LA VIEILLE AU CHAT Épisode 2

 

 

Maintenant elle était libre d’homme et libre tout court, mais telle une meute de loups, les mâles libres ou non libres du village se mirent à tourner autour d’elle. C’était bien misère qu’un beau corps de femme ne contente plus personne, c’était bien misère que ses hanches ne soient plus prises.

Anne en entendait de belle lorsqu’elle se rendait à l’église ou chez une pratique pour ses ouvrages.

La crudité des mots la faisait rougir, elle accélérait le pas tête basse. Le curé la sommait presque de reprendre un époux, ses frères et sœurs lui organisaient des rencontres. Mais elle n’avait besoin de personne, refusait tous les partis. Sa vie était concentrée sur l’éducation de sa fille Constance et de son fils Pierre.

La vieille Anne comme statufiée dut bouger, elle dérangea le chat qui pourtant n’avait aucune intention de se mouvoir. Trottant d’un menu pas elle gagna le fond du jardin, le froid la saisissait, elle écarta négligemment ses frêles jambes et pissa debout. La bise qui fouettait son visage lui rappela soudainement un événement heureux de sa vie. Heureux et malheureux serait-il plus juste de dire.

Nous étions en octobre 1849, Anne se rendait chez une cliente pour effectuer une retouche sur une robe qu’elle avait cousue. Bizarrement ce jour là elle ne trouva pas celle qu’elle venait voir mais son mari. Bêtement elle s’était trompée de jour, l’homme la pria de rentrer afin de se réchauffer un peu.

Il faisait bon, l’homme était disert, elle fut bientôt sous son charme. Depuis sept ans que son mari était mort elle n’avait plus ressenti l’impression diffuse qui tétanise les muscles et brouille l’esprit.

Il ne se passa rien ce jour là mais Anne sentit qu’une mâchoire s’était refermée sur elle.

Elle était, en cette période, d’une irrésistible beauté, du moins le ressentait-elle ainsi. La vie lui souriait à nouveau, chaque matin était jour de fête, les enfants étaient contents et rayonnaient.

Évidemment il arriva ce qu’il devait arriver, l’homme, le mari de sa cliente devint un amant. Pourvoyeur de plaisir au départ il se fit bientôt plus présent. Cela devenait dangereux, mais leur irrépressible attirance faisait fi des risques encourus.

Mais la chance les couvrit et leur secret point découvert . Seulement dame nature traitresse aux âmes amoureuses rappela Anne à plus de tenue. Elle n’eut bientôt plus ses menstrues, le divin hiver se transforma en un printemps de chagrin.

Dans les premiers temps Anne de ses mains expertes de couturière cacha par d’amples vêtements son ventre qui grossissait.

Mais bientôt la chose se révéla, la grenouille de bénitier s’était faite crapaud, les femmes du village offusquées commencèrent leur travail de médisance. Les spéculations sur le père allèrent bon train, on croyait savoir qu’untel était le fautif, puis non c’était un autre, en bref personne ne savait et cela énervait . Où avait-elle été troussée et par qui, le maire tenta de lui extorquer le nom, le curé se mêla évidemment de l’affaire?

Anne qui était vilipendée, huée et chahutée ne sortait plus de chez elle. Au lavoir elle avait été bousculée, on lui avait jeté du crottin de cheval à la figure en la traitant de catin. Une troupe de poissardes eut bien voulu la déshabiller et la jeter dans la Roulière. Elle était la salope du Gué, la voleuse d’homme, chacune croyait son mari responsable de la forfaiture.

Puis le terme arriva il fallait bien recracher le vilain fruit.

Anne avait froid, elle rentra chez sa fille et n’eut que le temps de se caler dans son fauteuil en reprenant son chat que François et Constance rentrèrent d’une pièce de terre où ils effectuaient des travaux d’hiver.

Le gendre était peu amène et de fort méchante humeur, il s’en pris à sa femme qu’il trouvait souillon. Comme si une femme qui avait pataugé dans la fange toute la journée pouvait être aussi propre qu’une bourgeoise des villes. Mais la fille d’Anne avait du répondant et François qui menaçait en permanence de lui foutre une volée n’oserait certes pas la toucher.

Il s’en prit donc à l’inutilité qu’était   sa vieille belle mère, c’était un rituel. Anne sans se préoccuper outre mesure de la méchanceté de son gendre replongea dans ses pensées.

Il n’était pas question pour elle de mettre son enfant au monde au Gué d’Alleré, trop de méchanceté, elle portait le poids du déshonneur. La sage femme lui avait d’ailleurs fait savoir qu’elle se refusait à l’accoucher.

