LES MORTS DE LA VIEILLE FORME , épisode 1

La chaleur de ce mois de juillet était épouvantable, le soleil à la verticale au dessus de la forme brûlait inexorablement les corps. En début de matinée des sœurs avaient distribué de l’eau, mais cela faisait déjà un moment et le temps paraissait une éternité. Honoré avait la bouche pâteuse, sa langue était gonflée, plus une goutte de sueur ne sortait des pores de sa peau. Son visage semblait se tendre, s’assécher, se craqueler. Instinctivement il lécha sa main comme pour y puiser quelques ultimes perles d’humidité, mais le goût du sel le répugna.

A coté de lui d’autres hommes, certains geignaient, d’autres irrémédiablement perdus étaient déjà partis vers de meilleurs cieux. Si il ne fallait garder qu’un point commun entre eux, la misère serait évidemment choisie.

Les hardes qu’on lui avait fournies, il y a d’ici quelques mois, n’étaient plus que lambeaux que même un vagabond ne porterait pas. Oripeaux indécents ne couvrant même plus le strict nécessaire, aucune femme exceptées les saintes qui s’occupaient d’eux ne pourraient supporter une telle impudeur.

Son voisin de misère tenta de se lever mais manquant désespérément de force s’affala en gueulant.

Honoré maintenant immobile fixait de ses yeux exorbités la toile blanche qui leur servait de toit. En guise de couverture les autorités débordées avaient installé une vingtaine de tentes ces grosses toiles depuis longtemps jaunies et durcies résidus de fières voilures n’offraient qu’une pâle résistance aux rayons de l’astre solaire. Aucune brise ne venait atténuer la chaleur moite qui curieusement ne semblait pas venir du ciel mais plutôt des entrailles de la fosse où les autorités les avaient déposés par manque de place.

Avec Honoré ils étaient peut être une centaine à crever doucement. Perdus de fièvre, grelottant malgré la température presque tropicale, manquant de soins, d’eau, de nourriture, sales, couverts d’excréments ils attendaient en bon marin de la royale, une mort presque certaine.

La plupart couverts de poux et de puces ne luttaient même plus contre ces nuisibles, les laissant par manque de force croître et multiplier. Des rats, terribles, gras, téméraires avaient fait leur apparition se préparant comme une armée à fondre sur un ennemi amoindri

Dans le tombeau où il se trouvait maintenant, les hordes grouillantes n’attendaient plus qu’un ordre mystérieux pour attaquer et vaincre.

Honoré dans son délire venait d’apercevoir en haut de la vieille forme présentement transformé en mouroir, des beaux messieurs de la maison du roi mouchoir blanc sur le nez évaluant les pertes éventuelles et supputant le nombre effarant de remplaçants qu’il faudrait trouver.

L’immense trou où on les avait relégués n’était point en s’en doute destiné aux soins périlleux d’une armée de scorbutiques mais plutôt à ceux des navires de sa majesté.

Les locaux appelait cet antre la vieille forme non pas qu’elle fut si âgée mais depuis sa construction en 1669 d’autres avaient été creusées et par commodité la dénomination de vieille lui avait été donnée. Sublime et magnifique architecture que cette première forme maçonnée du monde, permettant de construire et d’entretenir un bateau en étant à sec. Merveille de techniques où par le moyen d’une porte écluse, on isolait la forme de son fleuve, de sa rivière où de son océan.

Faite pour radouber et non pas pour accueillir des malades, cette grande arène au fond humide et instable s’avérait le mouroir parfait. L’ingénieur François le Vau ne l’avait point conçu comme salle de soins mais comme un lieu de haute de praticité dans l’entretien des navires. Creusée sur un sol instable il fallut la paver d’un assemblage de pierres de Saint Savinien qui en fit la première du genre.

Mais pour Honoré que cette forme de radoub fut une merveille du genre cela ne lui importait guère. Pour lui et les centaines de malheureux qui y croupissaient cela tenait plus de l’abandon que de la charité.

Normalement Honoré aurait dû comme les autres bénéficier des salles de l’hôpital maritime, mais devant le sinistre afflux de malades venant de l’escadre les autorités avaient du se résoudre à aménager la forme de radoub en salle d’hôpital. Pas entièrement couverte, les infirmiers avaient tendu des vieilles toiles de tentes pour protéger les malades des éléments. C’était illusoire, de penser que la pluie ne viendrait pas mouiller les mourants et que le soleil de l’été ne ferait pas de ravages sur les organismes usés des matelots de la flotte. De plus les miasmes des terrains marécageux rajoutaient à nos malheurs et introduisaient de nouvelles infections.

Qu’on ne s’y trompe pas les malades entassés dans les salles de l’hôpital y mouraient aussi en grand nombre, mais mourir pour mourir autant le faire au sec et à l’abri des éléments.

Pourtant mais cela Honoré en avait cure, l’hôpital maritime de Rochefort offrait ce qui ce faisait de mieux en la matière, une école d’anatomie et de chirurgie, un jardin botanique pour fournir la pharmacopée et une kyrielle de religieuses de l’ordre de Saint Vincent de Paul. Le tout dirigé par le vénérable Cochon Dupuy médecin de sa majesté, tous furent dévoués il est vrai .Les chirurgiens mouraient par dizaines, les bonnes sœurs aussi, le contrôleur Begon illustre rejeton s’occupait particulièrement de la vieille forme.

Rien n’y faisait, autour d’Honoré les marins moribonds s’en allaient à tour de rôle vers un monde meilleur, on eut dit que chacun consciencieux ,montait prendre leur quart sur un navire dirigé par la faucheuse.

Honoré ne se sentait ni mieux ni plus mal en ce jour, les releveurs de morts avaient prélevé leur tribut et reviendraient sans doute en cours de journée. On lui avait fait boire une soupe et le ventre plein son esprit se remit à vagabonder.

Il était comme la plupart de ceux couchés originaire de la Provence et quand il avait du vague à l’âme il pensait à son petit village de Sanary. Tout était différent la bas, le vent n’était pas le même qu’ici, la mer ne se sauvait pas et ne laissait pas un paysage désolé fait de vase et de flaques.

Même le soleil ne chauffait pas de la même façon dans cette triste contrée, là bas il réchauffait, à Rochefort il vous cuisait.

La Charente qu’il avait remonté après son débarquement dans la rade d’Aix lui paraissait laide, triste, trop calme en ses berges boueuses, aucun relief, pouvant lui faire penser aux contreforts montagneux de son arrière pays.

Il n’aimait pas l’endroit sentant pertinemment qu’il pouvait y mourir. D’ailleurs que faisait-il là à somnoler dans cette sombre forme de radoub alors qu’il pourrait au grand vent du mistral ravauder ses filets sur le port de pêche de son village natal.

Une réflexion au sujet de « LES MORTS DE LA VIEILLE FORME , épisode 1 »

  1. Bonjour,
    Un grand merci pout toute ces chroniques très enrichissantes.
    Cependant, vous n’avez par donné de date pour cet épisode très particulier. J’ai un ancêtre qui est décédé au bagne de Rochefort. Bien sur, il n’y a pas de quoi s’enorgueillir.
    Il s’agit de Jean Baptiste Rocher né à Bouhet,17, au domaine de Silop. Il a été condamné pour émission de fausse monnaie.
    Il est né le 27/11/1766, entré au bagne le 20/08/1802 et décédé au bagne le 11/08/01803.
    Voila la petite histoire d’un de mes ancêtres.
    Bonne continuation pour vos articles.
    Cordialement.

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