LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 20, les botteleurs

 

Autrefois à l’époque de nos grands mères la disparition des petits passait pour normale, maintenant l’amélioration de la médecine, la vaccination et les accouchements réalisés par des professionnels réduisaient considérablement la mortalité. Nous on avait pas de chance, la tuberculose et une mauvaise grippe.

Il nous fallait maintenant nous ressaisir, notre couple battait de l’aile, Charles buvait comme un trou, et moi je ne pensais qu’à un autre homme.

Tout d’abord Émile fut mit au travail, il savait lire et écrire et c’était bien assez. Victor et Charles allaient maintenant à l’école, il ne me restait que Joseph dans les jambes. Le bougre ne marchait pas encore mais je décidais de travailler quand même, je l’emmenais partout, au lavoir où toutes les femmes s’extasiaient, au champs où je posais son berceau au bord des sillons ou bien à l’abri dans une grange. Il aurait bien pu se passer n’importe quoi car en fait je ne pouvais guère le surveiller.

Un jour un chien qui voulait me le renifler fit tomber le couffin, le gros briard aurait bien pu le bouffer mais on le retrouva blottit le long de mon bébé. Depuis ce moment c’est le chien qui me le surveilla, ils ne se quittèrent plus.

Je travaillais depuis plus d’un an, et nos quatre salaires réunis nous sortirent la tête de l’eau provisoirement. Je me croyais même libérée de la tutelle qui nous ruinait la vie à nous les femmes.

Quelle idiotie, je n’avais que trente trois ans, l’age ou notre fécondité est explosive et ou nos sens sont les plus exacerbés. Car oui avec le Charles nous ne nous entendions pas beaucoup mais dès que nous étions derrière nos rideaux nous redevenions complices.

Tout cela pour dire que je me retrouvais encore avec un enfant dans le ventre.

Ce fut aussi l’année de notre retour à la campagne, Prosper nous trouva une petite maison à coté de la sienne, il y avait un bout de jardin, quelques fruitiers, un grand poulailler et des clapiers. C’était comme un paradis comparativement à notre taudis de la rue des Capucins.

Nous étions encore sur la commune de Coulommiers et notre éden se nommait le hameau de Vaux, c’est juste à coté de Montplaisir, la ville à la campagne ou la campagne à la ville.

Cela ne changeait rien à notre condition pécuniaire, mais la vue des arbres et des champs permet peut être de supporter la misère mieux qu’au milieu des murs de brique.

Mais incontestablement c’est la présence d’Élisabeth qui me réjouissait le plus, certes depuis sa mésaventure avec la patrouille Allemande elle n’était plus la même. Elle n’avait plus goût à rien, ne partait plus dans des fous rires incontrôlés et son beau sourire qui faisait sa beauté ne venait plus illuminer son visage.

Je tentais de la ramener à la vie, je lui racontais des bêtises, je lui contais mes exploits avec Charles.

Autrefois elle aussi me faisait part de sa vie intime, maintenant en pleurant elle me confiait qu’elle avait répugnance à faire la chose. Ce qui la rendait malade c’est qu’elle savait que Victor n’avait rien à voir avec cela et qu’il n’était pas juste qu’il pâtisse de ce dégoût .

Nous en parlions de longs moments et je pense que cela lui faisait du bien de libérer sa parole. Un matin radieuse alors que nous partions en direction de la pièce de terre qu’on nous avait assignée la veille elle me confia qu’elle avait renoué avec le plaisir à la plus grande joie de son mari.

Nous formions maintenant un petit groupe à partir de Vaux pour aller travailler, nos hommes étaient ouvriers agricoles mais se gaussaient d’être des botteleurs. Ce n’était qu’une spécialité mais pour eux c’était une fierté et se définissaient comme tels.

Prosper quarante huit ans marchait fièrement avec ses fils Louis vingt quatre ans et Émile vingt deux, mon mari emmenait Auguste quatorze ans et Émile douze ans, les six hommes se ressemblaient assez, même allure, même taille et surtout cette particularité marquante d’être tous blonds avec des yeux bleus.

D’ailleurs les frères de Charles et Prosper étaient aussi tous blonds. Moi et Élisabeth qui étions brunes n’avions pu assombrir ces champs de blé ondulants sur leur tête.

Les hommes devant , nous nous fermions la marche, mes nièces, Eugénie dix sept ans, blonde, les yeux gris le port altier, la poitrine en avant des jeunes filles, Alexandrine treize ans, grande comme une brindille, plate comme une limande, insolente, provocatrice, une tignasse de blé mur et un visage parsemé de taches de rousseur qui la faisait surnommée la diablesse, Louise onze ans, toujours dans les jupons de sa mère, d’un caractère timide et craintif. Élisabeth avait, elle les cheveux d’un noir de jais, approchant doucement la cinquantaine ses hanches s’étaient élargies et son postérieur ne faisait pas pitié. Sa poitrine assez forte et non retenue tombait nonchalamment sur les multiples redondances de son gros ventre. C’était donc une forte femme mais qui de visage faisait beaucoup plus jeune et qui conservait une sorte de beauté paysanne. Moi à coté je ne paraissais pas, au régime des soupes maigres j’avais plutôt tendance à maigrir. J’étais aussi un peu plus grande que ma belle sœur. Ma poitrine faisait ma fierté, malgré les tétées mes seins restaient fermes, Charles en raffolait. Par contre ce qui me chagrinait c’était l’apparition de fils d’argent dans mes cheveux et aussi dans ma toison. Se soucier de ces détails, alors que nous étions penchés dans les rangs de betteraves ou courbées pour rassembler les blés pourrait paraître bizarre mais j’étais malgré mon allure un peu souillon soucieuse de ces quelques détails qui pourtant ne devraient à nous filles de la terre ne pas nous sembler importants.

Bref je portais en permanence mon boulet âgé de trois ans, le Joseph il était feignant et braillait à chaque fois que je le posais. Heureusement sur place il faisait sa vie et était surveillé par tous

 

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 19, la mort de l’ange Gabriel

J’avais eu la chance d’apprendre à lire c’était une ouverture indéniable  sur le monde, je récupérais des vieux journaux, les nouvelles étaient un peu éculées mais c’est comme cela que j’ai appris l’ insurrection parisienne et surtout sa féroce répression. Je ne comprenais pas tous les tenants et aboutissements mais le massacre des gens m’a toujours révolté. Par cette lecture nous apprenions aussi les potins du département et de Coulommiers, je lisais à haute voix pour Charles et un petit groupe d’ouvriers. J’aimais bien être au centre de l’attention. Le périodique s’appelait l’éclaireur de l’arrondissement de Coulommiers.

Ces lectures ressemblaient un peu à nos antiques veillées, mais souvent l’ambiance était électrique et ce que les hommes appelaient la politique faisait surface. La fin de l’empire avait un peu délié les consciences et les opinions, par contre la condition ouvrière et paysanne n’allait pas en s’améliorant.

Un soir je revis mon petit ouvrier de la fête communale, Charles ne le reconnut pas et heureusement. Il me fit des avances et posa même sa main sur ma cuisse, autant vous dire que cela me gêna mais bizarrement me fit aussi une drôle d’impression. Ce simple effleurement soyons crus me donna envie et me fit  frisonner l’échine. Le malheur fut qu’il s’en rendit compte.