On lui parla alors d’une accoucheuse dans un village à quelques kilomètres qui à n’en pas douter serait moins regarde si la rémunération était bonne.

Elle approcha donc par l’intermédiaire d’une connaissance la dame  Voyer Catherine, née Crouton, du village de Saint Médard d’Aunis

On se mit d’accord sur le prix, pratique et logement.

Lorsque le moment fut venu ce fut Louis Turgné son beau frère qui accepta de l’emmener, avec son gros ventre il n’était guère possible de faire les dix kilomètres qui séparaient les deux bourgs.

Curieusement les membres de la famille de son défunt mari ne lui étaient pas hostiles et là protégeaient même de la vindicte populaire.

Sur place elle fut prise en charge par la Catherine, femme replète à la poitrine abondante approchant la soixantaine. Dire qu’elle fut bien accueillie serait mentir, là aussi on lui fit comprendre qu’ouvrir les cuisses sans être mariée était une iniquité innommable.

On la coucha sur une mauvaise paillasse et sans plus de cérémonie la vieille aux ongles douteux examina l’ouverture du col.

Le tour en charrette avait accéléré la dilatation et l’enfant ne tarderait pas. Visiblement la matrone connaissait son affaire mais les réflexions osées et graveleuses accompagnèrent Anne pendant son travail.

Anne avait déjà eu deux enfants, alors la sage femme pronostiqua que l’ouverture était faite et que cela irait très vite.

La bonne femme vaqua à ses occupations et fit la soupe pour ses enfants. Lorsque Anne vit rentrer toute la maisonnée, Alexis, Louis, Pierre,Magdeleine et Françoise elle crut qu’elle devrait mettre bas devant tous ces jeunes hommes. Elle fut prise de panique et couverte de honte.

Mais Catherine ne garda que sa plus jeune fille et fit sortir tout le monde, même pour une femme de rien une certaine pudeur s’imposait quand même.

Anne mit plusieurs heures à faire sortir son gros garçon, il n’était pas bien placé et la sage femme d’une main experte l’extirpa du ventre de sa mère.

Anne était épuisée, exsangue, une légère hémorragie se déclara et la Catherine à l’aide d’étoupe confectionna un pansement.

La petite Françoise s’occupa du bébé, malgré son jeune âge on voyait bien que sa mère lui avait transmis ses connaissances.

Il fallut bien nommer l’enfant, pas de père alors pas de nom. Mais le prénom demanda la famille Voyer, Anne qui n’avait guère réfléchit lâcha le doux vocable de Mathurin.

Louis Voyer le fils de l’accoucheuse et Etienne Crouton cordier de profession et frère de la docte femme allèrent en Mairie déclarer l’enfant.

On revint chercher Anne et elle fit son grand retour au Gué d’Alleré.

Curieusement le fait d’avoir accouché fit que le village s’apaisa un peu. Sa mère la vieille Marcou qui lui avait tourné le dos vint même voir son bâtard de petit fils. Même ce foutu curé de Joseph Mestre lui rendit une visite, croyait-il que je n’allais pas baptiser le petit?

Eh bien si, François Mathurin entra dans la communauté chrétienne et finalement se fera une place dans le village du Gué d’Alleré.

L’histoire aurait pu s’arrêter là si Anne n’avait eu la malencontreuse idée d’épouser Auguste Eugène le bigame.

Anne était maintenant couchée sur sa paillasse, au loin on entendait une vache qui beuglait et au près une charrette dont les roues étaient cerclées de fer et qui s’avançait en chantant une mélopée.

Dans la maison le couple avait fini sa joute, François ronflait et Constance qui n’arrivait pas à trouver le sommeil se retournait en pestant. Les deux enfants épuisés par le travail avaient eu aussi rejoint les bras de Morphé.

La vieille au faible sommeil pensait et se refaisait l’histoire de sa vie, elle savait que bientôt elle allait rejoindre son mari Pierre et surtout son fils François Mathurin. Elle souriait aussi car les hasards de la vie allait faire qu’elle mourait dans le même lit que son fils. C’était une façon de revivre un peu avec lui. Quand elle pensait à ce gamin qui lui avait apporté de la joie malgré les problèmes occasionnés par sa venue elle était heureuse.

Le lendemain de ce jour elle ne se réveilla pas.

Anne Duteau, la petite limousine, la femme au Pierre Turgnié, la veuve Turgné, la salope voleuse d’homme, la mère du bâtard, la femme du bigame s’éteignit le 30 octobre 1894 dans la commune de Saint Rogatien. Elle y repose non loin de son fils Mathurin mort dans la fleur de l’âge le 25 novembre 1873.

 

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