’aumônerie Saint Louis et à l’ancienne église du couvent des Capucins mais rien n’y faisait nous étions en ce mois d’août 1811 en plein pique épidémique.

L’hôpital avait été réquisitionné en tant qu’établissement de place de guerre de première classe, il était géré par un médecin militaire et du personnel militaire y officiait aidé par les sœurs de Saint Vincent de Paul.

L’île de Ré était en état de siège et un nombre incalculable de soldats étaient entassés dans la place de Saint Martin.

En effet l’administration militaire avait décidé de grouper les conscrits réfractaires du grand sud ouest pour des raisons évidentes de facilité de surveillance, ils arrivaient par colonnes entières et étaient logés dans des conditions épouvantables. Ces arrivées massives entraînèrent une surpopulation, la citadelle regorgeait d’hommes, il fallut en loger dans des tentes et chez les habitants. Les ressources alimentaires furent rapidement épuisées et la malnutrition fit son apparition. Entassement, mauvaise hygiène, mauvaise alimentation, association explosive qui entraînèrent rapidement une épidémie.

Le colonel Dubreton commandant de la place et le général Jarry gouverneur ne s’en préoccupèrent point. Ils laissèrent pourrir la situation et envoyèrent au ministère et à l’empereur des notes d’un optimisme non dénué de flagornerie.

En attendant les décès s’accumulaient, mais menu fretin, gibet de potence ces jeunes réfractaires n’étaient qu’insignifiance.

Jean fit le tour des salles et avec François Renard le commis il comptabilisa six soldats à emporter. Il y avait eu pire.

A l’aide d’une civière il descendit avec son adjoint tous les corps, ils les entassèrent dans une charrette et les conduisirent sur leur lieu de repos.

La fournée du jour appartenait au 7ème bataillon de conscrits réfractaires ils étaient tous en instance d’incorporation dans un régiment de type pénal comme le 29ème régiment léger, le régiment de l’île de Ré ou le régiment de Walcheren.

 

Sur le dessus gisait Denis Chantre, fils de François et Marie Maunac, enfant de Champagne et Fontaine en Dordogne . Il avait refusé de servir et avait rejoint un groupe de réfractaires qui se cachaient dans la forêt avoisinante. Malheureusement une troupe de gendarme à cheval qui ratissait le pays l’avait cueilli lui et ses comparses fuyards. Il fut conduit de marche en marche à Saint Martin de Ré et s’était retrouvé comme bête que l’on parque. Entré moribond le 28 juin 1811 à l’hospice il avait survécu trois semaines dans ce mouroir ce qui était à n’en point douter un genre de record.

Il était là maintenant comme une carcasse vouée à l’équarrissage, les yeux que personne n’avait pensé à fermer, vous regardaient fixement comme une prière éternelle.

Le corps se figeait en une posture ridicule, gisant clownesque sans public.

Les formalités effectuées les entrepreneurs de la mort partirent en direction du cimetière des Chartrains. Le vieux cimetière de la ville était plein, un autre dut être ouvert à l’extérieur du village. La charrette grinçante passa la porte des Campanis et pris la route de la Couarde, la garde souleva chapeaux mais blasée ne fit d’autres commentaires. Devant le grand nombre de décès une fosse commune avait été creusée, les corps rangés têtes bêches comme des sardines en boite étaient recouverts de chaux, l’odeur de charogne empuantissait tous les environs et même les effluves marines n’assainissaient point l’atmosphère. Des nuées de mouettes se battaient avec des nuées de grolles en un festin dantesque. Jean et François en vieux habitués firent fis de la puanteur et déchargèrent leur fardeau. Alignés comme à confesse, certains semblant rire et d’autres se tordre de douleur les cadavres attendaient leur détroussage. Jean se mit en devoir de mettre nus les cadavres, les défroques d’uniformes pouvant être monnayées. Parfois des petits malins avaient même cousu dans la doublure du manteau quelques petites richesses. Un négoce fort lucratif s’était instauré entre Jean et un fourrier de la citadelle. La rigidité des clients rendit la tache ardue, le soleil tapait dru, heureusement la chopine était fraîche. Le butin fut bien maigre et c’est avec dépit que Jean et François balancèrent les corps dans la fosse. Des centaines s’y tenaient déjà, car plus de 400 soldats étaient déjà morts depuis le mois d’avril.

Denis Chantre notre enfant de Dordogne avait tout risqué pour ne pas mourir à la guerre victime des guérilleros Espagnol, des bandits Calabrais ou des cosaques Russes il périt tristement loin de son père et de sa mère assisté seulement par le râle lointain des autres mourants et par le grondement sourd des vagues de l’océan se brisant sur les murailles de la ville.

Aucun des touristes qui foulent en masse cet endroit ne soupçonnent l’existence de charniers où reposent plus de 3000 malheureux, aucune stèle ne rappelle le martyr de ces gamins qui sont morts de ne pas savoir voulu mourir.