Le drôle fut maintenant assidu à la maison, apportant toujours un petit quelque chose aux enfants.

Il s’arrangeait pour venir quand Charles n’était pas là, mais le voisinage toujours aux aguets dut bien se rendre compte des ses visites. Mais j’avais cinq enfants à la maison et pour moi être seule tenait de l’exploit. Un jour il eut de la chance, enfin nous eûmes de la chance, il profita immédiatement de cette solitude momentanée, il m’embrassa. Un vrai baiser de conte de fée, doux , langoureux ,  il se mit à me caresser, j’oubliais tout, mon mari, mes enfants. Le danger d’être surprise était grand, cela m’excitait et décuplait mon envie. J’étais à lui, il pouvait faire de moi ce qu’il voulait, ouverte à ses désirs. J’eus l’impression quand il se glissa en moi qu’enfin je partais en voyage, qu’enfin je m’évadais, qu’enfin je réalisais l’un de mes rêves. Doucement il m’amena au ciel et nos routes du paradis se rejoignirent. Il était temps, j’entendis au loin la voix d’Émile. Ce dernier lorsqu’il rentrait m’appelait toujours du bout de la rue.

Nous eûmes juste le temps de nous rajuster, ma robe fut prestement remise en place et lui remonta son pantalon. Lorsque mon fils entra nous étions assis loin de l’autre comme deux connaissances. Je n’étais pas très à l’aise, dans ma tête j’avais l’odieuse impression d’être une mauvaise mère et une mauvaise épouse.

Lui aussi ce diable de garçon fut appelé par les sirènes Parisienne et je ne le revis point. C’était sans doute mieux car je crois que je serais partie avec lui un jour ou l’autre.

Charles a t ‘il eu vent de quelque chose, je ne sais pas, mais son attitude changea , beaucoup moins gentil, de plus en plus absent et surtout de plus en plus saoul. Je m’en serais bien accommodée, je l’avais toujours fait mais les enfants en souffraient. Non la conséquence de ses beuveries fut que notre situation financière devint préoccupante.

Le propriétaire un après midi vint me faire une scène pour le paiement du loyer, rien à faire je ne pus rien négocier, j’ai pleuré, tempêté, me suis même offerte, ce salopard ne voulut rien savoir.

Dans sa mansuétude il nous laissa une semaine pour nous trouver un autre endroit. On dégota un appartement mansardé rue des capucins, près du joli parc et de l’école, pas cher mais cela tenait plus du grenier et de la remise que de l’appartement. Quand nous sommes arrivés là, j’en pleurais de dépit et de honte, nous installâmes les enfants sur des paillasses ignobles. Mon ainé nous fit une crise qu’il ne voulait pas être entassé comme dans une porcherie, j’étais bien d’accord Charles baissa la tête comme à chaque fois qu’une difficulté se présentait.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, Gabriel tomba malade ainsi que Charles et Joseph. Ils eurent une forte fièvre et se plaignirent de la tête. Je n’avais pas d’argent pour le médecin et la situation des enfants empirait. C’est la directrice de l’institution Madame Camusat que nous vint en aide, elle fit appeler elle même le docteur et paya sa visite. Quelques décoctions, des cataplasmes et des ventouses eurent raison de la maladie de Charles et de Joseph. Pour Gabriel rien n’y fit, il entra en agonie peu de temps après et en sortit que pour mourir. Les fêtes de la noël 1871 furent lugubres, Charles me remplaça quelques heures au chevet des garçons pour que puisse aller à la messe de minuit.

Le deux janvier, Gabriel monta aux cieux, aurions nous de quoi payer la messe des morts, la bière, le croque mort et le fossoyeur?

Encore une fois ce fut notre bienfaitrice qui se chargea de tout, c’était gentil, charitable, mais pour nous une véritable honte. Ne pouvoir payer l’enterrement de son fils, j’en voulais à mon homme, je m’en voulais à moi également. J’avais quoi comme possibilités autres qu’être une femme au foyer, le métier de journalière demandait des disponibilités que je n’avais pas, toujours le ventre gros, avec des enfants dans les jupons.

C’est en ces moments que je me demandais si j’avais bien fait de refuser les avances du gros bourgeois, après tout ce n’était peut être pas un si gros sacrifice.

Même en notre dure période, perdre deux enfants en cinq mois restait quand même une rude épreuve.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 18, la mort du petit tuberculeux

A moins que de tomber sur un détraqué j’étais tranquille mais d’autres femmes eurent à souffrir de cette occupation et notamment Elisabeth. Un jour qu’elle revenait de biner un champs de betteraves avec une autre paysanne elles se virent bloquées par trois soldats en goguette et qui étaient visiblement avinés. Ils voulurent que les femmes s’acquittent d’un droit de passage, ma belle sœur s’y opposa fermement. Elle prit une gifle monumentale qui la fit tomber, le plus agité des prussiens l’a prise par les cheveux et la fit s’agenouiller. Ils exigèrent maintenant une fellation et l’un d’eux sortit son sexe, Elisabeth maintenue au sol par les soudards dut se livrer à cette ignominie sous le rire de ses agresseurs, sa compagne en profita et s’échappa en direction de la ferme.

Quelques minutes plus tard un groupe de paysans armés de faux se précipitait sur les occupants qui peu courageux de sauvèrent en courant. Elisabeth tremblante, salie, souillée, flétrie pleurait, le maître de la ferme la ramena chez elle et se rendit pour se plaindre aux autorités militaires. Rien ne fut fait évidement et la pauvre resta prostrée de longues journées. Prosper se désespérait et je me rendis au chevet de ma belle sœur, je pris également ses filles pour la soulager. Elle ne se remit jamais tout à fait de ce traumatisme, elle pouvait devenir joyeuse, puis rester prostrée de longues journées. Ces salauds lui avaient volé une partie d’elle même.

Mais bon il fallait bien vivre et nous devions partager nos vivres avec eux, les réquisitions en nature nous laissaient exsangues. Cela dura pendant toute l’occupation.

Le gros des troupes était parti pour le siège de Paris, la pression soldatesque se faisait moins forte, mais nous étions comme une base arrière, alors le passage était encore important.

C’est dans ces conditions que naquit Joseph, nous étions en Novembre 1870, Élisabeth pour cette  fois ne fut pas à mon chevet, heureusement une voisine et la sage femme purent être avec moi.

On l’appela Joseph et mon mari le déclara à la mairie le jour même, et encore un à nourrir et encore un qui retarderait le temps ou je pourrais ramener un peu d’argent.

A ce sujet nous décidâmes que notre aîné devrait arrêter l’école et venir travailler à plein temps avec son père, il allait sur ses douze ans, je crois que c’est le bon age pour se faire de la cale aux mains.

Il s’avéra bon travailleur bien que cela fut dur pour lui de se lever à quatre heures du matin pour suivre son père. Cela n’améliora en rien notre situation, il fallait constamment changer les habits des garçons et même si on retaillait encore et encore, il fallait de temps à autre se résoudre à acheter.

J’avais réussi à dénicher un bout de jardin et je m’occupais des légumes, nous avions même quelques poules qu’ il faut bien dire nous procuraient un petit plus alimentaire.

Un jour au marché je ne sais pas ce qui m’a prise j’ai glissé une botte de carottes dans mon tablier, je suis passée par toutes les couleurs et j’ai eu l’impression que la foule entière me déshabillait du regard.

