UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 47, Une femme et des bêtes

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de Gault département de la Marne

Année 1854

N’allez pas croire que la vie de berger fut si simple, elle ne consistait pas seulement à garder ses moutons, à contempler le ciel et lire les nuages. A se grâler les miches au soleil et manger des noix, adossé à la cabane roulante. Non les bêtes c’est plus compliquées que cela , il faut les comprendre, entendre ce qu’elles ont à dire. Elles souffrent et éprouvent du plaisir comme nous les humains il faut donc deviner tout cela, des signes multiples nous alertent.

Moi je m’y entends mieux à comprendre mes fèdes que la Clémentine, un jour elle veux, un jour elle veux pas , un jour elle rit, un autre jour elle chiale. Des semaines où elle n’arrête pas de me biser et d’autres où je suis un pestiféré. Le pire c’est quand elle a ses menstrues alors là plus rien à lui dire , je mange ma soupe et je rase les murs.

Mais bon assez parlé de ma fumelle parlons plutôt de mes bêtes. Elles n’aiment pas trop les orages et les pluie fortes, leur laine se gorge d’eau et elles peuvent en mourir , comme dit la comptine « voilà l’orage qui gronde rentre tes blancs moutons ».

Puis les agneaux marchent pas toujours bien il faut que je les porte, un sur l’épaule droite et un sur la gauche.

On vit ensemble, je les trais, je les tonds, je les soigne.

C’est tout un art, une accumulation de connaissances , ne fait pas cela qui veut.

Les portières normalement agnelaient seules mais parfois je les aidais et je devenais accoucheur. Dire que pour les femmes nous les hommes on nous foutait dehors, belle connerie, une brebis ou une femme c’est bien pareil.

Mais ce n’est pas tout, les agneaux qui sont infiniment plus doués que les bébés hommes marchent immédiatement mais parfois un tendon les empêche d’avoir la tête redressée c’est avoir les cordes, donc avec un couteau je coupe le tendon situé entre le cou et l’épaule, il faut pas se manquer. Je suis également spécialiste de l’œillade, c’est une peau blanche qui les rend aveugles, je perce avec une aiguille, puis je mets un bout de fil, ils s’agacent de cette gène et dès fois leur vision redevient correcte.

Mais ce n’est pas tout lorsqu’on arrive au pré, l’herbe nouvelle les fait gonfler, si tu veux pas les perdre il faut les faire saliver pour qu’ils digèrent. Tu leurs mets un bâillon de feuilles pour qu’ils gardent la gueule ouverte et tu lui pisses dedans, ils bavent , ils crachent, ils rotent  et ils sont t dégagés.

Mais mon dieu il n’y a pas que cela, ils s’enrhument et ont la morve aux naseaux alors faut pas hésiter à leurs torcher le nez puis leurs garnir les naseaux d’une pommade faite de suie et de saindoux.

On est un peu rebouteux car les bêtes peuvent se casser les pattes, je bloque donc le membre brisé entre deux planches, que j’entortille de tissus et que je recouvre de poix.

L’hiver il y a aussi le piétin, à force de patauger dans la paille humide cela leurs décolle les ongles. Alors patiemment on gratte avec un couteau on les badigeonne de vitriol bleu et on les fait marcher dans de la chaux.

Bien sûr on perd aussi des bêtes j’ai dès fois la larme qui me monte à les voir crever. Ce sont mes enfants.

En parlant d’enfants Clémentine viens de lâcher un joli poupon de 3 kilogrammes, je l’ai appelé Louis Auguste Alexandre, une bouche de plus à nourrir.

Clémentine Amélie Patoux, femme Perrin

Gault département de la Marne

1856

Pour moi ce fut un drame, je n’en voulais plus, mais la nature il a pas à dire on peut pas lutter.

Le Joseph il fallait pas lui en promettre toujours à me tourner autour à me titiller, à réclamer, à prendre. Il y avait beau temps que je n’aimais plus qu’il pose ses grosses mains craquelées sur moi. Pourtant j’avais bien aimé ces gestes simples, ces instants magiques où on se livre ,ou on se donne on prend. Eh oui j’adorais l’entendre haleter sur moi, sentir son odeur forte de mouton, de paille et de sueur. Mais ces instants magiques avaient disparu tant la crainte de l’enfantement me tenaillait, j’avais souffert la fois précédente, je m’étais traînée à ne plus pouvoir rien faire lors de ma grossesse. Ma mère suppléait à tout en disant que nous les jeunes nous n’étions plus que des bonnes à rien, je n’arrivais plus à remonter l’eau du puits, mes jambes enflées ne supportaient plus la marche.

Mais tu n’as que trente ans me disait-elle, tu vas en avoir bien d’autres.

Je le savais bien pardi et c’était ce qui m’attristait.

Lorsque j’annonçais à mon homme que j’étais pleine curieusement il le prit bien.

Lui, qui lors de ma précédente grossesse me tournait autour comme un chien de chasse et qui comptait les jours avant de pouvoir de nouveau se satisfaire et bien là monsieur semblait content, c’était à ne plus rien comprendre.

Au village en cette année il y eut plusieurs drames, le Napoléon III qui valait pas mieux que le numéro I, avait envoyé nos enfants se faire tuer en Crimée. Décidément se battre contre les Russes était une habitude dans cette famille.

D’ailleurs le premier avait quand même le courage de diriger ses troupes lui même, il donnait de sa personne, tandis que celui là se pavanait aux Tuileries, à Fontainebleau où à Compiègne.

A la messe le curé nous faisait son prêchi-prêcha, il nous débitait les sornettes qui venaient de Paris , c’était pour la défense des lieux Saint, catholique contre orthodoxe.

Était-ce une raison pour que des milliers de gamins meurent du choléra ou du typhus, mettions nous au monde des enfants pour qu’ils soient tirés au sort et partent sous les armes. Misère de misère et moi qui était encore enceinte de mon diable de berger, j’espérais que jamais au grand jamais je ne verrais partir un de mes enfants avec son baluchon en direction d’une caserne.

Remarquez mon mari jugeait la chose bonne pour la grandeur de la France, que depuis Waterloo nous n’avions plus été grand. Mon père opposé à lui en toutes choses disait qu’à la dernière bataille de Napoléon nous avions été grands mais vaincus et que les Bourbons avaient fait une expédition en Espagne couronnée de succès et que nous avions conquis un pays de sauvages nommé Algérie.

De toutes façons ils ne s’entendront jamais, le père rêvait du comte de Chambord et le Joseph en tenait pour le Bonaparte. Il manquerait plus que mon aîné soit républicain et nous aurions eu un beau tohu-bohu à table.

Bon une dernière chose, le Joseph se mit à aimer mes rondeurs mais le savoir sur moi avec mon gros ventre m’embêtait beaucoup, je pris donc conseil au près d’autres femmes, elles rirent bien de moi en me disant si tu peux pas sur une face montre lui en une autre. Quelle horreur, je m’en ouvrais au curé en confession, il me tint à peu près se langage, ma fille l’église interdit beaucoup de choses, mais les tolèrent quand il le faut. Là Clémentine tu dois être soumise à ton homme sinon il ira voir ailleurs.

Tient le curé me recommandait la position animale pour la bonne cause alors qu’il la rejetait en temps normal, vraiment bizarre la vie.

Mais l’idée que mon bonhomme aille voir ailleurs faisait son chemin.

 

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