UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 14, Les préparatifs de la noce du berger

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1803

J’avais donc quitté mes braves moutons, pour manier l’argile à la tuilerie de l’Aulnoy. C’était à un saut de puce de Pilfroid mais aussi de Villiers Maillet.

Même si Augustine m’avait au début de sa grossesse fait comprendre que c’était terminé entre nous, j’avais l’espoir de pouvoir encore profiter de sa chair grasse et du goût incomparable de sa peau.

Certes j’avais du respect pour mon ami François mais les saveurs de sa femme m’auraient fait commettre les pires sottises.

Heureusement mon mariage avec mon oie blanche de Marie Louise approchait, je n’avais rien goûter d’elle mais j’étais sûr de me rattraper. Par contre ce qui constituait pour moi un mystère était la qualité des mets que j’allais consommer. Marie Louise valait-elle sa belle sœur Augustine?

On se maria le mercredi 9 novembre 1803, c’était la bonne période, pas de fête religieuse, ni de carême en vue et des travaux dans les champs ralentis par les intempéries. Les moutons étaient aussi à la bergerie, la famille serait donc complète.

Nous avions décidé de faire les choses en grand et d’inviter notre parentèle au sens large.

On se rendit à Sablonnières pour aller inviter ma mère et mes frères et sœurs, ils furent heureux de me voir placé, moi qui n’étais plus maintenant de toute première jeunesse. Il fut convenu que ma mère et ma sœur viendraient donner la main aux femmes de la famille Cré. D’ailleurs Maman se nommait ainsi et avait une lointaine parenté avec ma future.

Ayant fait le tour des connaissances sans en oublier, car le ressentiment serait terrible, nous pûmes vraiment commencer les préparatifs.

Ma mère était âgée de soixante trois ans vieillie aux travaux des champs, elle n’était plus que le fantôme de la femme qui m’avait bercé et nourri. Lourde, le pas pesant, la poitrine autrefois orgueilleuse se joignant en cascade à un ventre bulbeux lui donnait un air de barrique assez comique.

Ses cheveux étaient enfermés dans un bonnet noir mais quelques mèches échappées nous assuraient que depuis longtemps la neige de la vieillesse était tombée. Son visage craquelé, abîmé par les vents d’est qui s’engouffraient dans la vallée du Morin lui faisaient ressembler à un morceau d’écorce détaché d’un vieux chêne. Sa bouche dépourvue de la moindre dentition paraissait se resserrer en une triste moue. Mais enfin la joie des noces lui permit de faire pétiller ses merveilleux yeux gris couleur de cendre et je retrouvais ma mère telle que je la voyais lorsque feu mon père lui pinçait les hanches.

Ma belle mère était en tout contraire à ma mère, petite bonne femme de 58 ans, sèche comme une poire tapée, encore vigoureuse, courant partout, régentant son monde. Un visage lisse comme une peau de pêche et les cheveux tels que lui avait donné sa mère. Si son nez n’avait point été aussi long elle eût-pu être jolie. Heureusement ma future n’en n’avait pas un d’aussi long. Les yeux de la Guyot comme les habitants de Pilfroid l’appelaient, dardaient toujours un regard noir qui vous mettait à nu. Mais ce jour elle mariait sa fille et une flamme d’amour les adoucissait.

Le vieux Cré ,mon beau père se tenait prés d’une barrique que mon beau frère Louis Adrien avait menée de son chai. Il goûtait à la fine piquette Seine et Marnaise comme si il buvait le nectar des dieux.

D’ailleurs il avait fallu d’âpres négociations pour que ce dernier condescende à me vendre le fruit de sa vigne. Monsieur voulait sans doute que le cours de cette ignoble boisson monte encore un peu pour qu’il la vende avec plus de profits à la foire de Coulommiers.

Si il n’avait tenu qu’à moi je n’aurai pas invité ce triste vigneron au cœur dur qui nous avait ravi ma sœur Marie Magdeleine. Cette dernière d’ailleurs toujours à le suivre comme un chien suit son maître, ne me semblait pas rayonner du bonheur dû à une femme de son âge. Mon dieu qu’elle avait l’air triste dans sa robe de coton sombre pas même rehaussée d’un tour de cou. Son visage pourtant replet était emprunt d’une tristesse infinie.

Ma petite sœur Marie Victoire était heureusement son contraire, pimpante, gaie comme un pinson. Une allure de reine sentant la fille à marier. Croquante, souriante, belle comme un paysage de printemps, une femme à qui tout devrait sourire, une plante aux yeux clairs comme toute la fratrie Perrin , peut-être héritage d’anciens colons venus du nord.

Une autre de mes sœurs était aussi présente, Marie Catherine, solide paysanne mariée à Théodore Garnier un manouvrier de Sablonnières. La rumeur voulait qu’il la batte comme plâtre, je n’avais rien à en dire, chacun tenait son ménage et sa femme à son appréciation.

C’est donc cet ensemble de femmes qui allaient œuvrer au banquet de noces et déjà les effluves des abatis me venaient au nez.

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