Heureusement personne ne m’avait vue et en fin de compte j’éprouvais un petit sentiment de fierté d’avoir osé. Mais malheureusement je pris cette mauvaise habitude, c’était souvent facile et ce franchissement d’un interdit me procurait de nouveau comme un vent de liberté.

Le vingt six janvier 1871, on apprit dans le journal qu’un armistice était signée, Paris avait souffert pendant le siège, entre la faim et les bombardements les parisiens étaient bien ébranlés et ne demandait qu’une chose, la paix et encore la paix.

Ce fut une belle victoire pour les Allemands, ils y gagnèrent l’Alsace et la Lorraine et un empereur.

Ils ne partirent pas pour autant, nous devions payer une indemnité de guerre, sur Coulommiers ils restèrent jusqu’à la fin de l’année, mais soyons juste les exactions physiques n’avaient plus cours. Par contre ils étaient toujours aussi voraces et souvent sur la place du marché les maraîchères se plaignaient de ne rien avoir à vendre.

L’année 1871 ne me fut pas heureuse, Raphael affaiblit par une une mauvaise alimentation se remit à tousser très fort, sa maigreur et son teint blanc nous laissait présager le pire, le docteur fut catégorique l’enfant, notre enfant ne passerait pas l’été. Ce petit je le veillais presque jour et nuit, je dormais sur une chaise à coté de sa couche et parfois même me glissait à ses cotés pour le réchauffer, car malgré la canicule il tremblait en permanence. Je lui donnait la becquée, quelques cuillères de bouillie. Élisabeth venait parfois m’assister me soulageant un moment, Charles travaillait comme un acharné, nous étions aux points forts des travaux d’été, alors il n’était jamais là.

Le huit août son calvaire cessa, une dernière quinte, un léger sourire,une légère pression de sa petite menotte, six ans et il partait.

Il fallut faire face, c’était le premier enfant que je perdais, formalités administratives, nous fîmes appel aux services des pompes funèbres. Le lendemain dans une petite caisse on mit mon fils et en convoi nous suivîmes le petit corps. Charles avait mis ses habits du dimanche et j’avais fagoté du mieux que je pouvais les garçons, moi j’avais dans les bras le Joseph, mon dieu que le chemin fut long. Prosper et sa famille étaient présents nous apportant réconfort et soutien. Moi qui ne me sentais pas un instinct maternel très développé cette mort me couvrait d’un voile de tristesse. Si nous avions été plus riches le petit aurait il survécu, est ce une maladie de la misère?

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 17, les stigmates de la guerre

Aurais je dû avoir honte de ce que je m’étais apprêtée à faire, je ne sais, mais la misère est mauvaise conseillère. Nous y reviendrons, malheureusement les choses ne furent pas toujours aussi simples que cette fois là.

La vie dans une ville comme Coulommiers ressemblait à celle que j’avais eue à Provins, pour sûr les deux bourgs étaient différents, mais les deux villes n’étaient que le prolongement ou le débouché des campagnes qui les environnaient. Tout y fleurait bon la terre, les chevaux y étaient abondants et les écuries nombreuses, comme sur les chemins de Vanvillé ou de Mormant, les tas de crottin égrenaient leur pestilence. En certains quartiers et malgré les interdictions répétées de la municipalité des tas de fumier empestaient les arrières cours et menaçaient les puits. Rien n’ y faisait, des volailles et des cochons s’ébattaient encore , occasionnant de nombreux conflits avec la maréchaussée. Nous étions des paysans à la ville et les ouvriers qui commençaient à investir les taudis sordides des grandes manufactures l’étaient encore également.

A la belle saison je partais tôt le matin avec Charles et ma marmaille, nous allions aider dans les grandes fermes, vraiment je ne gagnais pas gros, empêtrée que j’étais avec mes chiards. Je pratiquais un travail de subsistance, heureusement Charles et Prosper avaient une très bonne réputation de botteleurs et on me donnait du labeur plus par pitié que par nécessité.

Le soir nous rentrions épuisés, les enfants qui tels des sauvageons s’étaient ébattus toute la journée étaient sales et gueulards et de nombreuses volées étaient nécessaires pour un bon endormissement.

Ensuite nous avions un peu de temps, nous effacions les stigmates de notre dure journée en nous lavant quelques peu, c’était toujours un moment de tendre complicité que ce débarbouillage dans notre grand baquet. Cela devenait souvent un jeu de mains et de vilains, puis un jeu coquin, enfin quand Charles n’avait pas bu.

Lorsque les enfants seraient plus grands je pourrais reprendre une pleine activité et nos finances s’amélioreraient bien à propos. En attendant le peu que nous avions, passait pour les enfants,nous nous vivions d’amour et d’eau fraîche et pour Charles surtout de vin frais. L’amour, je pense que je n’en n’avais plus guère pour Charles, il était le père de mes enfants et civilement je dépendais de lui . Parfois je me surprenais encore à avoir envie de lui et je le sollicitais quelques fois, je sais c’est bizarre mais j’étais encore jeune et avais des besoins.

Bref et comme de juste je fus remplie de nouveau, mais je vous dis que cette fois cela serait la dernière, il faudra être inventif quitte à sortir de la morale chrétienne, dont je me foutais d’ailleurs complètement. Ma belle sœur Élisabeth me confia qu’elle n’avait plus ses règles, elle était maintenant tranquille mais par contre son appétit pour la chose avait disparu, on ne peut tout avoir.

De loin en loin j’avais des nouvelles de ma mère et de mon frère qui vivaient toujours à Villeneuve saint Georges. Ma belle sœur portait un enfant qui naîtrait probablement en même temps que le mien. Ma mère se partageait entre le foyer de son fils et celui de son amant. L’essentiel était que tout le monde aille bien.

Du coté des Trameau nous n’ avions  que peu de nouvelles, la mère de Charles était passée en 1868 et reposait à Coubert, je n’avais pu me rendre à l’enterrement à cause des enfants mais mon mari s’était précipité pour la revoir une dernière fois.

Mais revenons à l’année 1870 qui fut assez mouvementée pour l’ensemble de la communauté et aussi pour moi . Je ne vais évidement pas entrer dans les détails de cette guerre perdue mais plutôt ses conséquences. Le dix neuf juillet notre empereur déclara la guerre à la Prusse, tout le monde était confiant, il ne manquait pas un bouton de guêtre, des rassemblements tumultueux se formèrent un peu partout, pour un peu on se serait cru à Berlin. Charles avec les garçons alla sur la place et les boulevards pour hurler sa joie, je me demande un peu ce que cela pouvait lui foutre, mais bon son coté masculin et guerrier devait ressortir. Il y eut beaucoup de passages dans notre localité, les armées montaient au front, on les accompagnait un bout de chemin, on leurs donnait du vin et les jeunes filles leurs donnaient des baisers d’encouragement. Certains charretiers et voituriers gagnèrent beaucoup en transportant divers choses, la guerres favorisait le commerce, du moins en ces débuts et surtout en cas de victoire. Quelques semaines plus tard nos soldats repassèrent dans l’autre sens, dépités, merdeux de s’être pris une volée par les teutons, mieux organisés, mieux armés et mieux commandés. Une vraie cour des miracles, des cavaliers démontés, des charrettes pleines de blessés, des agonisants exhalant une odeur terrible de mort, de sang séché .

