UNE VIE PAYSANNE . Épisode 1 la mort de Jean Baptiste

 

 

Nicolas Perrin

24 février 1782.

Malgré le feu vif qui darde dans l’âtre, il fait froid, mon frère Jean Pierre obéissant à une consigne obscure, fait la navette entre la cheminée et la réserve à bois pour maintenir ce foyer de l’enfer.

La pièce est petite et le monde s’entasse pourtant, ils entrent, connus, moins connus et même inconnus.

Maman qui au début les saluait, lève maintenant à peine la tête. Assise sur une chaise les mains jointes elle sanglote, ma petite sœur Marie Victoire âgée de trois ans pleure aussi essuyant sa morve sur le jupon terreux de sa mère. Elle tente de monter sur ses genoux, mais des bras l’agrippent, elle se débat, hurle , trouant le mur de silence qui enveloppait jusqu’à là notre chez nous.

Mon frère Louis Joseph comme indifférent dort à coté de moi, je sens que son sommeil est troublé par quelques mauvais rêves, j’aurai bien aimé qu’il veille avec moi.

Près du lit parental, un gros bonhomme s’affaire et semble commander à tous . C’est un oncle à papa il habite loin d’ici dans la grande ville de Meaux. Moi je l’appelle oncle Nicolas mais mon père l’appelait Baudin. Pourquoi est-il là, il venait rarement nous visiter?

Maman dit que c’est parce que nous sommes trop pauvres qu’il ne vient pas, peut être mais pourquoi semble-t-il régner ici , maintenant.

Mes deux grandes sœurs, Marie Catherine et Marie Magdeleine font office de maitresses de maison, elles offrent l’eau de vie de papa à tout le monde, il ne va rien lui rester c’est sûr.

Dans la pénombre se terrent les frères Fontaine, Louis et Pierre, ceux sont des neveux à mon père, ils habitent le village voisin de Boitron, on les voit souvent, mais je suis intrigué car jamais ils ne viennent la nuit.

J’ai sommeil mais j’ai aussi envie de faire pipi, je ne peux pas il y a trop de monde, maintenant ceux sont des voisines qui telles des galipaudes se mettent à beugler autour du grand lit à rideaux.

Vraiment curieux, que se passe-t-il ?

Du berceau de mon petit frère Jean Baptiste surgissent des pleurs, pour l’instant relégué au fond de la pièce personne ne semble n’y prêter attention.

Mais maman tout d’instinct se lève et va le chercher, personne ne lui prend sa place, elle la retrouve s’installe avec le bébé, sort un sein de son corsage et lui donne à manger. Mais que se passe-t-il pour que la pudeur maternelle se délite jusqu’à ce que ma mère oublie qu’elle montre ses seins à notre pasteur des âmes.

Moi j’aimais l’observer lorsqu’elle allaitait, j’en étais à la fois honteux et à la fois je ressentais comme un transport de joie qui me menait à une érectilité enfantine.

Fugacement j’entre aperçois le visage de mon père, on dirait une statue. Pourquoi ne se lève-t-il pas pour chasser tout ces importuns?

Pourquoi papa ne raccompagne-t-il pas ce gros bonhomme de Dieu repus et contenté qu’il déteste au point de tenter d’échapper chaque dimanche à la messe. Mais maman veille et par quelques incantations glissées à l’oreille et un baiser dans le cou, mon père s’endimanche et obtempère.

Au bout d’un long moment le calme se rétablit, la majorité des présents sort, moi je suis assis seul dans mon lit, personne ne s’occupe de moi, personne ne s’intéresse à moi. Je suis l’inexistant, celui que l’on ne remarque jamais, le quatrième de la fratrie, alors je me décide à laisser faire la nature et je me rendors bientôt.

Mon sommeil est peuplé d’étrangerS qui vont qui viennent dans la maison, je tête le sein de maman, je demande à papa de chanter une chanson mais sa face reste de marbre. Mon petit frère hurle de nouveau au loin, j’ai envie de faire pipi, heureusement je suis au bord d’un étang et je me soulage.

Au matin, j’ai froid, ma chemise est mouillée, mon drap est trempé, je crois savoir, mon frère va me gueuler dessus, il va se moquer et le dire à tout le village. Je vais être la risée de tous mais surtout des filles. Je me lève et vais voir maman, les dames autour du lit de papa ne sont plus les mêmes.

Ma mère comprend, se lève et m’embrasse sur le front, sans me gronder elle me donne un change propre.

Mais une question me taraude pourquoi papa est toujours couché, d’habitude il est déjà à son ouvrage de vannerie.

« – qu’est ce qu’il a papa?

  • Il est parti
  • Où?
  • Au paradis »

Enfin je viens de comprendre, mon père est mort, le monde, cette attention qu’on lui porte ce n’est jamais pour un vivant.

Il est parti à mon insu, sans même que je sache qu’il était malade, maintenant moi aussi j’ai obtenu l’autorisation de m’asseoir à son chevet. C’est bizarre le feu rougeoie toujours alors qu’en journée il est toujours éteint par mesure d’économie. Maman a allumé le cierge de la chandeleur et a placé un rameau de buis béni à la tête du lit.

Puis on me fait sortir ainsi que mes frères, Louis Joseph finalement ne se moque pas de moi mais joue plutôt au grand frère affectueux.

Les femmes s’occupent de mon père, une vieille du village est venue exprès, que lui font-elles?

Un voisin a parait-il prêté sa carriole pour emmener papa au cimetière. C’est lui entortillé dans ce grand drap de lin que l’on jette sans beaucoup de précaution sur les planches grossières qui hier encore charriaient du fumier.

Derrière la dépouille de mon père, le curé et ses enfants de chœur, puis nous et les autres.

Le cimetière, un homme avec une pelle attend, c’est le père Jean un vieux sans le sou qui se prête au jeu du fossoyage.

Nous avons croisé beaucoup de monde , les femmes se signent, les hommes enlèvent leur chapeau, les cloches sonnent. C’est le glas au vannier, c’est le glas pour le Jean Baptiste Perrin d’Hondevilliers.

Au retour, la musique faite par la terre jetée sur le corps fantomatique de mon père, me résonne dans la tête. C’est un charivari, que va-t’il advenir de nous.

4 réflexions au sujet de « UNE VIE PAYSANNE . Épisode 1 la mort de Jean Baptiste »

  1. Bonjour, toujours superbe bien depeint la vie des ancêtres ! Amusant, j’ai aussi des Fontaine, Perrin à Boitron. Une Baudin également mariée à un Nicolas Perrin etc.

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