UN FUNESTE DESTIN, Épisode 10, la conquête

Je mis longtemps à me refaire une réputation mais un jour, ma mère m’accueillit avec un grand sourire, dans un coin de la grande pièce se tenait la veuve Luneau ou la Bertide Renoux comme on voudra. Je connaissais la vieille de vue et je me demandais ce qu’elle faisait là n’étant point une amie de ma mère.

En fait je compris assez vite, les deux malines s’occupaient de mon avenir. Sans que je puisse donner mon avis je me voyais contraint d ’emmener danser la petite Marie Luneau à un bal dans le village du Gué d’Alleré.

Le jour dit, j’allais prendre la belle devant chez elle , je ne la connaissais guère. Comme on peut bien s’y attendre le chemin pour aller au Gué fut un peu morne, j’étais taiseux, elle n’était guère bavarde. Nous avions deux choix pour faire la route, passer par les Sablières et rejoindre le chemin de Marans à Surgères, soit prendre par les Baraques et sa rude montée.

Je pris comme beaucoup d’autres couples sur les Baraques, au haut on apercevait tout ,Saint Sauveur et l’on voyait au loin les ailes du moulin David à l’entrée du Gué D’Alleré. Peu à peu nos langues se délièrent, je voyais maintenant ma danseuse imposée sous un autre jour, drôle, sarcastique elle me fit sur le chemin un portrait haut en couleur des gens du village. Je n’osais pas lui demander comment elle me voyait réellement.

La place du château était noire de monde, venus de Saint Sauveur comme nous, de Benon, de Ferrieres,, de Nuaillé, et de Bouhet les paysans endimanchés se pressaient. Lorsque je pris Marie par la taille j’eus comme un ravissement, enfin ma main affleurait le corps d’une femme.

Mon Dieu qu’elle pouvait être belle, aussi grande que moi, une poitrine débordante que contenait à peine son beau corsage. Des hanches larges faites pour l’enfantement. Des yeux bleus comme un ciel de printemps, un nez retroussé parsemé de son qui lui donnait un petit air juvénile. Elle était blonde et cela en soit me ravissait car mes deux précédentes étaient d’un noir d’esclave. Sa bouche attirait mes baisers, mais je n’osais pas encore.

Je la trouvais donc sublime et n’y voyais aucun défaut, j’étais mauvais danseur, je suais comme si je moissonnais et je bégaillais à chaque fois que je devais lui répondre. Elle ne devait pas me voir sous mon meilleur jour. On dansa à en perdre haleine, avec quelques arrêts pour nous désaltérer. Certains pour se rafraichir se mouillaient dans la Roullière mais son faible débit ne m’encourageait guère à m’y jeter. Par contre l’ombre des arbres sur sa berge et la fraicheur de son herbe grasse nous invita à nous y coucher. Bon nombres de couples avaient fait le même choix que nous et un cousin se trouvait non loin de nous.

C’est là qu’on échangea notre premier baiser. Suave, sucré, comme un fruit mûr mon corps se décomposa et une envie profonde de m’unir à ce don du ciel me vint de façon irrépressible.

Autant vous dire que l’on musarda pour le retour.

On laissa nos mères organiser nos noces, Marie n’avait pas de terre à mettre dans la corbeille mais en bonne fille s’était confectionnée un trousseau à l’épreuve du temps. Jamais nous ne pourrions user toutes ces nappes, ces draps, ces serviettes en lin patiemment tissés par la mère et la fille.

On se marierait le mardi 4 décembre 1838, je trouvais cela lointain, une question me taraudait, devait on rester sages maintenant que nous avions convenu de tout. Le corps à ses droits mais les usages coutumiers aussi, moi je trouvais fou de ne pas pouvoir gouter à ce bon fruit. Marie était respectueuse à outrance des préceptes religieux. Pour enlever sa fleur il me faudrait attendre et encore attendre. Plus d’une fois je faillis tel un homme d’arme pénétrer dans ce chaste château fort mais à chaque fois par un artifice j’en fus rejeté. Des colporteurs nous racontèrent un jour qu’en certaines régions il existait des rites d’essayage où ma foi les choses étaient poussées très loin, rien ni fit,la pucelle me mena jusqu’à la mairie sans que je lui soulève son vertueux cotillon.

Pierre Roumillou fut de nouveau mon témoin ainsi que le beau frère François Bourru avec qui j’étais réconcilié. Jean Noël Gillet et André Drappeau furent les témoins de ma femme.

0n fit une belle fête, oublié la confidentialité de mon deuxième mariage. Un cortège de l’église à la maison et traversant le village, ma mère fière redressait la tête comme une reine et semblait dire vous voyez mon fils comme il est beau.

Bref la veuve Petit et la veuve Luneau nous gratifièrent d’un superbe repas, on dansa , on but et l’on rigola . Mais pour sûr je n’avais qu’une hâte enlever ma femme et enfin la découvrir totalement.

Ne croyez pas que ce fut facile, j’avais certes un peu d’expérience avec mes précédentes mais Marie était une oie blanche, apeurée, anxieuse, effarouchée. Je ne voulus pas la brusquer, lui faire peur, lui faire du mal mais je dus prendre les choses en mains. L’effeuillage fut compliqué, je me perdis entre robe, jupon, chemise, bas, caraco et gilet, quand fut déposé ce tas d’oripeaux artificiels elle m’apparut à la lumière vacillante de la chandelle comme la huitième merveille du monde.

Elle alliait les beautés physiques de Marie Magdeleine et de Renée, j’étais subjugué, fier, ému.

Ce ne fut pas qu’une défloraison ce fut un orage d’été, une vague frappant la falaise et l’ explosion florale d’un champs de fleurs sauvages.

Nous avions tellement veillé que le matin, nus, nos corps entremêlés nous fumes réveillés par la noce. Je pensais que ma qualité de veuf me ferait échapper à cette grotesque coutume mais les lascars en avaient disposé autrement. C’est donc en chemise à moitié nus que l’on se plia au rituel, André Drappeau examina les draps et les quelques taches qu’il y vit, parurent le satisfaire.

Venu du fin fond des ages, cette coutume qui perdurait et qui consistait à voir des traces de sang virginal et à constater l’entière possession de l’homme sur la femme me gênait considérablement.

Marie était morte de honte, rouge comme une pivoine de se voir surprise en son intimité.

Mais ce n’était que la continuation de la noce, qu’il fallait voir comme une plaisanterie, une farce.

Le midi gaiement l’on finit les restes et bon nombres d’habitants de Saint Sauveur passèrent boire un coup ou bien casser une croute en notre honneur.

Le docteur Junin gentiment passa nous féliciter, ma mère gonflant la poitrine, haussant le menton était fière comme une châtelaine montrant son donjon.

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