Avec un groupe de femme on avait confectionné de la charpie pour faire des pansements, on tentait d’apporter un peu de réconfort à ces pauvres gosses que la retraite précipitée avait transformé en meute de loups faméliques.

Comme on pouvait s’y attendre les populations civiles fuyaient l’envahisseur et ses exactions, je ne sais si il y avait matière à exagération dans tous ces récits, enfants embrochés sur les lances des uhlans, hommes aux poings coupés, viols des femmes, vieilles ou impubères, maires passés par les armes.

Bref le deux septembre l’empereur qui n’avait pas le génie de son oncle capitula à Sedan. Le quatre nous n’étions plus un empire mais une république. Malheureusement les allemands arrivèrent, la vallée du Grand Morin était une voie de pénétration, il y avait de tout, des Wurtenbourgeois, des Bavarois, des Hessois , des Badois et bien sur les Prussiens. Ils parlaient un langage étrange, mais se faisaient parfaitement comprendre. Ils voulaient tout, le vin, le pain , la viande, nos chevaux, le pucelage de nos vierges, et nos cuisses de mère de famille. De plus ils réquisitionnaient nos hommes pour construire des retranchements, faire des charroies et toutes sortes de corvées.

Au départ je croyais que ma famille ne serait guère touchée, je n’avais plus de pucelage à offrir, mon gros ventre de sept mois n’attirait pas les regards, du pain j’en avais pas et du vin encore moins.

Mais comme ils prenaient tout la faim se fit sentir, les petits pleuraient et moi affaiblie je m’en allais avec mon gros ventre pour mendier de quoi les nourrir. Un jour que je tendais la main pour un quignon je reconnus mon bourgeois qui faisait offrandes de ses résidus de repas, il me vit, jeta son plat par terre et cracha dessus. Plutôt crever que de m’avilir, d’autres pauvres se jetèrent sur les restes souillés. Charles continuait à travailler, mais devait franchir des barrages et monter pattes blanches, il devait partir encore plus tôt et un soir il se retrouva au poste de police menacé par un officier prussien car il avait manifesté son mécontentement lors d’un énième contrôle. Malheureusement si les hommes payaient un lourd tribut dans des brimades sans nom, nous les femmes nous pouvions sans conteste en mettre un sur ce que certains soldats nous faisait subir.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 16, offrir son corps pour quelques sous

Dès le lendemain, le soleil pas encore levé, Charles était déjà sur la route pour rejoindre son champs.

Moi j’allais au vieux lavoir pour rincer une lessive lorsque un jeune homme se mit à ma hauteur pour me faire un brin de causette, c’était l’un de mes danseurs de la veille au soir. Je m’amusais de son empressement et de son jeune age, j’étais flattée qu’on s’intéresse encore à moi.

Il me fallait toutefois l’éconduire, j’étais connue et il n’était pas convenable pour une femme mariée de parler à un homme, mais bon il était mignon et une petit frisson m’avait parcouru l’échine.

J’étais toujours partagée entre ma soif d’aventure inassouvie et mes devoirs de mère de famille. Car voyez même si je n’étais pas une mère poule dorlotant ses enfants j’avais conscience qu’il fallait que je m’en occupe.

Un an après la naissance de Charles je fus de nouveau grosse, j’étais consternée, nos mères nous disaient qu’allaiter empêchait de tomber enceinte. Moi qui avait toujours une mamelle sortie depuis neuf ans je peux vous dire que c’était des conneries. Non le seul moyen c’était que votre mari vous laisse tranquille ou qu’il se retire avant la fin. Le Charles à moins d’être moribond ne me laisserait jamais cela j’en était sur, quand à sauter du train en marche il y avait quand même des risques.

Quand il arriva en Novembre 1868 mon aîné avait neuf ans, le suivant sept, puis cinq, puis trois et puis à peine deux. La soupe je vous le dis était bien maigre, mon bonhomme faisait ce qu’il pouvait et parfois nous ramenait quelques œufs ou bien du lait. Ce n’était guère fréquent, les patrons n’étaient pas généreux.

Dans la rue nous n’étions pas les seuls à être très pauvres, les gens en guenilles côtoyaient l’aisance.

Moi je trouvais cela paradoxale, nous étions indispensables aux propriétaires mais jamais la réciprocité ne s’appliquait, si nous n’étions pas content de nos maigres gages nous pouvions partir.

Heureusement des gens comme Ernest s’efforçaient de faire bouger les choses, mais nos dirigeants avaient la main fort lourde pour faire plier l’échine du peuple.

Encore une fois c’est Elisabeth qui m’assista, mais contrairement à d’habitude cela se passa fort mal, le docteur déclara que l’enfant était mal placé, il utilisa des ustensiles, me blessa mais parvint à sauver le petit. Il n’était pas beau à voir et nous ne donnions pas cher de sa peau, sa tête allongée dut être un peu remodelée par la sage femme, moi j’étais dans les vapes, j’avais l’impression d’avoir été déchirée jusqu’au nombril. La fièvre s’y mit et je restais entre la vie et la mort plusieurs semaines. Prosper et Élisabeth avaient prit tous les enfants chez eux qu’on s’imagine ,ils en avaient sept, dont un encore aux langes. Je leur en serais éternellement reconnaissante.

Puis la nature fit bien les choses, je me remis, mais Charles ne me toucha pas avant un bon moment, il tempêtait, gueulait, me menaçait d’aller voir ailleurs et buvait de plus en plus. Il y a des moments ou les enfants et moi appréhendions son retour, son ivresse servait de baromètre à sa gentillesse, mais il n’y avait guère de milieu, soit gros temps soit temps calme. C’est surtout l’aîné qui prenait les trempes, je le protégeais comme je pouvais et je m’efforçais de transformer la colère paternelle en une colère conjugale. Parfois je me prenais une gifle mais j’ hurlais si fort qu’il avait peur que j’alerte les patrouilles de la garde municipale, alors soit il repartait en claquant la porte ou bien il se couchait et dormait d’un sommeil d’ivrogne.

Le petit dernier Gabriel était vraiment chétif et je me mis à le couver comme jamais je n’avais fais avec les autres, malgré qu’il fut goulu j’avais l’impression qu’il ne grossissait guère et un jour je me suis décidée à consulter le médecin. Celui ci l’ausculta et le fit tousser,, ce qu’il entendit l’inquiéta vivement. Tu sais Victorine qu’il me dit , ton petit il ira pas loin, je pense qu’il a la tuberculose et il serait bien de l’éloigner de tes autres enfants.

Il en avait de bonne où je l’aurais mis mon petit malade. Non il resterait avec nous et de toute façon je n’avais rien dit à Charles.

Ce médecin bah il n’était pas gratuit alors oui j’y ai pensé, un jour que j’étais au marché et que je comptais et recomptais les quelques sous que j’avais, un homme m’aborda, haut de taille, corpulent, le visage rond et la face rougeaude, affublé d’un appendice nasal énorme. Il était vêtu avec élégance, d’un pantalon, d’un veston , d’une chemise à jabot et le chef couronné d’un chapeau haut de forme.

