UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 16, La misère d’un foyer incestueux

 

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1804

Je me rappelle ce fut un colporteur venu de Paris qui nous l’avait annoncé, Bonaparte avait lui aussi trempé dans le sang des bourbons.

Il fallut quand même une longue explication de la part du bavard pour nous faire comprendre que la famille Bourbon était celle du feu roi. Nous, au village on l’appelait le gros Capet. Après le coureur de routes tenta de nous expliquer qui était ce fameux duc d’Enghien dont pas une personne ici ne connaissait l’existence. Lui même ni arriva guère, un Condé, un bourbon, un cousin peut être, nous étions guère avancés par la nouvelle. Par contre ce qui parla plus aux anciens, c’était l’arrestation de Pichegru et de Moreau, deux généraux gloires de la république naissante. On disait même qu’ils étaient meilleurs que le Bonaparte. En tout cas le Pichegru s’étrangla seul dans sa cellule et on en parla plus. Parait-il qu’il y aurait d’autres arrestations à venir.

En tout les cas des bruits de bottes alertaient la campagne et des jeunes allaient encore mourir loin de chez eux, moi j’étais un peu jeune alors le père et moi on s’en inquiétait pas trop.

En mai les cloches du village sonnèrent à pleine volée, on quitta notre clairière en vitesse peut être un feu, une catastrophe.

Le maire attendait comme un fou ses administrés sur la petite place, le curé dépité avait prêté ses cloches. A chacun ils répétèrent la nouvelle que tous déjà soupçonnaient, nous avions un empereur. Le premier consul Bonaparte devenait Napoléon Ier. Les avis furent partagés, certains vieux, dont le père, se lamentaient en disant « il manquerait plus qu’il se fasse couronner », Maman disait c’est une honte il prend la place des vrais. Les anciens militaires dansaient de joie, et ceux qui avaient un petit commerce se réjouissaient d’éventuelles bonnes affaires. Bref nous étions partagés et moi dans l’insouciance de ma jeunesse je m’en foutais pas mal car je rêvais d’une petite qui m’était apparue dans la lumière vive d’une clairière. Elle n’était pas du village, mais le noir qu’elle portait au joue me faisait penser à une fille de charbonnier, fort nombreux dans le coin. Je lui avais couru après mais la sauvage craignant un mauvais coup s’était enfuie. Je mis un moment avant de la retrouver, nous avions fait connaissance et depuis je ne rêvais que d’elle. Alors vous pensez bien Napoléon, la guerre contre les Anglais, Pichegru, Moreau et le gros Cadoudal je m’en moquais éperdument.

Catherine Berthé

Commne de Villers aux bois département de la Marne

Année 1805

Dix sept ans l’âge de toutes les folies disait-on, plutôt l’âge des dangers je dirais. Je n’avais pas de père et nous étions pauvres.

Mon frère peu futé et la tête ailleurs ne rêvait que de faits d’armes et de fait venait de tirer un mauvais numéro. Il allait partir vers la gloire ou vers la mort.

Avec maman nous faisions une belle paire d’indigentes, mal fagotées, habits rapiécés, les joues creuses, nous ne vivions pas de la charité, nous n’en étions pas là mais la rudesse de nos vies altéraient rapidement Maman.

Toujours à se lever à la pointe du jour, parcourir des lieux sur des mauvais chemins pour effectuer un travail usaient les organismes. Elle se mit à tousser un peu puis beaucoup, chaque quinte lui déchirait la poitrine que c’en était pitié. L’amaigrissement de son corps la fit se transformer en spectre et pourtant mue par une volonté de fer, elle continuait son labeur. Mais devant son état et devant la diminution de son rendement, les employeurs la rejetaient impitoyablement.

Elle avait beau arguer d’une vieille pratique, rien n’y faisait on lui disait ta fille oui mais pas toi.

Pour sûr j’avais beau œuvrer, un salaire n’en remplace pas deux et parfois le soir nous n’avions que les légumes gâtés que nous donnait l’oncle jardinier.

Maman se coucha un soir et je crus qu’elle allait passer. Le lendemain j’allais voir l’oncle Louis, ce fut Marguerite ma tante qui m’accueillit, la compassion n’était pas son fort mais elle fit en sorte qu’un médecin passe voir Maman.

Je n’y croyais pas du tout mais lorsque un vieux bonhomme en carriole s’est arrêté devant chez nous j’eus l’impression que ma mère allait revivre.

Notre maison ne comportait qu’une pièce, la terre battue du sol collait aux sabots, humide, grasse, sale. Des murs qui n’avaient plus vu la chaux depuis des décennies suintaient des perles d’eau comme on pouvait en voir sur les parois des grottes.

Un fagot de bois vert fournissait une maigre chaleur. Les flammèches lorsque la vieille porte aux planches disjointes s’ouvrit, dansèrent et hésitèrent un moment à continuer à se consumer.

Froideur, humidité, ventre creux, la suite ne serait pas bonne, mère ne se relèverait pas, le docte bonhomme sûr de sa science lui prescrivit du repos de la chaleur et du bon air.

Se faire payer pour dire ces terribles inepties, le village se trouvait à l’orée d’une forêt, nous n’avions pas de bois de chauffage car les gardes particuliers nous empêchaient d’en prendre. Quand au repos nous ni pensions guère, pas de labeur, pas de salaire, pas de salaire pas de repas.

C’est en ces moments que l’on se forge une identité forte, je compris aussi que je n’aurais de l’aide que par moi même.

Certes j’aurais pu devenir une gagneuse des bois, certaines le faisaient, remontaient leur jupon et se faisaient prendre le long d’un arbre. Une vilaine pièce récompensait leur mal, un repas et puis il fallait recommencer. Vous deveniez un objet de concupiscence, qu’on s’offre que l’on se paie, pour un crouton, pour une soupe pour vos enfants.

Un soir que je rentrais épuisée je fus abordée par deux rouliers, ils me proposèrent la botte, devinrent insistants, méprisants. Sans l’arrivée d’un groupe de charbonniers c’en eut été fait de ma candeur. De nombreuses agressions avaient lieu sur les chemins, beaucoup de mouvements de troupes, beaucoup de charretiers qui menaient le nécessaire aux troupes. Les temps n’étaient pas sûrs. Mais j’étais loin de me douter que le danger le plus pressant viendrait des miens.

Mon oncle un jour m’invita au repas du dimanche, il se fit gentil, trop.

La chose ne se fit pas car je le repoussais, l’idée d’être touchée par le frère de mon père, par un vieil homme, par celui qui aurait dû me protéger me révolta. Je voulais le voir mort et à la confesse je confiais le tout à notre curé. Il fut horrifié par l’idée que je veuille supprimer quelqu’un mais beaucoup moins par le fait qu’un oncle prenne sa nièce. Visiblement le curé n’était qu’un homme comme les autres.

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