L’administration Napoléonienne avisa la famille en mai 1812

LA MORT DU JEUNE FRANÇOIS

 

En ce 16 mai 1811, il fait déjà chaud sur le petit bourg de Champagne et Fontaine dans le département de la Dordogne. Il est trois heures de relevée  et Pierre Labroux mène son cheval à l’abreuvoir. Il vient de fournir sous la cagnasse un rude labeur et il ne faudrait pas qu’il en crève.

Pierre est un solide quinquagénaire, veuf depuis quelques années déjà, il travaille dur à sa terre, et souhaite transmettre son patrimoine intact à son fils lorsqu’il rentrera de la guerre.

L’homme et la bête s’abreuvent à la même source quand soudain une violente douleur déchire la poitrine de Pierre, il s’écroule, sa vision se trouble, il voit des hommes en arme alignés comme à la parade, des nuages de fumée et un homme empanaché sur un cheval qui hurle des ordres.

Il entend également , comme des bruits de tonnerre, des cris déchirants et des hennissements de chevaux qui s’emballent.

Puis plus rien, allongé, immobile, il sent son cheval qui le renifle, comme inquiet. La douleur dans sa poitrine a disparu, mais un mauvais pressentiment le gagne alors qu’il se relève péniblement.

La sensation fugace d’un malheur le taraude maintenant.

Au même moment à mille cent kilomètres

Église d’Albuera,  Estramadure, Espagne : diorama de la bataille, musée d’Albuera

 

En ce 16 mai 1811 sous une pluie diluvienne près du petit bourg d’ Albuera en la région espagnole de l’Estramadure, François Labroux au coude à coude avec ses camarades de la colonne avance.

Le déluge vient du ciel, mais aussi des lignes anglaises, la fusillade est intense, le bruit des mousquets et de la pluie empêchent aux hommes d’entendre les ordres, la confusion est grande.

Jamais, depuis qu’il combattait dans les rangs de l’armée impériale du grand Napoléon il ne s’était trouvé confronté à un tel acharnement, une telle violence.

Pourtant depuis son recrutement en décembre 1805, il en avait vu, des collines de Bavière aux plaines polonaise, gelées ou boueuses. Des montagnes d’Espagne traîtresses aux insurgés espagnols fanatisés par des prêtres gorgés de haine et commettant les pires atrocités .

Oui vraiment il en avait vu, mais ici

Les soldats continent à tomber, le sang gicle, des bras et des jambes sont arrachés, serrer les rangs, continuer d’avancer sous la mitraille. Les écrevisses font vaciller la ligne française, le général Pépin commandant la division s’écroule, c’est la fin, la troupe se débande.

Il est trois heures de relevée, une douleur foudroyante dans la poitrine submerge soudain François. Il s’écroule, des corps le piétinent. Un liquide chaud et poisseux s’écoule de son torse.

Puis l’obscurité, les bruits vont s’estompant, dans un halo de lumière, François voit son père, tenant cheval à la bride et le menant à l’abreuvoir, il voit sa mère penchée au lavoir et ses sœurs, robes bleues et fichus blancs qui jouent à colin maillard dans un pré vert de sa belle Dordogne.

Un grand coup de pieds le sort de sa torpeur, la douleur l’immobilise, quelqu’un lui retire ses godillots, on le fouille, faire le mort surtout ne pas bouger.

Son pantalon glisse le long de ses jambes, il est maintenant nu, les détrousseurs s’en vont .

La nuit est maintenant tombée, au loin des bivouaques, autour de lui à la lueur blafarde de la lune il ne voit qu’un enchevêtrement de corps nus, des bras , des jambes, des chevaux, l’odeur de la mort, du sang de la merde et des tripes. Des râles font échos au silence glacial de la nuit.

Sa vie s’échappe, une dernière lueur, il n’est plus.

Le corps de François comme celui des autres, qu’il soit Anglais, Français, Espagnol ou Portugais fut déposé dans un brasier pour être réduit en cendre.

Les têtes brûlant mal,étaient jetées en un charnier avec les os mal consumés. Loin de sa Dordogne natale, cet enfant de France repose en terre Espagnol, victime d’une bataille perdue, victime d’une guerre perdue.

Les Français perdirent cette bataille d’Albuera et le Maréchal Soult, tout Jean de Dieu qu’il fut dû faire retraite. Sur 18 000 soldats engagés par les français, 7000 furent tués ou blessés. Cet affrontement inutile est l’un des plus meurtriers de la guerre d’Espagne.

François Labroux notre fils de Dordogne faisait parti de:

Armée du Midi : Maréchal Jean de Dieu Soult duc de Dalmatie ( 1769 -1851 )

5ème corps d’armée : Général de division Girard ( 1775 – 1815 ), mort de  blessures reçues à Waterloo.

2ème division : Général de division Pépin ( 1765 – 1811 ), tué à Albuera

2ème brigade : Général  de brigade Maransin ( 1770 – 1828 ), grièvement blessé à Albuera

28ème léger : Colonel Praefke  ( 1758 – 1811 ), tué à Albuera

2ème bataillon

1ère compagnie.

Sa famille fut informée le 24 août 1812, et son décès retranscrit sur le registre d’état civil de Champagne Fontaine.