D’une voix claire et sans complexe il m’expliqua qu’un petit moment avec lui pourrait me permettre de ne pas me torturer avec mes finances. J’avais plusieurs possibilités, je pouvais faire un scandale et ameuter la populace sur les sales intentions du gros bourgeois, soit gentiment lui faire comprendre qu’une mère de famille ne se livrait pas ainsi ou soit le suivre. Je ne sais ce qui m’a pris, sa voix douce, ses yeux d’un gris pénétrant qui vous donnaient confiance ou simplement mon envie de transgresser ou de faire une pierre deux coups en m’évadant et en améliorant l’ordinaire des garçons.

Je suivis le bonhomme à distance et nous pénétrâmes dans un lieu qui s’avéra être un entrepôt de tissu car il était marchand.

Sur de lui et de son omnipotence il me demanda de me déshabiller, facile à dire mais point facile à faire, mon militaire m’avait dévêtue, mon valet avait entre aperçu la blancheur de mon corps, Ernest m’avait effeuillée et mon mari curieux voyeur m’avait maintes fois mise toute nue mais un étranger.

Il m’encouragea et commença à se dévêtir également, je pensais dans ma tête que mon gros bourgeois allait simplement baisser sa culotte et me remonter les jupons, non visiblement il attendait plus et prenait ses aises. Il alla plus vite que moi alors que seuls mes seins lui étaient dévoilés lui était déjà entièrement nu. Est ce la vision de ce sexe ridicule noyé dans une vaste masse graisseuse et qui peu à peu à la vue de ma poitrine devenait énorme monstruosité ou est ce la vision ancienne que je croyais enfouie du paysan qui jetait quelques pièces sur le ventre souillé de maman qui me fit réagir je ne sais. Avant que mon gros concupiscent ne comprenne j’avais attrapé mes vêtements et m’étais enfuie.

Comme une folle les seins à l’air je me retrouvais dans une ruelle heureusement parfaitement déserte, je me fis présentable et repartie à toutes jambes chez moi. Je revis plusieurs fois ce notable qui jamais plus ne me fit l’honneur de me montrer son attirail.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 15, l’Amant

De retour, la médiocrité de ma vie reprit son cours. Mais un mercredi que je me rendais au marché, je reconnus au loin une silhouette familière, était il possible qu’il soit revenu. Je rattrapais l’apparition et hurlait un Ernest bien peu discret.

Il se retourna et me reconnut, enfin une éclaircie dans la nuit de ma vie. Nous ne pouvions nous embrasser en pleine rue et nous convînmes de nous rencontrer dès le lendemain chez lui. Charles mon fils fut en charge de garder ses frères et je déposais le bébé chez ma voisine prétextant une course chez ma belle sœur à Mont Plaisir.

Effectivement c’était pour mon plaisir, je pénétrais dans l’antre de mon ouvrier , noire mansarde, d’une criante vétusté, une paillasse, une petite table avec une chaise en paille, une cuvette d’eau avec son broc et un vase de nuit. Le fruit de mon désir m’attendait, j’étais fébrile, tremblante. En amant expérimenté il me déshabilla, il couvrait de baisers chaque parcelle de chair qu’il dévoilait. Ma poitrine fut avalée,  j’étais comme folle. Puis mon ventre où il dessina des volutes avec ses doigts, puis la naissance de ma frisottante toison qu’il huma et respira. Sa bouche ensuite s’aventura en une région inexplorée, luxuriante, rieuse, chaude et humide, jungle qui s’ouvrait à lui, il me fit jouir. Puis tranquillement il se dévêtit également et en une douce pénétration fut en moi. Oublié les assauts endiablés de mon mari, les caresses d’ivrognes, les coups de rein furieux d’un hussard sans cheval, et les étreintes ou seule la satisfaction des sens masculins comptait. Doucement, sensuellement, amoureusement nous parvînmes ensemble à l’extase. On resta longtemps enchevêtrés, mêlés et nos odeurs mélangées. Mais le rêve devait prendre fin, mon mari, mes enfants , ma marmite à remplir. Je remis de l’ordre à ma tenue, me recoiffais et je dévalais le rude escalier.

Dans la rue j’avais l’impression que tout le monde savait, que l’on me voyait courir nue en hurlant le prénom de mon amant. Mais chez moi rien n’avait bougé, je récupérais mon petit et allait préparer le repas du soir pour mon homme et les garçons.

Le sur lendemain j’appris que des ouvriers avaient été arrêté pour opposition à l’empire, Ernest était du nombre, ils furent emmenés à Paris et sans doute condamnés.  Ils iraient surement  peupler la Nouvelle Calédonie.

Curieusement comme si Charles avait deviné mon aventure il devint un peu plus gentil et un peu plus sobre. La vie continuait toute fois à être difficile, un ouvrier agricole comme lui dépendait des saisons et lorsque l’activité aux champs diminuait et bien le bouillon se faisait moins gras. Il fallait de plus habiller les enfants, Charles voulait des souliers car on le moquait de marcher pieds nus, les vêtements faisaient plusieurs enfants et nous nous arrangions avec Élisabeth. Elle venait d’avoir sa sixième fille consécutivement et me donnait les habits de ses deux premiers garçons. Quand vraiment nous étions coincés nous avions quelques petites aides de la commune, mais moi avec mon passé d’indigente j’avais un peu honte et j’évitais.

Quand Élisabeth ne m’assistait pas en couche c’est moi qui m’occupais d’elle lorsqu’elle venait à mettre au monde les siens.

Elle portait son huitième, j’espère que mon corps m’interdira une telle performance, chez Prosper la situation matérielle s’améliorait car les deux aînés travaillaient avec leur père et ramenaient leurs gages intégralement pour le ménage.

Avec Élisabeth on se racontait tout en détail, je savais tout du Prosper et elle connaissait mon Charles par cœur, il n’y a que mon aventure avec Ernest que je lui avais cachée.

Alors que mon Émile entrait à l’école, je me retrouvais enceinte, forcément pour mon homme j’étais une de ses distractions favorites et il m’honorait comme un métronome.

En avril 1867 je donnais le jour à Charles, pas très original , notre aîné qui se nommait Charles Auguste se verra désormais prénommé Auguste c’est bien compliqué mais c’était encore une bizarrerie du père. En attendant il me fallait ressortir mes seins, Raphaël venait juste de les quitter et d’ailleurs ce dernier jaloux me fit des belles comédies, alors bonne pâte je lui cédais et me retrouvais avec un petit glouton et un gros glouton suspendu à ma généreuse poitrine qui bientôt allait me tomber sur le ventre.

Cinq enfants comment voulez vous que je travaille, pas d’anciens pour me les garder alors misère de misère on tirait la langue.

La vie de tous les jours était toutefois ponctuée de petit bonheur, au mois de juin 1867 il y eut une fête organisée dans la ville, en premier lieu un comice agricole, Charles en connaisseur n’en a pas perdu une miette, les enfants aussi, moi tous ces bestiaux à part me rappeler mon père qui était charretier cela me laissait de marbre. Ensuite on assista à une revue de pompier, ils firent une démonstration de leur habilité à déployer leur pompe à bras pour éteindre un départ d’incendie, les enfants étaient subjugués et en rentrant voulaient tous être pompier.

Plus tard sur la place du marché ils firent envoler des ballons grotesques, nous étions muet d’admiration, moi personnellement je n’en avais jamais vus.

Ensuite les pompiers distribuèrent des bonbons, mes enfants qui n’en avaient jamais se jetèrent dessus et se chamaillèrent, quelques taloches les calmèrent.

Puis grandiose attraction, l’envol d’un ballon dirigeable, la foule s’était massée et tapait des mains quand l’engin quitta le sol.

A la nuit, les autorités tirèrent un feu d’artifice, les enfants qui n’en avaient jamais vu furent à la fois émerveillés et apeurés par le spectacle , moi aussi d’ailleurs car figurez vous que je n’avais jamais été à pareille fête.

Le soir il y eut bal sur le boulevard des marronniers, une gamine de ma rue me garda les enfants et avec Prosper et Élisabeth nous allâmes danser. Au début tout se déroula merveilleusement bien , un vrai bonheur puis les deux frères se prirent de boisson et devinrent vindicatifs avec deux jeunes ouvriers qui nous avaient fait tournoyer. Cela faillit tourner au vinaigre et la soirée en fut un peu écourtée. Mais bon ne soyons pas trop exigeante la journée fut une belle parenthèse.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 14, un ventre à enfant

Je n’avais plus de goût à rien et début 1865 je sus que j’étais encore une fois enceinte, jamais je ne m’en sortirais de cette dépendance du ventre, jamais je ne pourrais travailler avec ces marmots en bas age et jamais notre ordinaire s’en verrait améliorer.

Le Charles comme tous rentrait épuisé de son travail se mettait devant sa soupe, se couchait et me prenait. Rien d’autre, aucune perspective, nous étions des bêtes. Ernest devant mes prétentions à devenir ouvrière dans une usine me mit en garde contre ce nouvel esclavage, les usines de tissage étaient des mouroirs où s’agglutinaient des ouvrières et ouvriers dans une révoltante soumission et une effarante promiscuité. Je devais garder mon indépendance. Il en avait de bonnes lorsque le ventre réclame son du et que les petits pleurent d’avoir faim on n’est pas trop regardant.

Nous déménageâmes un peu avant mon accouchement, nous étions cette fois en plein centre de Coulommiers rue du Palais de justice, Charles nous avait dégoté une petite maison avec une petite cour rien qu’à nous, pour sur ce n’était pas dans notre budget mais il affirma en faire son affaire. Le quartier comportait ses pauvres mais d’une manière générale était habité par des gens plus cossus, huissiers, médecins, rentiers, notaires, architectes, la présence du tribunal n’y était pas pour rien. Notre maison partagée était occupée par un relieur et un ouvrier tanneur qui vivait en concubinage avec une veuve. Je me plus tout de suite dans cet environnement et une voisine voulut bien me laisser m’occuper de son ménage et de son linge, ce n’était pas grand chose mais quand on a rien cela fait la différence.

Il fallut bien que j’accouche et c’est le docteur Mie qui m’assista, c’était la première fois que je montrais mon séant à un étranger et que je me laissais toucher par un homme, les accouchements étaient affaire de femmes mais il paraissait que la tendance était à la présence d’un docteur.

Ce fut Raphaël qui naquit en ce mois de juillet, bien sur mon mari botteleur était parti au champs et il ne fut pas là lorsque son fils arriva.

Heureusement il revint et alla faire la déclaration en mairie avec deux de ses compères de boisson, Césaire Garnier le tailleur d’habit et un jeune morveux le Joseph Hurand qui trimait dans la même ferme que Charles.

J’avais vingt cinq ans et déjà quatre enfants, moi qui était éprise de liberté j’avais une autre chaîne à mes chevilles.

Mon aîné allait aux écoles chrétiennes, il apprenait à lire à écrire et à compter, Charles évidement disait que cela ne servait à rien mais moi je soutenais le contraire, encore l’occasion de nous hurler dessus.

Je n’avais plus de nouvelle de ma mère et de mon frère quand une lettre me parvint, il allait se marier et nous invitait à la noce. Comme vous vous en doutez j’eus beaucoup de mal à persuader mon mari de faire le voyage, trop loin, pas d’argent et puis les enfants. Je finis par gagner la partie, les trois aînés seraient gardés par Élisabeth et Prosper et j’emmènerais le dernier car encore au sein

Nous n’allions pas aux Amériques ni aux colonies, mais à Joinville le Pont, je pris pour la première fois le train, nous montâmes dans des espèces de caisse en bois avec des banquettes, nous étions un peu serrés, messieurs de la ville, ouvriers en salopette, paysannes avec des volailles et des victuailles, garnements morveux qui couraient partout, demi mondaines parfumées, curés de campagne aux chaussures usées, militaires rejoignant leur garnison et nous apeurés de tant de monde et de bruit. La locomotive à vapeur bruyante à colonne de fumée noire nous amenant en brinquebalant jusqu’à bon port.

Mon frère nous attendait à destination, il avait bonne mine et était habillé avec soin. Je revis ma mère avec joie, elle était belle et n’avait que peu vieillie.

Nous fumes présentés à ma futur belle sœur Honorine, fille de la Seine et élevée sur un bateau car son père était marin et sillonnait les méandres du fleuve de l’embouchure jusqu’à Joinville.

La noce fut magnifique et ma mère me garda Raphaël pendant que j’effectuais quelques pas de danse. Charles comme de coutume fut ivre et chanta les chansons paillardes de son répertoire. J’étais heureuse d’avoir revu mon petit frère et ma mère mais je remarquais comme une gêne entre nous, une fêlure, peut être avait il honte de nous, de notre allure, de nos vêtements. Il semblait que ce frère qui avait couru à ses cotés, qu’elle avait mouché et torché s’éloignait d’elle par sa réussite professionnelle.

Une sorte de dédain, il était celui qui réussissait et moi j’étais celle qui vivait avec un botteleur toujours aviné. Sa femme c’était encore pire, on aurait pu la croire sortie d’un palais tant son insolence s’affichait. Comme disait Ernest mon typographe, même les princesses quand elles chient, elles puent la merde.

Je ne fus donc pas mécontente de repartir chez moi

 

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 13, la trouble tentation

Nous avions déménagé et logions dans un appartement rue du faubourg de Melun lorsque mes premières douleurs arrivèrent.

Charles courra prévenir Elisabeth, cette dernière bien que fâchée après moi vint m’assister, la sage femme présente me rassura, l’enfant était bien placé et aucun problème n’était en vue. De fait le petit Victor nous arriva. Un beau petit en vérité, mais comme pour les deux autres cela me laissa sans joie particulière. Encore une bouche à nourrir et avec trois petits j’étais bloquée à la maison. Nous n’avions pas nos parents à proximité et pour cause ma mère vivait avec mon frère aux portes de Paris et la mère de Charles toujours à Coubert. Non ma seule aide venait d’Elisabeth ma belle sœur mais elle avait cinq enfants à s’occuper alors vous pensez bien qu’elle ne faisait que ce qu’elle pouvait.

D’autant qu’elle portait le deuil de sa petite fille et que sa peine incommensurable rejaillissait sur son quotidien.

Donc je me retrouvais avec mes trois petits dans mon nouveau logement, c’était un appartement situé au dernier étage d’un petit bâtiment en comportant deux, on passait sous une porte cochère qui donnait sur une cour, où se trouvait un atelier de typographie et inévitablement les latrines.

Nous avions deux pièces,l’une pour les enfants et l’autre ou tout se passait. Dès que je pus sortir, la cour fut mon univers, en haut j’étouffais.

Charles partait pour des journées de quatorze heures alors j’étais bien seule, car la compagnie de mes mouflets n’en n’était point une.

Charles et Auguste gambadaient partout et je les retrouvais souvent à l’atelier du bas. Soyons franche j’aimais aller les récupérer car un ouvrier me faisait une cour assez prononcée.

Ce n’était pas qu’il soit très beau mais il émanait en lui une tranquillité, une douceur et un vif intérêt pour moi. Il ne se passa rien pour l’instant mais comme on dit, le ver et dans le fruit.

Charles était toujours aussi méchant quand il rentrait me reprochant toujours la même chose et surtout ne me pardonnant pas d’avoir voulu me supprimer.

Les choses se stabilisèrent un peu, mon mari n’était pas souvent à la maison et le soir pour avoir la paix je connaissais mon métier de femme.

Le dimanche moi j’allais encore à la messe avec Élisabeth, nous étions accompagnées des enfants mais pas des deux frères Trameau qui eux allaient au cabaret jouer aux cartes. Ensuite nous mangions ensemble, j’aimais ces moments, aux beaux jours nous installions une table dans la cour et chacun s’y installait, l’un des ouvriers de l’imprimerie avait un accordéon et au bout d’un moment nous virevoltions sur les pavés. Les hommes buvaient beaucoup et l’ambiance était bien chaude. Puis le soir, avec Charles et les petits on raccompagnait la famille jusqu’à Mont Plaisir, ainsi se passait le dimanche. Un dimanche soir Charles piqua une crise car il estimait que j’avais trop dansé, il était rond comme une queue de pelle et la querelle s’envenima.

Encore et toujours ces foutues problèmes d’argent, avec ma progéniture je ne pouvais pas faire grand chose, un peu de linge, du ménage et quelques menus travaux dans une petite ferme. Je me serais bien vu nourrice, mais la vétusté de mon chez moi et ma tenue qui sentait bon la pauvresse n’engageait personne à me confier leurs enfants

Charles et Prosper il est vrai se tuaient au travail, une longue marche pour se rendre dans les fermes et une journée de travail interminable. Les deux frères étaient différents, l’un rentrait directement et déversait son argent dans le tablier de sa femme et l’autre le donnait à pleine brassée à cette catin de Véronique Profit la femme de l’aubergiste. Cette espèce de maquerelle s’y entendait pour faire boire les hommes, un sourire, deux trois paroles graveleuses et sa poitrine généreuse qu’elle ne cachait guère suffisaient à faire disparaître les gages de ces humbles qui venaient pour oublier leur fatigue et leur misère.

Ernest le typographe me racontait que les ouvriers devraient s’unir avec les paysans pour se révolter et demander plus d’argent et moins de travail. Il lisait un journal qui apparemment pouvait le conduire en prison.

Notre empereur n’aimait guère l’opposition et le développement de la France ne pouvait être sacrifié à l’autel de revendication de prolétaires.

Donc vous l’aurez compris le Ernest, menteur, hâbleur, beau parleur, bon danseur me fascinait et me permettait de m’envoler vers d’autres infinis.

Puis un jour, le hasard ou pas fit qu’en me rendant à ces fameuses latrines de fond de cours je me trouvais nez à nez avec mon ouvrier, il me demanda si je voulais visiter l’atelier, il était seul , les autres étaient partis. Moi le petit dernier dormait et Charles et Émile jouaient avec une portée de petits chats.

Avais je conscience de franchir un interdit je ne sais, mais la visite prit tout de suite un caractère intime, peu m’intéressait les caractères d’imprimerie, j’étais prise dans ses rets. Il me prit par la taille et m’embrassa, mon dieu quel bonheur, mon corps entier frissonnait et il me sembla qu’une chaude humidité inondait mon intimité. Le long de mon ventre je sentais sa verte puissance. J’aurais pu me laisser prendre là sur la table mais un sursaut de bonne conscience me fit m’échapper et rejoindre mes petits.

Le soir un autre homme me prit, c’était le mien, pendant son étreinte je m’évadais et pensait à Ernest, c’est lui qui me pénétrait, c’est lui qui bougeait en moi et c’est lui qui me fit jouir. Charles fut surpris de tant d’amour et content s’endormit en s’attribuant le mérite de mon bonheur.

Les opportunités de m’isoler avec mon typographe se firent rares et ce dernier dut partir sur Paris quelques temps afin d’y rencontrer des étrangers qui pensaient comme lui.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 12, la suicidée

Elisabeth et Prosper essayaient bien de calmer les choses et de nous ramener à la raison. Pendant quelques jours Charles était à jeun et redevenait charmant mais il retombait vite en ses travers. Puis vint le temps où il partait en neuvaine et ne rentrait pas pendant quelques jours. Il dépensait tout l’argent du couple et mon beau frère venait souvent à mon secours pour nourrir les enfants.

Il ne m’avait plus battue depuis la gifle mais un soir complètement ivre il exigea que je lui fasse l’amour, il n’en était pas question. Il défit sa ceinture et les coups s’abattirent sur moi, j’étais en chemise à moitié dénudée et cela semblait l’exciter, je pleurais j ‘hurlais. Je réussis à m’échapper et me retrouvais à courir semi nue rue du faubourg de Melun, mes cris alertèrent Prosper et Elisabeth mais aussi mes autres voisins. J’allais être la risée du bourg car croyez moi ce genre de fait croustillant se propageait à la vitesse d’un cheval au galop. Il y eut explication entre les deux frères, ce fut efficace car pendant quelques mois Charles fut doux comme miel. J’avais même pû dénicher un petit travail dans une ferme près de Saint Pierre en Veuve.

Tout semblait oublié et nous avions retrouvé les joies de la vie familiale et aussi les plaisirs d’alcôves.

Puis le mauvais sort s’ abattit sur nous, j’étais de nouveau enceinte. Je n’en voulais absolument pas et je m’abandonnais à toutes sortes de breuvages, je serrais mes ceintures et frappais mon ventre, rien n’y faisait. Au bourg près du vieux lavoir se trouvait une femme qui disait ou connaissait la science des femmes. Cela me coûta une répugnante visite et quelques pièces, pour m’entendre dire que c’était trop tard.

J’étais anéantie, d’autant que le Charles était reparti en ses errance éthyliques. Le cycle était infernal, cuites, disputes, coups, retrouvailles, je t’aime moi non plus. Moi qui avait envie de voyages, de voir un autre monde, d’autres gens, qui rêvait d’argent de belles tenues, j’allais me retrouver bloquée avec trois enfants, un mari buveur, une pauvreté latente et surtout aucune perspective d’amélioration.

Un soir de septembre 1862, nous eûmes une énième dispute, c’en était de  trop comme une folle je quittais la maison en jurant de ne jamais y revenir. Charles ivre ne put me retenir et je courus  vers Coulommiers. Je ne sais plus combien de temps j’ai erré, la soirée était bien avancée, j’avais froid. Près du pont un homme m’accosta et dut se méprendre, il me bloqua le long d’une porte cochère , je ne pouvais bouger, avec sa main il remonta mon cotillon posa sa main sur mon sexe et tenta d’en forcer l’entrée. Sa bouche voulut se mêler à la mienne, je le mordis. Il hurla me lâcha et je pus m’enfuir, échevelée, la bouche pleine de sang, apeurée, désespérée je m’approchais du grand Morin. Sur le pont, j’observais les eaux sombres, j ‘hésitais quelque chose en moi me retenait. La rivière n’était pas très profonde en cette fin d’été et le pont n’était pas bien haut mais je ne savais pas nager et la chute m’aurait été fatale. Mais je n’étais plus attachée à la vie et j’enjambais le parapet de fonte verte, je ne me retenais plus que par une main lorsque une ferme poigne me fit basculer du bon coté de la vie.

Curieusement je me mis à pleurer à chaudes larmes dans les bras de cet inconnu, rien ne pouvait arrêter mes sanglots, il m’amena au poste de police. On prit ma déposition, un suicide était un trouble à l’ordre public et mon gros ventre attira l’attention. Le policier me fit remarquer avec rudesse que j’étais une mauvaise femme et une mauvaise mère car en me tuant j’allais aussi tuer mon bébé. Comme si j’avais réfléchi à tout cela. Mr Heret mon sauveteur me ramena chez moi, Charles dessaoulé m’attendait avec anxiété. Quelques jours plus tard  » l’écho de Coulommiers  » le journal local rapporta les événements, ma réputation était faite et l’on me nomma la suicidée. Partout ou j’allais on se détournait, même Élisabeth ma belle sœur me battait froid.

Jamais on ne prit en compte ma situation, on plaignit Charles mais personne ne blâma sa conduite d’ivrogne. Je n’étais qu’une mauvaise femme, une mauvaise mère, une souillon au jupon troué et aux bas déchirés. Je me traînais avec un ventre énorme, Charles avait trois ans, Émile dix huit mois et moi j’avais vingt trois ans.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 11, la première gifle

Quand je vis mon nouvel aménagement je fus grandement déçue, je m’attendais comme une idiote à habiter en pleine ville . Pour sur, nous étions bien à Coulommiers mais l’endroit que l’on nommait Mont Plaisir n’en était pas moins séparé de quelques centaines de mètres. Cela formait un petit îlot de quelques vieilles bâtisses,dans le prolongement de ce  que l’on nommait  le faubourg de Melun . Charles et Prosper avaient loué une maison qui avait été subdivisée en deux, ainsi nos deux couples avaient leur indépendance. Un peu plus loin se trouvait une auberge. En allant sur le bourg se trouvait la station, c’était ce qu’on nommait une gare. Un peuple disparate habitait cette rue, artisans, ouvrier, paysans.

Coulommiers était un gros bourg rural mais contrairement à Provins s’ouvrait au monde et s’industrialisait, papeterie, imprimerie, usine de produit chimique, tuilerie, briqueterie et sucrerie.

Bien sur l’arrivée de ce nouveau mode de transport qu’était le train ajoutait à la tendance au développement de la ville. Nous étions donc entre deux mondes et bon nombre de paysans tentés par une vie meilleure, basculaient déjà dans le monde ouvrier. Mon homme n’avait nullement envie de suivre ce chant des sirènes mais moi je me serais facilement laissée tenter.

Coulommiers était donc un gros bourg toujours en effervescence, le commerce était florissant il suffisait de se rendre sur le marché du mercredi pour s’en rendre compte.

Traversée par la rivière le Grand Morin et son affluent l’Orgeval. Non navigable avec un débit assez faible ils  étaient ponctués de moulins utilisant la force hydraulique . Il y avait un château, une prison et des casernes.

Mont plaisir pour être à l’écart était un lieu de passage et toute la journée des charrettes chargées de grains, de légumes, et de betteraves passaient et s’engloutissaient dans ce ventre commercial qui servait de marché avancé pour la capitale. Des grosses carrioles portant des barriques de vin ou de cidre soulevaient de lourds nuages de poussière ou maculaient notre entrée de boue glaiseuse. Les charretiers s’arrêtaient pour picoler à l’auberge et souvent les bœufs devaient conduire leurs propres conducteurs. Les paysannes des environs faisaient des kilomètres pour aller vendre leurs fromages de Brie, leurs légumes ou bien leurs volailles. Elles cancanaient en marchant et bientôt nous fumes comme elles à vendre notre maigre récolte ou nos quelques œufs sur la place du marché.

Nos hommes se louaient au plus offrant dans les fermes des environs et notamment dans celle de l’hôpital. Le travail surtout en saison ne manquait guère et à l’aube ils s’en allaient rejoindre la cohorte des travailleurs matinaux.

Évidemment nous les femmes on ne restait pas à rien faire, le travail féminin dans une ferme ne manquait pas et était aussi dur que celui des hommes. De plus à la ville je repris le lavage du linge et le bonheur de chanter les mains dans l’eau sur le lavoir flottant des eaux claires du Morin.

J’avais souvent mon fils avec moi car le diable me suçait le sein en permanence et en plus du linge il fallait que je me coltine mon premier né. Nous étions jeunes et mon mari était assidu à ses devoirs conjugaux, alors forcément un fruit grandit dans mon ventre. Je n’en voulais pas de cet enfant,encore une fois cela restreignait ma liberté et de plus nous n’étions pas bien riches, quel avenir pour ces enfants sans biens. Nouvelle dans la ville je ne connaissait pas les adresses des passeuses d’enfants et Élisabeth, la prude, la chrétienne, la mère merveille s’offusqua que je lui en parle.

Par ailleurs je trouvais que mon mari rentrait de plus en plus tard et qu’il sentait l’alcool. Je lui en fis le reproche et nous nous engueulâmes, nous nous étions déjà accrochés mais là les vitres tremblèrent. Notre couple se détériorait à petit feu, Charles sembla pourtant heureux lorsque le 2 juin 1861 je lui donnais le petit Émile.

Moi j’avais donc deux chiards à la mamelle, il m’était difficile de travailler. Je restais donc à la maison mais aussitôt le manque d’argent se fit cruel. Mes maigres apports avaient jusque là comblé notre petitesse de revenu.

A la maison je m’emmerdais et j’étais le plus souvent à bailler aux corneilles sur le pas de ma porte, un soir Charles rentra que je n’avais pas fait la soupe. Il était passablement énervé et aviné. Cette propension à boire il l’avait prise depuis que nous étions arrivés et l’auberge juste à coté de chez nous avivait ce mauvais penchant. Il m’ hurla dessus et je lui répondis vertement que si il n’était pas content qu’il aille voir ailleurs. Je n’avais pas eu le temps de finir ma phrase qu’une gifle me fit vaciller. C ‘était la première fois, il ressortit en claquant la porte et ne revint que tard dans la nuit.

Moi je restais comme une idiote avec ma joue endolorie et mon âme blessée. Tout alla ensuite de travers, Charles buvait de plus en plus, rentrait de plus en plus tard et forcement ramenait moins d’argent. Tous les soir c’étaient les même scènes, il me reprochait mon manque d’économie, pardi je  n’avais rien, il m’ houspillait sur mon manque de coquetterie alors que je n’avais même pas un bout de miroir pour me coiffer. Il trouvait que notre intérieur était sale et que j’étais mauvaise ménagère. A ses yeux je n’étais plus qu’une souillon et aux yeux des miens il n’était plus qu’un poivrot gueulard.